Élections africaines 2025 : quand le score remplace le suffrage


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Election
Election (illustration)

L’année électorale 2025 aurait pu marquer un tournant démocratique sur le continent africain. Elle aura surtout confirmé une dérive désormais bien installée : la confiscation du vote par le chiffre, l’illusion de la légitimité par des scores écrasants, et la peur obsessionnelle des dirigeants face à l’incertitude électorale. Dans plusieurs pays, les Présidentielles ont davantage ressemblé à des cérémonies de confirmation du pouvoir qu’à de véritables compétitions politiques.

À coups de scores staliniens, les Présidents sortants – ou ceux issus de transitions militaires opportunément recyclées – se sont offert des victoires écrasantes, souvent dès le premier tour. Non par excès de popularité, mais par peur de l’incertitude, cette essence même de la démocratie. Car le second tour, dans une Afrique autoritaire ou semi-autoritaire, n’est pas un simple mécanisme institutionnel : il est perçu comme une zone de danger, un moment où tout peut basculer.

La hantise du second tour : l’instant de vérité redouté

Dans les démocraties consolidées, le second tour est une banalité électorale. Il permet d’affiner le choix populaire, de clarifier les projets et de légitimer le vainqueur. En Afrique, il est souvent vécu comme un risque existentiel par des régimes installés depuis longtemps ou fraîchement consolidés par la force.

Le second tour impose des alliances imprévues, redonne du souffle à l’opposition, mobilise les abstentionnistes et expose les fragilités du pouvoir. Il oblige à convaincre au-delà de son noyau dur. C’est précisément ce que redoutent les dirigeants africains depuis quelques années et en l’occurrence en 2025, en préférant écraser le jeu dès le premier acte, quitte à vider l’élection de sa substance démocratique.

Côte d’Ivoire : gouverner par l’écrasement électoral

Avec 89,77 % des suffrages, Alassane Ouattara ne s’est pas contenté de remporter une élection. Il a imposé un message politique clair : l’alternative est inexistante. À ce niveau, le score n’exprime plus une adhésion, mais une volonté de dissuasion.

Ce chiffre écrasant permet de neutraliser par avance toute contestation, de délégitimer l’opposition et de transformer le débat démocratique en simple formalité. Un second tour aurait pu catalyser des frustrations sociales, réveiller des clivages politiques profonds et ouvrir un espace de négociation. Il fallait donc l’éviter à tout prix.

Cameroun : gagner juste assez pour ne pas risquer plus

Le Cameroun, en 2025, offre un cas moins spectaculaire mais tout aussi révélateur. Avec 53,66 %, Paul Biya ne réalise pas un score soviétique, mais il obtient exactement ce qui est nécessaire : passer au premier tour, sans offrir à l’opposition la possibilité d’une dynamique collective au second.

Dans un pays marqué par une opposition fragmentée mais vivace, un second tour aurait transformé une victoire administrative en véritable confrontation politique. Le régime a donc préféré une majorité minimale, obtenue dans un environnement électoral verrouillé, plutôt qu’un affrontement incertain.

Gabon et Guinée : l’élection comme formalité post-putsch

Le cas du Gabon est emblématique de cette nouvelle génération de plébiscites électoraux. Élu avec 94,85 % des suffrages, Brice Oligui Nguema, ancien chef de la transition militaire, a parachevé en 2025 la transformation d’un coup d’État en pouvoir institutionnalisé. Ce score quasi unanime ne vise pas seulement à gagner une élection ; il vise à clore le débat, à enterrer toute interrogation sur la transition, ses promesses et ses limites.

Le message est clair : la rupture est actée, le nouveau pouvoir est incontestable. Mais à 94,85 %, la question n’est plus de savoir qui a voté pour le candidat, mais qui avait réellement la possibilité de voter contre. Le second tour aurait rouvert le jeu politique, permis des coalitions inattendues et rappelé que la transition devait, en principe, conduire à une compétition équitable. Il fallait donc l’empêcher par le chiffre.

En Guinée, le score de 86,72 % attribué à Mamadi Doumbouya pose une question fondamentale : peut-on encore parler d’élection lorsque le champ politique est soigneusement vidé de toute concurrence crédible ? Après une transition dominée par l’armée, l’élection apparaît comme une étape de normalisation, un habillage civil destiné à légitimer un pouvoir déjà consolidé. Le chiffre ne traduit pas une popularité écrasante, mais l’absence d’un espace politique réellement pluraliste. Ici encore, le second tour devait être évité, car il aurait symbolisé un retour à la politique, précisément ce que le régime redoute.

Centrafrique et Tanzanie : la caricature assumée

En Centrafrique, Faustin-Archange Touadéra obtient 76,15 % dans un pays où l’État peine pourtant à contrôler l’ensemble de son territoire. Le contraste est saisissant : fragilité sécuritaire sur le terrain, triomphe électoral dans les urnes.

