Peuples autochtones d’Afrique centrale: en marche vers la reconnaissance

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Pygmées baaka, mbenzélé, babongo, batwa…Venus de toute l’Afrique centrale, des représentants des peuples autochtones se réunissaient à Impfondo, dans le département de la Likouala, au nord de la République du Congo, du 16 au 19 mars. Avec des délégués de leurs gouvernements, des élus, des responsables d’ONG, d’institutions internationales et d’entreprises, ils participaient au FIPAC 2 (Forum international sur les peuples autochtones d’Afrique centrale) qui, trois ans après la première édition organisée dans la même localité, avait pour thème : « Droits des peuples autochtones et dynamiques de la conservation de la biodiversité dans le bassin du Congo ».

« Nous sommes exploités! Pour travailler une parcelle 6 à 12 ha, nous sommes payés avec quelques habits, quelques « bâtons de cigarette ». D’autres nous donnent un peu d’argent: 2000 à 3000 francs[[1€ = 652 Francs CFA]] », dénonce Benjamin Ngola. Pour ce jeune pygmée originaire de Centrafrique, il n’était pas question d’être abusé par les propriétaires terriens comme l’étaient ses parents. Scolarisé jusqu’à la classe de sixième, il a profité de ce bagage pour partir s’installer au Congo où il exerce depuis trois ans la profession d’enseignant à Enyele, dans le département de la Likouala. Cependant, il estime qu’il n’est toujours pas considéré à l’égal des autres hommes, et rêve d’un ailleurs où la vie serait meilleure et les préjugés moins tenaces.

Du fait de leur petite taille et de leur mode de vie, les pygmées ne jouissent pas des mêmes droits que les autres ethnies, principalement bantoues, peuplant l’Afrique centrale. Une discrimination millénaire largement dénoncée lors de la seconde édition du FIPAC (Forum international sur les peuples autochtones d’Afrique centrale), qui s’est tenue à Impfondo. Plus de 500 personnes ont fait le déplacement. Et huit délégations des Etats de la sous-région[[Burundi, Cameroun, Centrafrique, Gabon, Guinée équatoriale, RDC (République Démocatique du Congo), Rwanda, Tchad]] ont participé à l’événement organisé par le pays hôte, sous la coordination de la COMIFAC (Commission des forêts d’Afrique centrale) et de la CEAC (Commission économique des Etats d’Afrique centrale).

Au cœur de la forêt équatoriale, dans un village de briques et de bois encore inachevé, conçu pour la circonstance par le premier architecte autochtone certifié du Congo, Parfait Dihoukamba, les discussions sont allées bon train. A l’issue de leurs travaux, les participants répartis dans sept panels, ont accouché d’une longue liste de recommandations, dont l’essentiel tient dans: l’accès des autochtones aux services sociaux et administratifs de base (santé, éducation, logement, enregistrement à l’état civil, justice), leur insertion dans les instances institutionnelles et politiques, la garantie de leur accès aux ressources forestières, le partage des richesses forestières et minières prélevées sur les territoires qu’ils occupent, la promotion et le respect des lois les protégeant sur les plans national et international.

Des avancées encourageantes

« Il y a eu une prise de conscience tardive de nos gouvernements vis-à-vis d’une population qui était considérée comme des sous-hommes », juge Parfait Dihoukamba, qui est aussi coordinateur du RENAPAC (Réseau national des populations autochtones du Congo). Mais, optimiste, il estime que « le FIPAC est le début d’un processus qui ne peut être arrêté ». Un avis que partage Kapupu Diwa Mutimanwa, coordonnateur du REPALEAC (Réseau des peuples autochtones d’Afrique centrale). Le Burundi réserve depuis 2005 un quota au sein des deux chambres du Parlement aux Batwa, la République centrafricaine a ratifié le 24 décembre 2009 la convention 169 de l’OIT (Organisation internationale du travail) relative aux peuples indigènes et tribaux, la loi du 25 février 2011 garantit la promotion et la protection des populations autochtones de la République du Congo… Une succession de décisions qui, selon M. Diwa Mutimanwa, prouve que la cause des pygmées progresse en Afrique centrale. Il pense cependant que l’émancipation et la reconnaissance des peuples autochtones dépend étroitement de leur niveau de scolarisation. « Si je fais tout ce que je fais maintenant, c’est parce que j’ai étudié. On manque de cadres ! », diagnostique le coordinateur du REPALEAC, pour qui le débat sur l’acculturation induite par la fréquentation des établissements scolaires est secondaire.

