Kémi Séba, Nathalie Yamb, Duduzile Zuma-Sambudla : ces influenceurs africains qui portent la voix de Moscou


Lecture 7 min.
Kemi Seba - Nathalie Yamb - DuduZile Zuma
Kemi Seba - Nathalie Yamb - DuduZile Zuma

Documentés par les services de renseignement occidentaux, une poignée d’activistes panafricanistes joueraient un rôle central dans la propagation des narratifs pro-russes sur le continent. Portrait d’un réseau d’influence aux ramifications tentaculaires.

Ils se présentent comme les porte-voix d’une Afrique souveraine, libérée du joug néocolonial occidental. Mais derrière la rhétorique panafricaniste, les services de renseignement américains et européens décrivent une tout autre réalité : celle d’un réseau d’influence coordonné, financé ou instrumentalisé par le Kremlin pour façonner l’opinion publique africaine.

Selon l’Africa Center for Strategic Studies, la Russie est, en effet, le principal pourvoyeur de désinformation en Afrique, sponsorisant 80 campagnes documentées ciblant plus de 22 pays. Cela représente près de 40 % de toutes les campagnes de désinformation sur le continent. Au cœur de cette offensive informationnelle : des influenceurs locaux capables de toucher des millions d’Africains dans leurs langues et selon leurs codes culturels.

Le duo Séba-Yamb, « maillons essentiels » du dispositif Prigojine

Deux influenceurs sont identifiés par le Département d’État américain comme des maillons essentiels du réseau de feu Evguéni Prigojine l’oligarque russe fondateur du groupe paramilitaire Wagner décédé en août 2023, explique l’United States Department of State   : le Franco-Béninois Kémi Séba et la Suisso-Camerounaise Nathalie Yamb.

Kémi Séba
Kémi Séba

Kémi Séba a séduit 1,1 million d’abonnés sur Facebook et près d’un quart de million sur YouTube. Le fondateur de l’ONG Urgences Panafricanistes entretient des liens très étroits avec Alexandre Douguine, l’idéologue russe théoricien du monde multipolaire et figure influente dans l’entourage de Vladimir Poutine. En octobre 2020, sur la chaîne Vox Africa, Kémi Séba a lui-même expliqué avoir été invité par Evgueni Prigojine en Russie, au Soudan et en Libye, avant d’affirmer avoir pris ses distances lorsque l’oligarque lui aurait suggéré de passer à des actions violentes.

L’intéressé continue néanmoins de multiplier les déclarations favorables au Kremlin. Dès les premières heures de l’invasion russe de l’Ukraine, le 24 février 2022, il prenait position sur Facebook pour affirmer que Moscou « tentait de reconquérir des terres russes« .

Nathalie Yamb, activiste
L’activiste Nathalie Yamb

Nathalie Yamb, 53 ans, s’est quant à elle autoproclamée « la dame de Sotchi » après sa participation remarquée au premier sommet Russie-Afrique de 2019. Cette Suissesse d’origine camerounaise est l’une des détractrices de la France les plus suivies sur les réseaux sociaux.  Ses prises de position lui ont valu d’être expulsée de Côte d’Ivoire en décembre 2019, puis interdite d’entrée et de séjour sur le territoire français depuis janvier 2022 Lemondeactuel. Dans l’arrêté du ministère français de l’Intérieur, il est écrit qu' »au-delà de sa posture francophobe, elle se fait également le relais de la propagande pro-russe diffusée depuis le continent africain« .

Dès le début de l’invasion, Yamb racontait que l’Ukraine était « pleine de néo-nazis » et suggérait que Kiev était responsable du conflit.

Duduzile Zuma-Sambudla, la « super influenceuse » sud-africaine

En Afrique du Sud, c’est une autre figure qui a cristallisé l’attention des analystes. Selon le Centre for Information Resilience (CIR), un think tank britannique, le compte de Duduzile Zuma-Sambudla, fille de l’ancien président Jacob Zuma, a été le compte clé dans le segment sud-africain de la campagne #IStandWithPutin/#IStandWithRussia lancée après l’invasion de l’Ukraine.

Duduzile Zuma-Sambudla
Duduzile Zuma-Sambudla

Une étude du CIR l’a identifiée comme « super influenceuse » au cœur d’une campagne russe pour orienter l’opinion sud-africaine. Ses tweets auraient constitué l’origine de nombreux messages répliqués dans l’environnement informationnel sud-africain.

