
Du 10 au 12 février, le premier Congrès Zámba Heritage réunit à Nairobi les acteurs clés de la gestion forestière africaine. Brazzaville, qui concentre la moitié des forêts certifiées du bassin du Congo, entend y faire valoir un modèle singulier : concilier exploitation économique du bois et gestion durable, dans un pays où la forêt couvre plus de 65 % du territoire.
C’est au JW Marriott de Nairobi que se joue, depuis mardi 10 février, un évènement majeur pour les forêts du continent. Sous le thème « From Commitment to Action : Africa’s Forest Legacy for All Forever », le Congrès inaugural de l’initiative Zámba Heritage, co-organisé par le gouvernement kényan et le Forest Stewardship Council (FSC) Afrique, ambitionne de lancer un plan décennal de grande ampleur : placer 30 millions d’hectares sous gestion durable, restaurer 5 millions d’hectares dégradés et mobiliser 400 millions de dollars de financements.
Parmi les délégations ministérielles présentes, Cameroun, Gabon, RDC, Liberia , celle de la République du Congo occupe une place singulière. Conduite par Rosalie Matondo, ministre de l’Économie forestière depuis 2016, une constance qui force le respect, elle porte à Nairobi le bilan du pays le plus avancé d’Afrique centrale en matière de certification forestière. Pionnière de la Diplomatie verte, le Congo porte une ambition clairement affichée : faire du secteur forestier un moteur de diversification économique.
Un leadership régional construit sur deux décennies
Avec près de 3 millions d’hectares de concessions certifiées FSC, la République du Congo concentre à elle seule environ la moitié des superficies forestières certifiées de tout le bassin du Congo. Un record qui n’est pas le fruit du hasard mais de la politique initiée par le Président Denis Sassou Nguesso. Ainsi, depuis le début des années 2000, Brazzaville a systématiquement encouragé l’aménagement durable de ses concessions. Aujourd’hui, 32 concessions couvrant plus de 10,5 millions d’hectares sont sous aménagement, soit 85 % de la superficie totale attribuée à l’exploitation forestière.
Ce processus a trouvé un prolongement législatif décisif. La loi forestière de 2020 (loi 33-2020) fait du Congo le seul pays d’Afrique centrale à avoir inscrit la certification tierce partie comme une exigence légale dans son code forestier. Ce texte impose également la transformation locale des grumes, à l’exception de certaines essences de bois lourd nécessitant une technologie spécifique, un signal fort adressé aux opérateurs qui exportent massivement la matière brute dans les autres pays du continent.
Les opérateurs certifiés, vitrine du modèle congolais
Sur le terrain, plusieurs entreprises incarnent cette trajectoire. La Congolaise Industrielle des Bois (CIB-Olam), implantée dans la région de la Sangha depuis 1968, exploite 2,1 millions d’hectares de forêts publiques dont la totalité est désormais certifiée FSC, après l’obtention du label pour sa quatrième et dernière unité forestière, Mimbeli-Ibenga. L’Industrie Forestière de Ouesso (Interholco IFO) gère de son côté 1,16 million d’hectares certifiés. Plus récemment, le groupe Rougier a obtenu fin 2025 la certification FSC pour sa concession de Mokabi-Dzanga (586 000 hectares), devenant par la même occasion le premier opérateur du bassin du Congo à décrocher la certification Preferred by Nature alignée sur le règlement européen contre la déforestation (RDUE).
Ces certifications engagent les concessionnaires sur la protection de 40 % de leurs superficies, le respect des droits des peuples autochtones, notamment les BaAka du nord du pays, la construction d’infrastructures sociales et le maintien de la biodiversité. La CIB-Olam a ainsi bâti à Pokola le seul hôpital chirurgical du nord du Congo, tandis qu’Interholco finance des programmes éducatifs dans les villages forestiers.
La forêt, deuxième pilier économique du Congo
Au-delà de la conservation, la délégation congolaise défend à Nairobi une vision résolument économique. Le secteur forestier rapporte chaque année entre 11 et 14 milliards de FCFA au titre des taxes forestières, emploie quelque 7 000 personnes directement et 10 000 indirectement, et constitue le principal facteur de désenclavement de l’arrière-pays. Historiquement, il était même la première source de recettes de l’État avant la montée en puissance du pétrole.

Rosalie Matondo, ingénieure agronome titulaire d’un doctorat en biotechnologie végétale de l’Académie bulgare des sciences, défend depuis des années cette approche : la forêt n’est pas un sanctuaire intouchable, mais un patrimoine productif qui, géré de manière responsable, peut générer croissance, emplois et revenus durables. Sa trajectoire personnelle, du service national de reboisement à la coordination du Programme national d’afforestation et de reboisement (PRONAR) puis au portefeuille ministériel, illustre cette conviction.
À Nairobi, cette philosophie entre en résonance directe avec l’initiative Zámba Heritage, qui entend précisément dépasser la vision strictement conservatrice pour bâtir une véritable filière forestière africaine : transformation industrielle locale, traçabilité, valorisation des produits, stimulation des échanges intra-africains et accès aux marchés de la durabilité.
Le défi de la juste rétribution
Mais le Congo-Brazzaville porte aussi à Nairobi un message plus politique. Un rapport de la Banque mondiale publié en octobre 2025 a mis en lumière un déséquilibre saisissant : les forêts du bassin du Congo génèrent plus de 1 000 milliards de dollars en services écosystémiques mondiaux, principalement par la régulation du climat, mais les pays de la région n’en retirent que 8 milliards de dollars de bénéfices nationaux. L’écart est vertigineux.
Pour un pays qui a fait le choix exigeant et coûteux de la gestion durable, la question de la juste rétribution est cruciale. La République du Congo affiche des taux de déforestation parmi les plus faibles de la région, elle a investi dans la certification, dans les plans d’aménagement, dans le PRONAR, dans le processus REDD+ et dans des projets comme PREFOREST, financé par le Fonds vert pour le climat, qui vise la réduction des émissions de gaz à effet de serre dans cinq départements. Mais ces efforts ont un coût que les mécanismes internationaux actuels ne compensent pas à la mesure des services rendus.
C’est tout le sens de la présence congolaise à Nairobi : faire valoir que les pays qui protègent effectivement leurs forêts méritent des contreparties financières à la hauteur de leur contribution climatique mondiale, que ce soit par les marchés carbone, les paiements pour services environnementaux ou de nouveaux instruments de finance verte.
Une voix qui compte
Brazzaville a accueilli en octobre 2023 le deuxième Sommet des trois grands bassins forestiers tropicaux (Amazonie, Congo, Bornéo-Mekong), à l’occasion duquel Rosalie Matondo avait signé un accord avec l’Union européenne mobilisant 25 millions d’euros pour la protection et la recherche forestières. Le bureau sous-régional du FSC pour le bassin du Congo et l’Afrique de l’Ouest est d’ailleurs basé à Brazzaville, signe de la centralité du pays dans l’architecture institutionnelle forestière du continent.
Au Congrès Zámba Heritage, qui se conclut ce jeudi, le Congo-Brazzaville entend peser sur les arbitrages concrets du plan d’action décennal : niveau d’ambition des cibles de certification, mécanismes de financement accessibles aux pays qui ont déjà pris de l’avance, prise en compte des droits des communautés forestières et des peuples autochtones. La ministre Matondo, également ambassadrice des forêts communautaires dans le bassin du Congo, y voit une occasion de transformer un leadership technique en influence politique durable.




