
Ce mercredi 31 décembre, la capitale guinéenne s’éveille sous un ciel voilé de brume. Vingt-quatre heures après la proclamation des résultats provisoires donnant le général Mamadi Doumbouya vainqueur avec 86,72 % des suffrages exprimés, les rues de Conakry ont retrouvé leur animation habituelle. Pas de liesse populaire, pas de manifestations non plus. La ville semble avoir tourné la page d’une élection dont l’issue ne surprenait personne.
Les artères de la presqu’île de Kaloum ont retrouvé leurs embouteillages monstres. Pas de scènes de liesse, ni de pneus brûlés. La ville semble avoir déjà digéré une élection dont le scénario était écrit d’avance.
« On savait déjà que Doumbouya allait gagner »
Au cœur du marché de Madina, poumon économique de la ville, la politique cède le pas aux affaires en cette veille de réveillon. Les étals débordent, les clients se pressent. Mamadou Diallo, 52 ans, vend des tissus ici depuis trois décennies. Entre deux négociations serrées, il hausse les épaules, fataliste. « Hier, quand la radio a donné les premiers chiffres, j’ouvrais mon rideau. Ma femme m’a demandé si j’avais entendu. J’ai répondu : « Entendu quoi ? On savait déjà qui allait gagner depuis des mois. » »
Mamadou essuie son front et recentre le débat sur l’essentiel : « Ce qu’on veut maintenant, c’est que l’électricité revienne et que le prix du riz baisse. Le reste, c’est pour les politiciens. »
Dans la nuit, les rares concerts de klaxons célébraient davantage l’arrivée imminente de 2026 que la victoire du général. La confirmation tardive n’a suscité aucune fièvre particulière, confirmant le sentiment général d’un scrutin sans véritable enjeu.
Un plébiscite sans adversaire
Quatre ans après le putsch qui a renversé Alpha Condé, Mamadi Doumbouya troque son treillis pour un costume de président civil, validé par les urnes. Mais la compétition a manqué de combattants. Le taux de participation officiel de 80,95 % laisse sceptique une partie de la population, tant la campagne a semblé unilatérale.
Face au général, l’opposition était quasi inexistante. Abdoulaye Yéro Baldé, arrivé deuxième, ne récolte que 6,59 % des voix. Un gouffre qui illustre l’absence de suspense.
Les figures historiques de l’opposition guinéenne, Alpha Condé, Sidya Touré ou Cellou Dalein Diallo regardent le spectacle depuis l’exil. Leurs appels au boycott ont résonné dans le vide face à la machine électorale du CNRD. Si quelques candidats comme Faya Millimono dénoncent des « pratiques frauduleuses », leurs voix peinent à porter dans un pays lassé par des années de tensions politiques stériles.
La peur et le silence dans les quartiers
De notre correspondant à Conakry
À Kaloum, centre névralgique du pouvoir, la prudence est de mise. Les fonctionnaires filent droit. « Vous comprenez, on a des familles », glisse un cadre administratif en pressant le pas, refusant d’en dire plus.
Il faut s’éloigner des bureaux pour que la parole se libère, un peu. Au marché du port, Fatoumata Camara, vendeuse de poisson de 45 ans, a vu passer tous les régimes depuis le général Lansana Conté.
« Moi, je n’ai pas voté. Mon mari non plus. On n’est pas contre Doumbouya, attention », précise-t-elle en baissant d’un ton. « Mais à quoi bon ? Les grands ont décidé entre eux. Ce que je demande, c’est la paix. Sous Condé, il y avait des morts à chaque élection. Dimanche, au moins, c’était calme. Si ça continue comme ça, on fera avec. »
Cependant, cette « stabilité » a pourtant un coût. Les organisations de défense des droits humains rappellent que plus de 220 personnes ont péri depuis 2021 lors de manifestations. Les disparitions de Foniké Menguè et Mamadou Billo Bah, leaders de la société civile, hantent encore les esprits, même si le sujet est tabou dans les conversations publiques.
Une normalisation internationale en marche
Paradoxalement, ce scrutin verrouillé pourrait marquer le retour de la Guinée dans le giron diplomatique. La mission d’observation de l’Union Africaine a qualifié le vote de « crédible » et évoque déjà la levée des sanctions. Une bouffée d’oxygène attendue par le régime pour favoriser les investissements, notemment du mégaprojet minier de Simandou.
Fait marquant de cette fin d’année : le silence du vainqueur. Rompant avec une tradition républicaine établie depuis quinze ans, Mamadi Doumbouya n’a pas prononcé d’adresse à la nation ce 31 décembre. Une absence de discours qui alimente les spéculations, alors que la Cour suprême doit encore valider les résultats définitifs avant l’investiture prévue fin janvier.
Le général Doumbouya a désormais sept ans devant lui, un mandat renouvelable une seule fois. Pour les Guinéens, le compte à rebours pour voir des changements concrets, routes, dispensaires, emploi, a commencé.



