Maroc : 122 milliards de dirhams envoyés par les MRE, mais aucun siège réservé


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La diaspora marocaine apporte des ressources mais n'est pas représentée politiquement
La diaspora marocaine apporte des ressources mais n'est pas représentée politiquement

Les Marocains résidant à l’étranger ont transféré plus de 122 milliards de dirhams vers le royaume en 2025. Lors des élections législatives du 23 septembre 2026, aucun des 395 sièges de la Chambre des représentants ne sera pourtant attribué à une circonscription extérieure. Près de vingt et un ans après une promesse de Mohammed VI, la représentation politique directe de la diaspora reste en suspens.

Le scrutin du 23 septembre renouvellera les 395 sièges de la Chambre des représentants du Maroc. Contrairement à 2021, où les électeurs choisissaient le même jour leurs députés et leurs conseillers communaux et régionaux, l’échéance de septembre ne porte que sur le Parlement, les communales ont été renvoyées à 2027. Les quelque six millions de Marocains établis à l’étranger ne sont pas totalement exclus du vote. Ceux qui sont inscrits sur les listes électorales marocaines peuvent participer dans leur circonscription de rattachement, en se déplaçant au Maroc ou en donnant procuration à un électeur inscrit au Maroc.

Une plateforme en ligne

Depuis septembre, cette démarche est facilitée par une plateforme électronique baptisée « E-Procuration », qui permet d’établir et de valider la procuration en ligne avant de la transmettre au mandataire. Un même électeur ne peut recevoir la procuration que d’un seul Marocain résidant à l’étranger.

À deux jours du scrutin, l’architecture électorale est désormais connue dans son détail. Le ministère de l’Intérieur a enregistré 1 850 listes représentant 7 288 candidatures dans les circonscriptions locales et régionales. Aucune de ces circonscriptions n’est située à l’étranger.

La nuance est importante. Les Marocains du monde peuvent voter et se porter candidats dans le cadre territorial existant. Mais ils ne disposeront ni de bureaux de vote législatifs dans leurs pays de résidence, ni de sièges réservés, ni de députés élus spécifiquement pour représenter leurs préoccupations.

Des difficultés pour la diaspora

Le décret fixant la date du scrutin a été adopté en Conseil de gouvernement le 5 mars 2026. Le dépôt des candidatures s’est effectué du 31 août au 9 septembre via une plateforme électronique dédiée, la campagne courant du 10 au 22 septembre. En amont, les électeurs résidant à l’étranger devaient demander leur inscription sur une liste rattachée à une commune ou à un arrondissement du royaume.

Ouverte le 15 mai, cette campagne d’inscription s’est achevée le 13 juin 2026. Les Marocains nés ou résidant à l’étranger pouvaient effectuer cette inscription en ligne ou auprès de l’ambassade ou du consulat dont dépend leur lieu de résidence.

Salem Fkire, président-fondateur de l’association Cap Sud MRE, a alerté plusieurs formations politiques, dont le PPS et le PJD, sur les difficultés rencontrées par certains usagers. Il a notamment évoqué la barrière de la langue, le manque d’accompagnement et des problèmes techniques lors des démarches numériques. Au moment où ces doléances ont été rendues publiques, au début du mois de juin, aucune réponse officielle du ministère de l’Intérieur n’avait été annoncée.

Une promesse vieille de plus de vingt ans

Le principe d’une représentation parlementaire des Marocains de l’étranger ne date pas d’hier. Le 6 novembre 2005, dans son discours prononcé à l’occasion du trentième anniversaire de la Marche verte, Mohammed VI avait annoncé la création de circonscriptions législatives à l’étranger afin de permettre aux MRE de choisir leurs représentants.

La Constitution de 2011 a ensuite reconnu, dans son article 17, le droit des Marocains résidant hors du royaume de voter et de se porter candidats aux élections. Le texte laisse toutefois à la loi le soin de déterminer les conditions d’exercice de ces droits. Quinze ans plus tard, cette traduction législative demeure partielle.