Dès février 2022, elle qualifiait Vladimir Poutine de « président du monde » et proclamait sur X : « I Am A Proud South African But I Identify As A Russian. » Elle a ensuite qualifié Poutine de « sauveur de l’Afrique« .

Aujourd’hui, Zuma-Sambudla fait face à de graves accusations. Elle est soupçonnée d’avoir attiré 17 Sud-Africains dans le Donbass sous prétexte de contrats d’emploi lucratifs, alors qu’ils auraient été envoyés combattre pour les forces russes. Elle a démissionné du Parlement fin novembre 2025 à la suite de ces révélations. Parallèlement, elle est poursuivie pour incitation au terrorisme et à la violence publique pour son rôle présumé dans les émeutes de juillet 2021, qui avaient fait plus de 350 morts.

Un écosystème structuré

Ces figures de proue s’appuient sur une infrastructure médiatique et associative bien rodée. L’AFRIC (Association pour la recherche libre et la coopération internationale), dirigée depuis Maputo par l’universitaire mozambicain José Matemulane et présidée par Ioulia Afanasieva, une ancienne associée de Prigojine, permet de mener des opérations d’influence en Afrique.

L’organisation a notamment parrainé des pseudo-missions de surveillance des élections au Zimbabwe, à Madagascar, en RDC, en Afrique du Sud et au Mozambique.

La chaîne Afrique Média TV, basée au Cameroun et dirigée par Justin B. Tagouh, qui affirme avoir rencontré Poutine lors de deux voyages à Sotchi, sert de relais aux messages pro-russes et anti-français. Plus récemment, African Initiative, une agence de presse dirigée par Artem Kureyev, a été lancée. Placé sous sanctions européennes en décembre 2024, Kureyev est soupçonné d’être un officier du renseignement russe.

L’Africa Initiative opère à travers l’Afrique de l’Est et de l’Ouest, publiant du contenu en anglais, français, arabe, russe et langues locales comme le haoussa et le swahili, recrutant ou formant des dizaines de journalistes, influenceurs et activistes locaux.

Des relais locaux en expansion

Au-delà des têtes d’affiche, le réseau s’étend. En mai 2024, African Initiative a invité à Moscou plusieurs blogueurs et influenceurs maliens pro-russes, dont Mamadou Sidibé, administrateur de la page « Gandhi Malien », l’une des plus suivies au Mali, et Issa Diawara, analyste politique. Ce voyage leur a permis de se rendre à Marioupol, ville ukrainienne dévastée, puis de publier une vidéo vueplus de 60 000 fois intitulée « Les exploits de l’armée russe à Marioupol » sur la page Gandhi Malien.

D’autres figures émergent dans différents pays : le général Muhoozi Kainerugaba, fils du président ougandais Museveni, qui a déclaré que « la majorité de l’humanité non-blanche soutient la position de la Russie en Ukraine » ; Joseph C. Okechukwu au Nigeria ou notre contributeur Franklin Nyamsi au Cameroun. Au Mali, Adama Ben Diarra du mouvement Yerewolo, et en Centrafrique, Blaise Didacien Kossimatchi de la Galaxie nationale, complètent ce maillage d’après les services occidentaux.

Une stratégie à bas coût, à haut rendement

Pour Moscou, l’investissement est modeste au regard des dividendes. Ces campagnes ont atteint des millions d’utilisateurs à travers des dizaines de milliers de pages et de publications coordonnées. Elles exploitent un terreau fertile : le ressentiment post-colonial, les échecs des interventions occidentales au Sahel, et le souvenir du soutien soviétique aux mouvements de libération africains.

Au fil du temps, les campagnes de désinformation en Afrique sont devenues de plus en plus sophistiquées, camouflant leurs origines en sous-traitant les opérations de publication à des influenceurs locaux « franchisés » alimentés en contenu depuis une source centrale.

Ces influenceurs permettent aux entités liées au Kremlin de maintenir un récit plausible de l’intervention de la Russie dans les affaires africaines, tout en façonnant des opinions favorables aux objectifs politiques de Moscou. Une stratégie qui porte ses fruits dans une Afrique où la défiance envers l’Occident ne cesse de croître.

Masque Africamaat
Kofi Ndale, un nom qui évoque la richesse des traditions africaines. Spécialiste de l'histoire et l'économie de l'Afrique sub-saharienne
Newsletter Suivez Afrik.com sur Google News