De Lmrabet à Kharroubi : comment le Maroc resserre l’étau autour de ses critiques de l’étranger


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Le journaliste Ali Lmrabet arrêté à son arrivée au Maroc
Le journaliste Ali Lmrabet arrêté à son arrivée au Maroc

Le journaliste franco-marocain Ali Lmrabet, 66 ans, a été arrêté dimanche 12 juillet à son arrivée à l’aéroport de Tanger, où il venait d’atterrir en provenance de Barcelone. Figure historique de la presse indépendante marocaine, exilé en Espagne depuis plus de vingt ans, il a été placé en garde à vue à Tanger avant d’être transféré à Casablanca. Son interpellation intervient quelques mois après le blocage de l’historien franco-marocain Maâti Monjib aux frontières du royaume et la condamnation de la militante Zineb El Kharroubi, figure de la diaspora GenZ 212.

D’après son épouse, l’universitaire espagnole Laura Feliú, Ali Lmrabet a été interpellé dimanche en début d’après-midi à l’aéroport international de Tanger Ibn Battouta, puis conduit dans les locaux de la police avant son transfert à Casablanca, au siège de la Brigade nationale de la police judiciaire. Contactée par l’AFP, elle rapporte que le journaliste lui a indiqué être poursuivi pour « diffusion de fausses informations » et « atteinte aux institutions », et qu’il faisait l’objet de plusieurs avis de recherche. Le parquet marocain n’avait pas réagi officiellement dans l’immédiat.

Une source proche du dossier, citée par le site Yabiladi, précise que l’interpellation a été ordonnée par les autorités judiciaires et non par une décision administrative. Le journaliste serait visé par plusieurs plaintes déposées par des particuliers et des institutions, qui reprochent à ses contenus numériques des faits de diffamation, de calomnie ou de diffusion de fausses informations. La même source rappelle qu’il demeure présumé innocent tant qu’aucun jugement définitif n’a été rendu. Depuis Madrid, le journaliste espagnol Ignacio Cembrero, fin connaisseur du Maroc, résume autrement le fond de l’affaire : ce qu’on reproche à Lmrabet, selon lui, c’est d’écrire librement depuis l’Espagne.

Ali Lmrabet, un vétéran des lignes rouges marocaines

Né à Tétouan, Ali Lmrabet appartient à cette génération de journalistes qui a incarné, entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, l’espoir d’une presse marocaine affranchie des communiqués officiels. Ancien du Journal, fondateur de l’hebdomadaire satirique Demain et de son pendant arabophone Doumane, il s’est imposé par un ton frontal envers le pouvoir. Cette liberté lui a valu, en 2003, une condamnation à de la prison ferme pour « outrage au roi » et « atteinte à l’intégrité territoriale », assortie de l’interdiction de ses publications. Reporters sans frontières avait alors dénoncé une décision politique.

En 2005, la justice marocaine a prononcé contre lui une sanction rarissime dans les annales avec dix ans d’interdiction d’exercer le journalisme, après ses écrits sur les réfugiés sahraouis des camps du Front Polisario en Algérie. Son parcours croise ainsi la quasi-totalité des sujets les plus sensibles du royaume, de la monarchie au Sahara occidental en passant par les services de sécurité. C’est cette interdiction qui l’a poussé vers l’Espagne, d’où il a continué d’observer et de commenter la vie politique marocaine.

Monjib, l’autre visage de la même mécanique

L’affaire Lmrabet fait écho à celle de l’historien franco-marocain Maâti Monjib, confronté au problème inverse car il ne peut pas sortir du territoire. Le 30 mars 2026, la police aux frontières de l’aéroport de Rabat-Salé l’a empêché d’embarquer pour la France, où il devait donner des conférences universitaires sur invitation officielle. L’intellectuel, condamné en 2021 pour atteinte à la sûreté de l’État puis gracié par le roi Mohammed VI en juillet 2024, reste bloqué au Maroc depuis 2020, ses deux passeports confisqués, séparé de son épouse et de sa fille installées à Montpellier. Il a annoncé une nouvelle grève de la faim au lendemain de ce refus d’embarquement.