Le Maroc a pourtant déjà expérimenté la représentation extérieure. Entre 1984 et 1992, cinq députés étaient élus dans des circonscriptions établies hors du territoire national, dont deux en France, une en Belgique, une en Espagne et une en Tunisie. Cette formule a disparu lors des élections suivantes et n’a jamais été rétablie.

À l’approche des législatives de 2021, l’Istiqlal avait tenté de rouvrir le dossier au Parlement. Sa proposition visant à permettre une participation directe des MRE depuis leurs pays de résidence a été rejetée en mars, quelques mois avant le scrutin. La même année, lors de la préparation du code électoral, un scénario portant le nombre de sièges de la Chambre de 395 à 425, dont une trentaine destinés aux Marocains du monde et aux cadres, avait été discuté entre le ministère de l’Intérieur et les partis, selon des sources parlementaires citées par le quotidien Al Ahdath Al Maghribia. Il n’a pas été retenu.

Une demande de réforme constante

Le compromis adopté cette année-là reposait sur une incitation financière. Pour bénéficier d’une partie du financement public, les partis devaient placer au moins un candidat résidant à l’étranger en tête d’une liste régionale. Le dispositif a favorisé l’apparition de quelques candidatures issues de la diaspora, sans créer de mandat spécifique ni de lien électoral direct entre ces candidats et les Marocains établis hors du pays.

Pour les législatives de 2026, le Maroc a choisi de renforcer cette logique d’incitation plutôt que de créer des circonscriptions extérieures. Le soutien financier accordé aux partis pour chaque siège remporté dans une circonscription locale par un MRE est désormais porté à six fois le montant prévu pour une candidature ordinaire, contre cinq fois auparavant. Le dispositif vise donc à favoriser l’élection de candidats issus de la diaspora dans le système territorial existant, sans leur attribuer de représentation propre.

À l’occasion de la préparation des élections de 2026, plusieurs partis ont de nouveau demandé une réforme. Le PPS a défendu la création de circonscriptions extérieures et l’usage des consulats comme points d’inscription, de vote et de dépouillement, tandis que le PJD s’est prononcé pour une liste consacrée aux Marocains du monde. Ces propositions n’ont pas été intégrées à l’architecture électorale retenue pour septembre.

L’efficacité du dispositif de substitution reste, elle, mal documentée. Le recours à la procuration demeure « extrêmement minime », selon les rapports du Conseil national des droits de l’Homme sur les scrutins précédents, cités par le chercheur en migration Abdelkrim Belguendouz. La création, cette année, de la procédure E-Procuration pourrait toutefois faciliter son usage mais il faudra attendre le bilan du scrutin pour savoir si elle modifie réellement les pratiques électorales de la diaspora.

Des transferts qui dépassent 122 milliards de dirhams

L’absence de représentation propre contraste avec le poids économique de la diaspora. Selon l’Office des changes, les transferts des MRE ont atteint 122,02 milliards de dirhams en 2025, contre 118,98 milliards en 2024, soit une progression de 2,6 %.

À fin juillet 2026, les transferts effectués par les Marocains résidant à l’étranger atteignaient 74,788 milliards de dirhams, contre 69,170 milliards sur les sept premiers mois de 2025. La hausse atteint ainsi 8,1 %, soit 5,618 milliards de dirhams supplémentaires en un an.

Ces sommes ne réduisent pas directement le déficit commercial, qui dépend des importations et des exportations de marchandises. Elles soutiennent en revanche la balance des paiements et alimentent la consommation de nombreux ménages. Elles constituent également, avec le tourisme et les investissements étrangers, l’une des principales sources de devises du royaume.

L’opération Marhaba

La place accordée aux MRE se mesure aussi à l’ampleur de l’opération Marhaba qui est désormais achevée. Entre le 10 juin et le 15 septembre, 4 137 594 Marocains résidant à l’étranger ont été accueillis dans le cadre du dispositif, soit 1,8 % de plus qu’en 2025. L’organisation reposait sur 26 espaces d’accueil au Maroc et à l’étranger, avec des pointes proches de 80 000 arrivées quotidiennes et de 87 000 départs lors des journées les plus chargée

Le dispositif compte vingt-six espaces d’accueil, dont six en Europe, et mobilise plus de 1 300 travailleurs sociaux, médecins, infirmiers et autres intervenants. En 2025, plus de quatre millions de Marocains résidant à l’étranger avaient rejoint le royaume pendant l’opération.

