Abdoulaye Bio-Tchané : « Il faut absolument que l’Afrique se nourrisse »

La Banque ouest-africaine de développement (Boad) fait sa mue au moment où plusieurs de ses Etats membres commémorent leurs 50 ans d’indépendance. Doubler son capital, s’affirmer sur le plan international et faire du développement durable la toile de fond de sa stratégie, autant de chantiers que révèle Abdoulaye Bio-Tchané, le président de la Boad.

Le développement durable est désormais au cœur de la stratégie de la Banque ouest-africaine de développement qui s’est livrée, lors d’un forum consacré à cette problématique les 15 et 16 juin à Lomé, à un bilan à l’occasion du cinquantenaire des indépendances de sept de ses Etats membres. Abdoulaye Bio-Tchané, le président de la Boad, reconnaît que les efforts fournis jusqu’à présent « n’ont pas été suffisants pour satisfaire le plus grand nombre » d’où la nécessité « de définir de nouvelles stratégies qui permettent de croître beaucoup plus vite », avec en filigrane le développement durable.

Afrik.com : En quoi la donne du développement durable change-t-elle la politique de votre institution financière ?

Abdoulaye Bio-Tchané :
C’est une question de viabilité. Quand on va à Cotonou (capitale du Bénin), par la route, on voit les dégâts de l’érosion côtière aussi bien au Togo qu’au Bénin. C’est pareil au Sénégal, en Côte d’Ivoire… Nous assistons aux dégâts causés par la sècheresse au Sahel. Nous avons besoin de travailler en ayant le développement durable à l’esprit dans toutes nos politiques.

Afrik.com : L’une des nouvelles ambitions de la Boad dans ce contexte est de permettre aux pays de la zone Uemoa (Union économique et monétaire ouest-africaine) de profiter des ressources disponibles sur le marché du carbone….

Abdoulaye Bio-Tchané :
Nous avons pour objectif de mettre sur le marché d’ici la fin de l’année des produits qui vont générer des ressources. Ces dernières pourront être réinvesties dans les projets concessionnels de nos Etats, qu’ils soient routiers, liés à l’assainissement ou encore aux besoins de nos communes. Ces ressources viendront renforcer la profitabilité de la banque.

Afrik.com : De nouvelles priorités, mais les anciennes restent malheureusement à l’ordre du jour, notamment en ce qui concerne les infrastructures et le secteur agricole. Qu’est-ce qui a empêché le développement approprié des infrastructures dans la zone Uemoa et pourquoi, 37 après la naissance de la Boad, la garantie de la sécurité alimentaire refait surface dans les priorités de la banque ?

Abdoulaye Bio-Tchané :
Ces priorités ne sont pas forcément celles de de la banque, ce sont celles de nos Etats. Nous les accompagnons en mettant des financements en place, et nous ne sommes pas les seules, qui au regard de l’ensemble de leurs besoins, sont minuscules. Néanmoins, la banque a une capacité de mobilisation additionnelle qui est importante. Nous avons effectivement des priorités qui ne sont pas nouvelles. Mais elles ont été confrontées, soit au fait que nous n’avons pas agi avec méthode, soit au fait que les ressources ont manqué. Nous voulons nous attaquer à ces deux fronts aujourd’hui. Il faut absolument que l’Afrique se nourrisse, c’est une vision partagée par tous. A cela, j’ajoute que l’Afrique peut non seulement se nourrir, mais également exporter ses produits vivriers. Nous avons le potentiel : les terres, l’eau, le soleil… Ce qui nous manque, c’est la technologie et les ressources financières. Nous pouvons acheter la première. En ce qui concerne les financements, il y a aujourd’hui plus de possibilités de lever des fonds. Par le passé, il fallait que les Etats s’endettent pour pouvoir le faire. Ils continuent certes de s’endetter, mais il y a également le secteur privé. Au Togo, par exemple, un promoteur a développé un projet estimé à 100 millions de dollars. Il produira de l’énergie qui sera vendue à la CET (Compagnie d’électricité togolaise, ndlr). Nous disposons donc de nouvelles opportunités de financement. Nous avons développé un marché financier régional qui permet d’émettre ces différents instruments. La Boad, émetteur de référence dans cette sous-région, a pour ambition d’opérer également sur le marché international. Nous sommes en train de mettre en œuvre des réformes en interne pour pouvoir y accéder. La Boad va par exemple accéder aux normes comptables internationales (IRFS) et se faire noter.

Afrik.com : L’augmentation du capital de la banque participe de cette volonté d’être un acteur crédible de la finance internationale ?

Abdoulaye Bio-Tchané :
Le capital de la banque est de 700 milliards, nous souhaitons le porter à 1400 milliards de F CFA. Le conseil d’administration examine actuellement la question. Outre le changement de perception que cela va opérer au niveau de nos interlocuteurs, nous avons besoin d’une base de capital plus large compte tenu des projections que nous avons faites.

Afrik.com : Le taux de change euro-dollar est en faveur de l’euro. Une bonne nouvelle pour le F CFA. Mais les interrogations sur l’intérêt de maintenir une parité fixe entre le F CFA et l’euro demeurent et la question de la dévaluation traverse souvent les esprits…

Abdoulaye Bio-Tchané :
L’évolution de l’euro par rapport au dollar est favorable aux secteurs qui exportent. Nous avons un certain nombre d’industries qui deviennent un tout petit peu plus compétitives. Pour ce qui est de la parité F CFA – euro, c’est parce qu’elle est fixe que nous profitons de la baisse de l’euro par rapport au dollar. Il ne faut pas en déduire quelque chose sur la parité du F CFA puisqu’elle est liée de façon générale à tous les aspects de compétitivité de nos économies. Quand l’euro était encore à son niveau le plus haut, nous considérions qu’il n’y avait pas de raison de dévaluer. C’est encore plus vrai aujourd’hui que l’euro a baissé. Il n’y a pas de risque de dévaluation du F CFA. Ce ne sont pas seulement les éléments monétaires qui sont importants. Aussi, nous devons améliorer la compétitivité de nos pays, dans l’agriculture et tous les secteurs ouverts à la concurrence. C’est seulement dans ces conditions que nos producteurs pourront tirer avantage de la situation.