Le parquet de Rabat justifie la mesure par une instruction ouverte pour soupçons de blanchiment de capitaux, un dossier présenté comme distinct des faits couverts par la grâce royale, et invoque l’article 142 du Code de procédure pénale, qui autorise la fermeture des frontières pour les besoins d’une enquête. Les soutiens de l’historien opposent l’article 160 du même code, qui limite les mesures de contrôle judiciaire à deux mois renouvelables cinq fois au maximum, un plafond dépassé depuis longtemps dans son cas. Ses défenseurs pointent aussi le silence de Paris, prompt à se mobiliser pour l’écrivain Boualem Sansal en Algérie mais muet sur le sort de ce citoyen français depuis 1991.

Kharroubi, un avertissement adressé à la diaspora

Troisième dossier, troisième profil : Zineb El Kharroubi, 29 ans, militante franco-marocaine installée à Paris et figure du collectif GenZ 212 en France. Interpellée le 12 février 2026 à l’aéroport Marrakech-Ménara alors qu’elle venait rendre visite à sa famille, elle a été condamnée le 29 juin par le tribunal de première instance de Casablanca à six mois de prison avec sursis et 5 000 dirhams d’amende pour « incitation à commettre des crimes ou délits par voie électronique ». Les poursuites reposaient sur des publications Instagram relayant un appel à rassemblement devant l’ambassade du Maroc à Paris, lancé lors du mouvement de contestation sociale de l’automne 2025.

Ses avocats, qui plaidaient la relaxe au motif que manifester n’est pas un délit au Maroc et que les faits s’étaient déroulés en France, ont annoncé leur surprise devant ce verdict. Première militante de la diaspora poursuivie dans le sillage de GenZ 212, la jeune femme incarne un précédent qui concerne potentiellement les centaines de milliers de Marocains de l’étranger ayant relayé le mouvement sur les réseaux sociaux. Désormais, s’exprimer depuis l’Europe expose à des poursuites au premier retour au pays.

Un paradoxe marocain

Ces trois affaires se déploient dans un contexte statistique en apparence favorable. Le Maroc a gagné quinze places dans le Classement mondial 2026 de la liberté de la presse publié par Reporters sans frontières, passant de la 120e à la 105e position sur 180 pays, avec un score de 50,55 points contre 48,04 un an plus tôt. L’organisation nuance toutefois cette progression : les journalistes indépendants continuent de subir une pression constante, le pluralisme médiatique reste largement une façade et la publicité favorise les titres alignés sur les autorités.

Le point commun entre Lmrabet, Monjib et Kharroubi tient à la géographie de la répression et l’aéroport qui est devenu le lieu où se joue le sort des voix critiques, qu’on les empêche d’en sortir ou qu’on les cueille à l’arrivée. Le cas Lmrabet est d’autant plus sensible que le journaliste, binational, connu des cercles médiatiques espagnols et français, dispose de relais en Europe. Ignacio Cembrero a d’ailleurs interpellé publiquement la diplomatie espagnole dès dimanche soir. Si les charges ne sont pas rapidement clarifiées, ou si la procédure donne le sentiment de viser ses écrits publiés depuis Barcelone, l’affaire pourrait s’inviter dans les relations entre Rabat et Madrid, au moment même où le royaume soigne son image de partenaire stable et attractif sur les scènes africaine, européenne et atlantique.

Pour les organisations de défense de la presse, la question porte sur la place que le Maroc accepte encore de laisser à une parole critique indépendante, y compris lorsqu’elle s’exerce hors de ses frontières. La réponse que donnera la justice marocaine au dossier Lmrabet dans les prochains jours en dira long.

Zainab Musa
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Zainab Musa est une journaliste collaborant avec afrik.com, spécialisée dans l'actualité politique, économique et sociale du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest. À travers ses enquêtes approfondies et ses analyses percutantes, elle met en lumière des sujets sensibles tels que la corruption, les tensions géopolitiques, les enjeux environnementaux et les défis de la transition énergétique. Ses articles traitent également des évolutions sociétales et culturelles, notamment à travers des reportages sur les figures influentes du Maroc et de l’Algérie. Son approche rigoureuse et son regard critique font d’elle une voix incontournable du journalisme africain francophone.
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