Chaque été, l’État marocain déploie une organisation considérable pour accueillir ses ressortissants à la descente des ferries et dans les aéroports. Il sait les dénombrer et traiter leurs démarches douanières comme leurs besoins sanitaires. Cette capacité logistique ne s’est jamais traduite par l’ouverture de bureaux de vote législatifs à l’étranger.

Le CCME toujours dans l’attente de sa réforme

La diaspora dispose bien d’une institution censée porter sa voix avec le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger. Créé en décembre 2007, puis consacré par la Constitution de 2011, le CCME est cependant un organisme consultatif. Ses membres sont nommés et non élus.

La composition mise en place à l’origine n’a pas connu le renouvellement attendu. Le chercheur Abdelkrim Belguendouz, spécialiste des migrations marocaines, a consacré plusieurs tribunes publiées au début de 2026 au fonctionnement du Conseil. Il demande notamment un bilan public de ses activités et de l’utilisation de ses moyens depuis sa création, tout en contestant certaines déclarations de son secrétaire général, Abdellah Boussouf.

Mohammed VI avait lui-même reconnu la nécessité d’une remise à plat dans son discours du 6 novembre 2024. Le roi annonçait une réforme du CCME, l’adoption d’une nouvelle loi et la création de la Fondation Mohammedia des Marocains résidant à l’étranger. Cette fondation doit devenir le bras opérationnel de la politique destinée aux MRE et regrouper des missions aujourd’hui dispersées entre plusieurs institutions. Le futur CCME conserverait une fonction consultative, sous l’autorité d’un président nommé par le roi.

À deux jours des législatives, le 21 septembre 2026, les pages officielles consacrées à cette réforme parlent encore de la Fondation au futur et précisent les missions qu’elle exercera « une fois créée ». Aucun nouveau dispositif de représentation élective n’a, en tout état de cause, été mis en place avant les législatives de septembre.

Une diaspora sollicitée sur le terrain patriotique

Dans son discours de novembre 2024, Mohammed VI a salué le patriotisme des Marocains établis à l’étranger et leur mobilisation en faveur des intérêts du royaume. Le pouvoir attend notamment d’eux qu’ils défendent la position marocaine sur le Sahara occidental et qu’ils investissent leurs compétences dans le développement national. S’y ajoute l’entretien d’un lien culturel, linguistique et religieux avec les jeunes générations nées en Europe ou en Amérique du Nord.

Le registre reste celui de la mobilisation nationale. Les MRE sont invités à investir et à promouvoir les positions du royaume. Ils ne disposent pas, en retour, d’un mandat parlementaire conçu pour porter leurs dossiers propres : fiscalité, retraites, successions, enseignement de l’arabe, relations avec les consulats, protection des binationaux.

Cette relation garde les traces de l’histoire migratoire du royaume. À partir des années 1960, les autorités avaient encouragé le développement des Amicales de travailleurs et de commerçants marocains en Europe. Présentées comme des structures d’entraide, elles ont aussi été décrites par des opposants et des chercheurs comme des instruments d’encadrement politique de l’émigration.

Hassan II exprimait alors publiquement sa défiance envers une intégration complète des Marocains dans les sociétés d’accueil. Mohammed VI a depuis adopté un discours plus compatible avec la double appartenance et la participation des binationaux à la vie publique de leurs pays de résidence. L’organisation politique marocaine de la diaspora est néanmoins restée consultative et largement fondée sur la nomination.

La frontière, point de contact avec la justice

Plusieurs affaires récentes illustrent une autre dimension de la relation entre le Maroc et ses ressortissants établis à l’étranger. Ces dossiers ne sont pas identiques et les poursuites engagées ne reposent pas sur les mêmes qualifications. Ils ont néanmoins un point commun : le passage par un port ou un aéroport marocain devient le moment où une activité militante ou médiatique menée depuis l’étranger rencontre la justice du royaume.

