
Le 22 août, Journée internationale de commémoration des personnes victimes de violences en raison de leur religion ou de leurs convictions, l’ONG Portes Ouvertes France-Belgique alerte sur l’ampleur des attaques, enlèvements et meurtres visant les chrétiens en Afrique subsaharienne. Des experts des Nations unies, puis le Parlement européen, ont remis le sujet au premier plan cet été. Cependant, comment documenter la vulnérabilité particulière de certaines communautés chrétiennes quand les mêmes territoires connaissent conflits fonciers, banditisme et représailles croisées, et quand Washington y impose son propre récit ?
Dans la nuit du 17 au 18 août, des hommes lourdement armés ont fait irruption dans la communauté de Bin-Per, district de Kombun, au sein de la zone de gouvernement local de Mangu, dans l’État nigérian du Plateau. Ils ont progressé de maison en maison, forçant les portes et tuant des habitants endormis, en majorité des femmes, des enfants et des personnes âgées. Vingt-quatre corps ont été inhumés le lendemain lors d’une cérémonie collective, certaines sources locales avançant un bilan de vingt-cinq à vingt-six morts, l’écart s’expliquant par les disparus encore recherchés.
Les survivants affirment que les militaires ne sont arrivés qu’après le départ des assaillants. L’Assemblée de l’État du Plateau a chiffré à trente-huit le nombre d’habitations incendiées cette nuit-là à Bin-Per et dans les communautés voisines de Jwak et Murish, auxquelles s’ajoutent des greniers et plusieurs hectares de cultures détruits. Pendant l’enterrement, des femmes du village ont manifesté pacifiquement, feuillages à la main, pour réclamer une meilleure protection.
Une semaine d’attaques croisées dans le Mangu
Le massacre de Bin-Per clôt une séquence de six jours qu’il serait imprudent de résumer à un seul type de violence. Le 12 août au matin, à Jwak Maitumbi, un affrontement entre jeunes mwaghavul et éleveurs peuls avait fait trois morts, un habitant de la communauté et deux éleveurs, avant l’intervention de troupes de l’opération Enduring Peace. Les deux communautés s’étaient ensuite mutuellement accusées d’incendies volontaires.
Le 16 août, Jwak Maitumbi est de nouveau frappée, et les récits divergent radicalement. Le responsable des jeunes du village, Lonji Zuhumnan, décrit une attaque menée vers 7 h 30 par plus d’une centaine d’hommes armés, alors que les habitants se rendaient au culte dominical : plus de trente morts, une cinquantaine de maisons, boutiques, centres de santé et églises incendiés, des appels aux forces de sécurité restés sans réponse jusqu’au départ des assaillants. La publication spécialisée Zagazola Makama, proche des services de sécurité, rapporte au même endroit et à la même heure un épisode inverse : des miliciens auraient détruit environ quarante-cinq habitations appartenant à des résidents peuls et saccagé leurs cultures à la machette, l’armée ayant ensuite convoqué le Galadima et le chef des jeunes de Jwak Maitumbi pour qu’ils identifient les responsables. Aucune enquête indépendante n’a tranché entre ces deux versions.
Moins de quarante-huit heures plus tard, les assaillants de Bin-Per arrivent par un axe isolé venu de Bokkos. Plusieurs sources nigérianes présentent l’attaque comme une opération de représailles. Dans la Middle Belt, la chaîne des attaques et des contre-attaques enchevêtre appartenances religieuses, rivalités entre agriculteurs et éleveurs, contentieux fonciers, banditisme et implantation de groupes armés, chaque épisode servant de justification au suivant.
Le Plateau, la Middle Belt et la mécanique du rapt
Aux massacres s’ajoute une économie de l’enlèvement devenue l’un des moteurs de l’insécurité nigériane. Le dimanche de Pâques, Victoria figurait avec ses trois enfants parmi les trente-trois personnes enlevées lors d’une attaque contre le village d’Ariko, dans l’État de Kaduna. Enceinte, elle a accouché pendant sa captivité, sans assistance médicale. Son nouveau-né est mort trois semaines plus tard. Le 1er août, après près de quatre mois de détention, elle est parvenue à s’enfuir avec ses enfants. Sa fille Christy, quatre ans, déjà gravement malade dans le camp, est morte pendant leur fuite à travers la brousse. Plusieurs autres captifs de la même attaque étaient encore détenus, selon Portes Ouvertes.
Les enlèvements de masse sont désormais récurrents. Le 18 janvier, 177 fidèles avaient été enlevés dans plusieurs églises de Kurmin Wali, dans le district de Kajuru, une affaire que la police avait d’abord niée avant d’en reconnaître la réalité. Les derniers captifs ont retrouvé la liberté début février. Cet épisode avait relancé la crise sécuritaire dans le nord-ouest nigérian. Deux mois auparavant, en novembre 2025, 303 élèves et douze enseignants avaient été enlevés à l’école catholique Sainte-Marie de Papiri, dans l’État du Niger, avant d’être libérés ou de s’échapper. L’enlèvement contre rançon ne vise pas exclusivement les chrétiens : il constitue aujourd’hui l’un des principaux modèles économiques des groupes criminels armés du nord et du centre du pays.
Des chiffres massifs, une méthodologie disputée
L’Index mondial de persécution des chrétiens 2026, publié par Portes Ouvertes, place l’Afrique subsaharienne au cœur des violences recensées contre les chrétiens. Sur les 4 849 chrétiens que l’ONG a recensé comme tués en raison de leur foi dans le monde entre le 1er octobre 2024 et le 30 septembre 2025, 4 491, soit 93 %, l’auraient été en Afrique subsaharienne. Le Nigeria concentre à lui seul 3 490 de ces morts et 2 293 des 3 302 enlèvements comptabilisés dans le monde par l’organisation. Portes Ouvertes estime par ailleurs à environ 16 millions le nombre de chrétiens déplacés par la violence et les conflits dans la région, estimation qui dépasse le seul cas nigérian et sert de socle à la campagne « Afrique : Unis contre la violence ».

