Ceuta : Pedro Sánchez passe de l’éloge à la mise en cause du Maroc


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Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez lors d’une intervention officielle.
Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez estime désormais que le dispositif marocain de contrôle frontalier a échoué lors des entrées massives à Ceuta des 30 et 31 juillet 2026.

Le 14 septembre, il saluait la gestion « intelligente » de Rabat. Mardi, sur CNN, Pedro Sánchez a jugé « clair » que le contrôle frontalier marocain avait failli lors de l’entrée de plus de 70 000 personnes à Ceuta, fin juillet. Madrid n’explique pas ce revirement, qui intervient sous la pression de l’opinion, face à la menace d’un nouvel assaut et alors que l’affaire Pegasus refait surface.

Le Premier ministre espagnol s’exprimait à New York, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, face à Christiane Amanpour. Il a expliqué que Madrid avait demandé au Maroc « des actions et des réponses », parce qu’il est « clair » à ses yeux que le mécanisme marocain de contrôle de la frontière a failli. Depuis les 30 et 31 juillet, il n’avait jamais pointé aussi directement la responsabilité de son voisin.

Huit jours plus tôt, il tenait même le discours inverse. Le 14 septembre, sur La Sexta, Pedro Sánchez affirmait n’avoir observé aucune passivité des autorités marocaines, et décrivait leur action comme une manière « intelligente » de gérer la situation en évitant de nuire aux migrants.

De la « coopération instantanée » à la défaillance

Le 31 août, sur la Cadena SER, il qualifiait de « franchement positive » la coopération avec Rabat. Le 3 septembre, devant le Congrès des députés, il répétait que personne n’avait apporté la preuve que l’entrée massive avait été conçue ou exécutée par le Maroc, tout en promettant d’agir « avec fermeté » si de tels éléments apparaissaient.

Sur CNN, Pedro Sánchez n’affirme toujours pas que Rabat a organisé l’arrivée des migrants : le mot de défaillance peut désigner une incapacité comme un laisser-faire. Il contredit néanmoins l’éloge prononcé une semaine plus tôt, devant une chaîne américaine plutôt que devant le Parlement espagnol. La Moncloa n’a fourni aucune explication à ce revirement. Lors du premier durcissement de ton, le 3 septembre, l’entourage du Premier ministre invoquait le « bruit » médiatique et assurait que les rapports de police n’avaient pas pesé.

Ce que disent les enquêteurs et l’opinion espagnole

Un rapport de police remis à la juge de l’Audience nationale María Tardón affirme que des gendarmes marocains, en uniforme et en civil, ont guidé l’entrée massive. Les documents du renseignement et de la police rendus publics par le gouvernement le 9 septembre évoquent la « passivité » et la « négligence » marocaines, sans attribuer de responsabilité directe à Rabat.

La brèche que Madrid reproche désormais au Maroc est celle par laquelle la tragédie s’est produite. La délégation du gouvernement à Ceuta a fait état de 78 corps repêchés dans les eaux espagnoles. L’ONG Caminando Fronteras en recense 145 au total, dont 67 côté marocain, la plupart morts noyés ou écrasés dans la cohue.

Selon un baromètre GAD3 pour ABC réalisé début septembre, 79 % des Espagnols pensent que le Maroc a encouragé l’entrée massive pour faire pression sur l’Espagne. Des milliers de personnes ont manifesté dans plusieurs villes, et le président de Ceuta, Juan Vivas, a dénoncé une volonté manifeste de « ne pas déranger le Maroc ».

Des appels relayés sur les réseaux sociaux annoncent par ailleurs une nouvelle tentative de passage massif ce mercredi 23 septembre, jour des élections législatives marocaines. Le ministre des Affaires étrangères, José Manuel Albares, affirme que son homologue Nasser Bourita s’est engagé à l’empêcher. En réclamant publiquement des « actions » la veille de ce rendez-vous, Pedro Sánchez place Rabat devant ses engagements.

L’ombre de Pegasus

Le Parti populaire, Vox et jusqu’au président du PNV basque, Aitor Esteban, soupçonnent le chef du gouvernement d’agir sous la contrainte de Rabat qui posséderait des éléments comprometant pour le chef de gouvernement espagnol. Pedro Sánchez parle d’un canular bon pour une série Netflix. Mais le dossier qui nourrit ce soupçon reste pourtant sans réponse.

En 2022, Madrid a révélé que les téléphones de Pedro Sánchez et de trois ministres avaient été infectés par le logiciel espion Pegasus. Selon les expertises, 2,57 gigaoctets ont été extraits de l’appareil du Premier ministre entre le 19 et le 21 mai 2021, en pleine crise diplomatique avec Rabat autour de l’hospitalisation en Espagne du chef du Polisario, Brahim Ghali. Pedro Sánchez s’était rendu à Ceuta le 18 mai, après l’entrée de milliers de migrants dans l’enclave.

Le juge de l’Audience nationale José Luis Calama n’a jamais pu identifier l’auteur de ces intrusions. Après une réouverture en 2024, il a de nouveau classé l’affaire, provisoirement, le 22 janvier 2026, faute de réponse d’Israël, où siège l’éditeur NSO Group, à ses commissions rogatoires. La piste marocaine repose sur la commission PEGA du Parlement européen, qui a désigné en 2023 le Maroc comme responsable possible, et sur les travaux du consortium Pegasus Project. Rabat a toujours démenti. Le 8 septembre, Le Canad Enchainé publiait une enqête avec des éléments de l’ancien officier marocain Mehdi Hijaouy confirmant l’espionnage généralisé opéré par le Maroc avec Pegasus.

Pourquoi Madrid ménage encore Rabat

Sur CNN, Pedro Sánchez a qualifié le Maroc de partenaire stratégique et rappelé que la majorité des migrants devront y être renvoyés « avec dignité ». Plus de 11 000 migrants se trouveraient encore à Ceuta selon les chiffres du gouvernement et 13 000 selon les autorités de la ville, dont 3 000 à 3 500 vivant dans la rue. Plus de 6 000 personnes sont reparties volontairement au Maroc depuis le 10 août.

Le rapprochement avec le Maroc est aussi un choix personnel de Pedro Sánchez, scellé en avril 2022 avec Mohammed VI après le ralliement espagnol au plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental. Reconnaître que Rabat a orchestré la crise reviendrait à admettre l’échec de ce pari, et l’obligerait à la riposte promise le 3 septembre.

Cependant, l’Espagne se prépare à ne plus dépendre du seul verrou marocain. Le ministère de l’Intérieur a lancé mardi un chantier de 9 millions d’euros pour prolonger de 115 mètres l’épi du Tarajal et poser un filet jusqu’au fond de la mer.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
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