Les représentants des peuples autochtones comme le ministre congolais de l’Economie forestière, de l’Environnement et du développement durable, Henri Djombo, sous la houlette duquel a été organisé l’événement, ont martelé que l’institutionnalisation du FIPAC était nécessaire, car elle permettrait de mener avec une plus grande efficacité le combat pour la reconnaissance et le respect des droits des peuples autochtone à l’échelle de l’Afrique centrale. Une institutionnalisation inscrite parmi les recommandations des panelistes qui ont planché pendant la durée du forum, mais qui devra attendre que les Etats concernés la ratifient. « On ne doit plus se regarder en chien de faïence, mais se porter assistance mutuelle », déclarait Henri Djombo lors de la clôture du FIPAC 2. Les inégalités existant entre bantous et pygmées disparaîtront-elles un jour ? Pour l’amérindienne Pauline Soukhai, ministre des affaires autochtones du Guyana, invitée à Impfondo, l’exemple de son pays est encourageant. Aujourd’hui, les Amérindiens, représentant 10% de la population, participent à la vie de la nation aux niveaux les plus élevés, puisqu’ils dirigent trois ministères sur dix-sept. « C’est un gros challenge pour tous les pays d’Afrique centrale, mais c’est possible », a-t-elle déclaré, insistant sur « la nécessité d’un partenariat entre autochtones et gouvernements ». Pour évaluer les progrès de leur action, les participants du FIPAC se sont donnés rendez-vous dans deux ans, au Congo ou dans un autre pays de la sous-région qui accepterait d’accueillir la troisième édition du forum, s’il parvenait à se pérenniser.

Qui sont les pygmées ?

Disséminés dans toute l’Afrique centrale, les pygmées seraient plus de 300 000. Au Congo, par exemple, ils représenteraient 10% de la population, soit environ 40 000 personnes. Des évaluations à prendre avec des pincettes, car aucune statistique fiable n’existe sur leur nombre. Ils sont divisés en plusieurs groupes. Dans la région des grands lacs, au Rwanda, au Burundi, en Ouganda, en République Démocratique du Congo vivent majoritairement les Batwa et Bambuti. A l’ouest, au Congo, Gabon, Centrafrique et Guinée équatoriale, on trouve les Bagyeli, Bakola, Bakoya, Baaka, Aka, Babenjelle, Babongo et plusieurs autres tribus. Nomades, ils vivraient encore majoritairement dans la forêt, de la chasse, de la pêche, d’un peu d’agriculture et de travaux effectués au bénéfice des peuples sédentaires qu’ils côtoient – et souvent les exploitent, profitant de leur méconnaissance de la valeur numéraire du travail. Mais ils sont eux-mêmes de plus en plus nombreux à se sédentariser. Ils sont officiellement appelés « autochtones », depuis qu’une déclaration des Nations unies, en 2007, a recommandé ce terme à la place de « pygmée », jugé péjoratif. Ce dernier est issu du mot grec « pygmaios » signifiant haut d’une coudée. Il demeure le plus fréquemment employé pour les désigner. D’autres populations d’Afrique centrale, telles que les Peuls bororo, sont classées parmi les « autochtones ». Un terme qui a du mal à faire l’unanimité dans la sous-région où nombre de Bantous jugent, qu’à la différence des Européens arrivés en Amérique à la fin du XVe siècle seulement, leur longue présence en Afrique centrale justifierait qu’ils soient aussi qualifiés d’« autochtones ».

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