Zineb El Kharroubi, militante franco-marocaine installée à Paris et active au sein de GenZ 212 en France, a été condamnée le 29 juin 2026 par le tribunal de première instance de Casablanca à six mois de prison avec sursis et 5 000 dirhams d’amende.

Elle avait été interpellée le 12 février à son arrivée à l’aéroport Marrakech-Ménara, transférée à Casablanca et placée une nuit en garde à vue avant d’être poursuivie. Le dossier portait sur trois publications diffusées sur les réseaux sociaux, considérées par le parquet comme une incitation à commettre un délit. Le tribunal a rejeté l’exception d’incompétence territoriale soulevée par ses avocats.

Une multiplication des cas

Le journaliste franco-marocain Ali Lmrabet, qui vit à Barcelone, a pour sa part été arrêté le 12 juillet à son arrivée à l’aéroport de Tanger, avant d’être transféré à Casablanca. Il a été remis en liberté le 15 juillet après sa présentation au parquet. L’enquête, portant notamment sur des accusations de diffusion de fausses informations, de diffamation et de calomnie, se poursuit.

L’historien et militant franco-marocain Maâti Monjib se trouve dans une situation inverse. Le 30 mars 2026, la police aux frontières l’a empêché d’embarquer à l’aéroport de Rabat-Salé pour se rendre en France. Ses documents de voyage restent confisqués dans le cadre de procédures ouvertes au Maroc.

Le cas du youtubeur Hicham Jerando est encore différent. Installé au Canada, il a été condamné par contumace le 8 mai 2025 à quinze ans de réclusion par la chambre criminelle de la cour d’appel de Rabat, notamment pour incitation au terrorisme et appels publics au meurtre. Plusieurs membres de sa famille ont également été poursuivis au Maroc, dont sa nièce,mineure au moment de son arrestation.

Ces procédures ne suffisent pas à établir une règle générale applicable à tous les expatriés critiques du pouvoir. Elles rappellent cependant qu’une publication mise en ligne depuis Paris, Bruxelles ou Montréal peut avoir des conséquences judiciaires lors d’un retour au Maroc, et que le lien de rattachement au royaume ne s’interrompt pas au départ.

Une nationalité difficile à abandonner

Le droit de la nationalité renforce la permanence de ce lien. Le Code de la nationalité marocaine ne permet pas à une personne d’y renoncer unilatéralement. La perte de la nationalité, dans les situations prévues par la loi, reste soumise à une autorisation accordée par décret.

Depuis la réforme de 2007, la nationalité marocaine peut par ailleurs être transmise par le père comme par la mère. Elle se perpétue ainsi dans des familles établies depuis plusieurs générations à l’étranger, y compris lorsque leurs membres possèdent également la nationalité de leur pays de naissance ou de résidence.

Dans l’affaire Zineb El Kharroubi, le tribunal de Casablanca a refusé l’argument selon lequel les juridictions marocaines seraient territorialement incompétentes pour examiner des publications diffusées depuis la France. La décision ne tranche pas à elle seule toutes les questions relatives aux binationaux, mais elle illustre l’étendue du lien juridique que le Maroc maintient avec ses ressortissants établis à l’étranger.

Les Marocains du monde figureront donc dans les statistiques de l’opération Marhaba pendant l’été, puis dans celles de l’Office des changes à la fin de l’année. Ceux qui se sont inscrits pourront prendre part au scrutin du 23 septembre, le plus souvent par procuration, sans qu’aucun des 395 députés soit élu dans une circonscription extérieure ni investi d’un mandat réservé à la diaspora. Lorsque la législature issue de ce scrutin arrivera à son terme, à l’automne 2031, plus d’un quart de siècle se sera écoulé depuis la promesse formulée par Mohammed VI en novembre 2005.

Rédaction
La rédaction d'Afrik, ce sont des articles qui sont parfois fait à plusieurs mains et ne sont donc pas signés par les journalistes
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