Ces données alimentent une controverse méthodologique ancienne. Le politiste Marc-Antoine Pérouse de Montclos conteste la possibilité d’attribuer systématiquement une motivation religieuse à des morts qui peuvent relever du banditisme, de contentieux fonciers, de rivalités communautaires ou de la compétition pour l’eau et les pâturages.
L’évêque catholique de Sokoto, Mgr Matthew Hassan Kukah, refuse pour sa part de parler d’un « génocide des chrétiens » au Nigeria et il rappelle que la qualification juridique repose sur l’intention et non sur le décompte des victimes, et met en garde contre une lecture exclusivement confessionnelle d’une violence qui frappe aussi massivement les musulmans. Reconnaître qu’une appartenance religieuse peut devenir un facteur de ciblage suppose donc de continuer à distinguer, cas par cas, ce qui relève de la foi et ce qui relève de la terre, de l’argent ou de la vengeance.
Du Nigeria au Sahel, une crise qui déborde les frontières
Le phénomène dépasse le Nigeria. Dans son Index 2026, Portes Ouvertes classe le Mali au 15e rang mondial, le Burkina Faso au 16e, la République démocratique du Congo au 29e et le Mozambique au 39e. Ces situations n’ont rien d’homogène, mais plusieurs de ces pays connaissent la progression de mouvements djihadistes qui ont visé des villages, des lieux de culte et des responsables religieux. Au Sahel, l’expansion du JNIM et des groupes affiliés à l’État islamique se combine à l’effondrement de l’autorité publique sur de vastes territoires. Ces mouvements tuent aussi massivement des musulmans et s’en prennent aux autorités traditionnelles comme aux populations soupçonnées de collaborer avec les gouvernements.
La communauté internationale s’active
Le 1er juin, cinq mandats des procédures spéciales des Nations unies, portant sur les violences contre les femmes et les filles, les disparitions forcées, les exécutions extrajudiciaires, les questions relatives aux minorités et la torture, ont adressé une communication au gouvernement nigérian, rendue publique par le Haut-Commissariat aux droits de l’homme le 8 juin. Le document évoque plusieurs affaires touchant des chrétiennes et replace ces cas dans un contexte plus général d’insécurité dans le nord du pays et la Middle Belt, avec des conséquences particulières pour certaines communautés religieuses. Au 21 août, la base officielle des Nations unies ne faisait apparaître aucune réponse d’Abuja, alors que le délai de soixante jours accordé au gouvernement est écoulé.
Nazila Ghanea, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la liberté de religion ou de conviction, s’est ensuite rendue au Nigeria du 8 au 19 juin. Le 9 juillet, le Parlement européen a adopté une résolution consacrée à la persécution en cours contre les chrétiens au Nigeria, après le massacre du village de Kawel, dans le Bokkos. Voté par 510 voix contre une et 86 abstentions, le texte demande à Abuja de lutter contre l’impunité et invite l’Union européenne à porter une attention particulière à la détérioration de la situation des chrétiens comme de l’ensemble des communautés religieuses persécutées.
Washington et le piège de l’instrumentalisation
Cette reconnaissance internationale intervient dans un contexte devenu politiquement explosif depuis que Donald Trump s’est emparé du dossier. Après avoir désigné le Nigeria comme « pays particulièrement préoccupant » en novembre 2025 et menacé Abuja d’une intervention, le président américain a ordonné le 25 décembre des frappes contre des combattants liés à l’État islamique dans l’État de Sokoto. L’armée américaine a précisé que l’opération avait été menée à la demande du gouvernement nigérian, lequel s’est immédiatement démarqué de la lecture confessionnelle de Washington en la présentant comme une action antiterroriste visant des groupes qui menacent chrétiens et musulmans. Les accusations américaines de « génocide chrétien » avaient auparavant provoqué de fortes tensions diplomatiques avec Abuja.
La coopération militaire s’est poursuivie en 2026. Une mission conjointe a tué en mai Abu-Bilal al-Minuki, présenté par Washington comme le numéro deux régional de l’État islamique, et d’autres frappes ont visé le Borno en mai et juin. Environ deux cents militaires américains déployés pour des missions de formation et de soutien ont été en partie retirés en juillet, la coopération en matière de renseignement étant maintenue. Le 27 juin, Donald Trump a affirmé que les opérations américaines avaient « largement mis fin » aux massacres de chrétiens au Nigeria, déclaration que la persistance des attaques dans plusieurs États a rapidement rendue intenable. Au lendemain de Bin-Per, le représentant républicain Riley Moore a demandé à Washington de maintenir le Nigeria sur la liste des pays particulièrement préoccupants.
Un million de signatures
Portes Ouvertes mène dans ce cadre sa campagne « Afrique : Unis contre la violence ». L’organisation fait circuler une pétition réclamant protection, justice et « restauration » pour les communautés chrétiennes victimes des violences en Afrique subsaharienne. L’objectif mondial est d’atteindre un million de signatures avant de porter cette mobilisation auprès des responsables politiques et des institutions internationales. La demande ne porte pas seulement sur la qualification juridique des crimes, elle vise la protection des populations, la poursuite des responsables, l’aide aux déplacés et la possibilité, pour les communautés chassées de leurs villages, de retrouver leurs terres et leurs moyens de subsistance.
Reste la question que posent les chercheurs comme les évêques nigérians : celle des politiques capables de faire baisser le nombre de morts dans la Middle Belt, quel que soit le nom qu’on donne à ces violences.





