
En grève de la faim après une nouvelle interdiction de voyager, l’historien franco‑marocain Maâti Monjib accuse Rabat d’un harcèlement administratif déguisé. Tandis que Paris garde le silence et abandonne son ressortissant pour préserver sa réconciliation avec le Maroc, le chercheur de 65 ans met sa santé en danger au nom de sa liberté.
Ce 7 avril 2026, l’historien franco-marocain Maâti Monjib entame sa deuxième semaine de grève de la faim. Bloqué à l’aéroport de Rabat‑Salé alors qu’il devait rejoindre la Sorbonne, le chercheur dénonce un harcèlement administratif qui ne dit pas son nom. Entre un Palais qui ne cède rien et une France qui évite le sujet afin de ménager ses équilibres diplomatiques, le sort de l’universitaire symbolise le prix du silence politique.
Un vol pour Paris cloué au sol
La scène est tristement familière. Valise à la main, documents d’invitation académique en poche, Maâti Monjib s’est vu refuser l’embarquement le 30 mars dernier par la police des frontières. L’Université Paris 1 Panthéon‑Sorbonne l’attendait pour un cycle de conférences. Mais pour Rabat, l’historien demeure sous le coup d’une interdiction de quitter le territoire, liée à une enquête pour « blanchiment de capitaux » ouverte depuis 2020.
Le climat semblait pourtant s’être détendu après la grâce royale de juillet 2024. Mais pour Monjib, 65 ans, cette clémence n’était qu’un trompe‑l’œil : « On m’a sorti de la cellule pour me jeter dans une prison à ciel ouvert », confie‑t‑il via son comité de soutien. En entamant cette grève de la faim, il met sa santé déjà fragile dans la balance pour défendre son droit fondamental à circuler et à travailler.
Le silence assourdissant du Quai d’Orsay
Dans cette affaire, l’attitude française interroge. Maâti Monjib est binational : en d’autres circonstances, une telle entrave à la liberté d’un intellectuel français aurait provoqué des protestations officielles. Il n’est pas besoin de rappeler ici le dispositif mis en place par le gouvernement français pour soutenir Boualem Sansal, allant jusqu’à lui offrir une place à l’Académie Française. Mais cette fois, c’est le silence radio.
Ce mutisme s’explique par la realpolitik du moment. En ce début d’année 2026, Paris et Rabat affichent une volonté de rapprochement stratégique qui doit se concrétiser par un déplacement du roi Mohammed VI à Paris, lorsque sa santé lui permettra. Signature du plan d’action judiciaire 2026‑2028, relance de coopérations économiques, dialogue sécuritaire renforcé : le contexte ne prête guère à la polémique.
« Pour Paris, le prix du silence est celui du rapprochement avec Rabat », analyse un universitaire spécialiste des relations franco‑marocaines. Défendre Monjib publiquement reviendrait à froisser un Palais royal sourcilleux sur son domaine réservé : la sécurité intérieure.
L’arme judiciaire du « blanchiment »
L’affaire Monjib illustre un glissement stratégique. Le pouvoir marocain ne poursuit plus l’intellectuel pour ses prises de position politiques ou ses écrits critiques, mais pour des motifs financiers. Une tactique imparable : elle maintient la pression sans passer par la case prison, tout en évitant le coût d’image d’une détention pour délit d’opinion.
Le Comité de soutien aux détenus politiques au Maroc parle de « mort civile » programmée. Interdictions de déplacement, comptes gelés, pressions administratives : autant de verrous qui confinent l’historien dans une prison sans barreaux, où chaque démarche devient une épreuve.
Une santé en sursis
L’inquiétude grandit à mesure que les jours de jeûne s’accumulent. Diabétique et cardiaque, Maâti Monjib joue sa vie pour un principe. Si la France continue de privilégier ses intérêts économiques et sécuritaires au détriment de la défense de ses ressortissants, le prix du silence pourrait être celui d’une tragédie que nul ne pourra ignorer.
À Paris, les amphithéâtres de la Sorbonne restent vides de sa voix. À Rabat, l’historien attend que le droit de circuler l’emporte enfin sur la raison d’État.