En Tanzanie, la situation est différente, mais le résultat tout aussi révélateur. Avec 97,66 % des suffrages, Samia Suluhu Hassan atteint un niveau qui ne relève plus de la victoire électorale, mais du plébiscite absolu. À ce stade, le chiffre cesse d’être un indicateur politique pour devenir un message idéologique. Il ne s’agit plus de gagner une élection, mais d’imposer l’idée d’une domination incontestable, d’un pouvoir sans alternative possible.

Un tel score n’a pas vocation à être crédible. Il est performatif. Il vise à écraser toute lecture pluraliste de la société, à nier par avance l’existence de divergences, de frustrations ou d’oppositions. Dans une société complexe, diverse et traversée par des intérêts multiples, 98 % ne dit pas l’unité : il dit la négation de la rivalité, pourtant inhérent à toute vie démocratique.

Les stratagèmes des coups de force électoraux

Ces scores ne sont ni spontanés ni accidentels. Ils reposent sur une mécanique bien huilée, devenue quasi standard sur le continent :

  • Élimination juridique ou administrative des adversaires sérieux ;
  • Verrouillage des médias et marginalisation des voix critiques ;
  • Contrôle étroit des institutions électorales ;
  • Utilisation massive des ressources de l’État à des fins partisanes ;
  • Climat d’intimidation, parfois subtil, parfois brutal.

Pris isolément, ces procédés peuvent sembler techniques. Ensemble, ils produisent un système où l’élection est jouée avant même le scrutin. Le second tour, espace de respiration démocratique, devient inutile, car rendu impossible.

Contrairement au discours officiel, les scores staliniens ne sont pas des preuves de force. Ils sont des aveux de fragilité politique. Un pouvoir sûr de lui accepte l’incertitude, la contradiction, le risque de perdre. Celui qui cherche à gagner avec 90 % ou plus révèle sa peur du peuple souverain. En supprimant l’incertitude électorale, ces régimes suppriment aussi le renouvellement politique, le débat et l’alternance pacifique. L’élection devient un rituel vide, une formalité sans enjeu réel. Et par-dessus tout, une occasion de dilapider des centaines de millions de deniers publics appartenant à des pays peu nantis de surcroît.

Les exceptions qui rappellent ce que devrait être une élection

Dans un paysage électoral africain de plus en plus verrouillé, où la victoire se mesure à l’ampleur du score plutôt qu’à la qualité du processus, deux pays ont fait figure de respirations démocratiques en 2025. Le Malawi et les Seychelles n’ont pas offert des élections spectaculaires par leurs chiffres, mais exemplaires par leur incertitude. Et c’est précisément ce qui les rend remarquables.

Au Malawi, le Président Lazarus Chakwera a accepté l’essence même de la démocratie : le risque. Le scrutin s’est déroulé dans un climat de compétition réelle, avec une opposition active, visible et capable de mobiliser. Rien n’était joué d’avance. La campagne a été marquée par des débats, des critiques ouvertes du pouvoir, et une mobilisation citoyenne qui ne se réduisait pas à l’acclamation obligatoire du sortant. Le résultat, quel qu’il soit, ne pouvait passer pour une simple formalité administrative.

Ce qui distingue le Malawi n’est pas seulement le respect des règles électorales, mais l’acceptation de leurs conséquences. Chakwera n’a pas cherché à écraser ses adversaires par le chiffre, ni à transformer l’élection en plébiscite. Il a accepté l’idée qu’un second tour, une contestation politique, voire une défaite, étaient des issues possibles. En cela, le pouvoir malawite a démontré une confiance dans les institutions, là où tant d’autres dirigeants n’ont confiance qu’en leur capacité à les contrôler.

Les Seychelles, pour leur part, ont une nouvelle fois démontré que l’alternance pacifique est non seulement possible, mais banale lorsqu’elle est acceptée par les acteurs politiques. En octobre 2025, le chef de l’opposition, Patrick Herminie, a remporté l’élection présidentielle avec 52,7 % des suffrages, battant le Président sortant, Wavel Ramkalawan, qui a reconnu sa défaite sans ambiguïté. Ce scrutin a consacré le retour au pouvoir de l’ancien parti unique, United Seychelles, après une alternance déjà historique en 2020, lorsque Ramkalawan avait lui-même mis fin à plus de quarante ans de domination du même camp.

Ces deux exemples rappellent une vérité que certains dirigeants africains semblent vouloir oublier : la démocratie ne se mesure pas à l’ampleur de la victoire, mais à la sincérité du processus. Elle suppose l’existence d’une opposition réelle, la liberté de critiquer, l’indépendance des institutions et, surtout, l’acceptation de l’incertitude. Le Malawi et les Seychelles ont démontré que la démocratie n’est ni un luxe occidental ni une naïveté politique. Elle est possible en Afrique, y compris dans des contextes économiques et sociaux difficiles. Ce qui la rend rare n’est pas l’absence de maturité des peuples, mais la peur des dirigeants de perdre le contrôle.

En 2025, au moment où tant de régimes ont choisi la voie du verrouillage électoral et des scores invraisemblables, ces deux pays offrent un rappel salutaire : gouverner sans écraser, gagner sans humilier, et accepter de pouvoir perdre ne sont pas des faiblesses. Ce sont les fondements mêmes d’une démocratie vivante.

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Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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