
Le roi d’Espagne et son épouse se sont recueillis, mardi 13 octobre, au cimetière musulman de Sidi Embarek, à Ceuta, où reposent quelque 90 victimes de la tragédie migratoire de juillet, la plupart sous un simple numéro. Felipe VI a aussi présenté ses condoléances aux familles, ce que Mohammed VI n’a, à notre connaissance, jamais fait publiquement.
Il était un peu plus de 18 heures, mardi 13 octobre, lorsque Felipe VI et la reine Letizia sont arrivés au cimetière musulman de Sidi Embarek, dans le quartier de Los Rosales, à Ceuta. Accompagnés du président de la ville autonome, Juan Jesús Vivas, et du ministre espagnol Ángel Víctor Torres, les souverains ont participé à une cérémonie interreligieuse et observé une minute de silence devant les tombes des victimes de la tragédie des 30 et 31 juillet.
Ces jours-là, plus de 70 000 personnes avaient franchi la frontière depuis le Maroc, principalement depuis Fnideq, dans une ruée qui s’est transformée en catastrophe humaine. Selon l’agence EFE, quelque 90 victimes reposent aujourd’hui à Sidi Embarek, dont une femme et un enfant. La plupart n’ont toujours pas été identifiées et leurs tombes ne portent qu’un numéro.
Le bilan global reste plus lourd. Début août, l’ONG Caminando Fronteras recensait déjà 141 décès, dont 78 du côté espagnol et 63 au Maroc. Certaines victimes sont mortes noyées en tentant de rejoindre Ceuta à la nage, d’autres ont péri écrasées dans les mouvements de foule.
Des familles privées du corps de leurs proches
Les autorités de Ceuta ont affirmé avoir accompli les démarches nécessaires au rapatriement de plusieurs corps identifiés, sans obtenir l’accord des autorités marocaines. Certaines familles, qui espéraient enterrer leurs proches dans leur ville ou leur village, ont ainsi dû accepter leur inhumation en Espagne.
La Cadena SER a raconté l’histoire de Younes, 19 ans. Mort en tentant de rejoindre Ceuta à la nage avec ses frères et sœur, le jeune Marocain devait initialement être enterré près de sa famille, à Fnideq. Malgré les démarches entreprises, son corps n’a pas pu être rapatrié. Ses proches ont finalement dû se résoudre à son inhumation à Ceuta.
L’Association marocaine des droits humains (AMDH) avait demandé que les possibilités d’identification et de rapatriement soient épuisées avant les enterrements.
Ce que Mohammed VI n’a pas fait
Le journaliste espagnol Ignacio Cembrero, spécialiste du Maroc, a souligné la portée du geste royal espagnol : en rendant hommage aux morts de Ceuta, Felipe VI et Letizia ont accompli ce que les plus hautes autorités marocaines n’ont pas fait publiquement.
King Felipe VI pays tribute to the victims of the #Ceuta tragedy, whom #Morocco has turned its back on. By visiting the Sidi Embarek Muslim cemetery in Ceuta, the King and Queen are doing what Morocco’s highest authorities, starting with King Mohammed VI, have failed to do. They have not offered their condolences to the Moroccan families and are also preventing the young people who drowned from being buried in their homeland. They are therefore being laid to rest in the Spanish city. https://t.co/ef2uVwMAbg
— Ignacio Cembrero (@icembrero) October 13, 2026
Mohammed VI ne pouvait guère envisager de se rendre à Ceuta, ville dont le Maroc revendique la souveraineté. Mais rien ne l’empêchait d’exprimer publiquement sa compassion envers les familles ou d’organiser un hommage à Fnideq, d’où étaient partis de nombreux jeunes. À notre connaissance, aucun message royal de condoléances destiné à ces familles n’a été rendu public depuis la tragédie de juillet.
Le Palais sait pourtant recourir à ce registre. Fin juin, Mohammed VI avait adressé un message de condoléances à Emmanuel Macron après l’accident d’un avion léger à Tomblaine, près de Nancy, qui avait fait onze morts.
Un roi marocain de plus en plus discret
La santé de Mohammed VI et la raréfaction de ses apparitions publiques alimentent les interrogations. Le souverain, âgé de 63 ans, est apparu affaibli lors de plusieurs cérémonies officielles. Le 9 octobre, à l’ouverture de la session parlementaire à Rabat, il s’aidait d’une béquille et semblait éprouver des difficultés à se déplacer.
En janvier, son médecin personnel, le professeur Lahcen Belyamani, avait annoncé une lombosciatique accompagnée d’une contracture musculaire, sans signe de gravité, nécessitant une période de repos.
En mai, Mohammed VI a nommé son fils, le prince héritier Moulay El Hassan, coordinateur des bureaux et services de l’état-major général des Forces armées royales. Une fonction qu’il avait lui-même occupée lorsqu’il était prince héritier. Cette nomination officielle témoigne de la place croissante accordée à son fils dans le fonctionnement de la monarchie, sans permettre pour autant de conclure à une transition imminente.
À Ceuta, Felipe VI a passé de longues minutes à serrer des mains devant l’hôtel de ville, aux côtés de Letizia, avant de rendre visite aux élèves de l’école publique Vicente Aleixandre.
Rabat choisit de ne pas réagir officiellement
Le Maroc n’a pas officiellement protesté contre cette visite, contrairement à ce qui s’était produit en 2007. À l’époque, le déplacement de Juan Carlos et de la reine Sofía à Ceuta et Melilla avait provoqué le rappel de l’ambassadeur marocain à Madrid et une crise diplomatique prolongée.
Cette fois, Rabat semble avoir privilégié la retenue institutionnelle. À Fnideq, la surveillance policière a été renforcée pour prévenir d’éventuels rassemblements. Plusieurs médias et formations politiques marocains ont néanmoins dénoncé une provocation espagnole.
Quelques jours plus tôt, le 9 octobre, Mohammed VI avait déjà durci le ton à propos des relations migratoires avec l’Espagne. Devant le Parlement, il avait estimé que le modèle actuel de coopération avait atteint ses limites et dénoncé les pressions et les tentatives de chantage susceptibles de peser sur le partenariat bilatéral. Il avait également critiqué certaines décisions judiciaires espagnoles qui compliqueraient, selon lui, le retour des mineurs marocains.
« Bonne foi des deux côtés »
Felipe VI n’a pas cherché à atténuer la portée politique de son déplacement et dans son discours prononcé mardi soir au Parador de Ceuta, le souverain espagnol a réaffirmé le caractère non négociable de la souveraineté de l’Espagne sur Ceuta et Melilla. Il a également rappelé que leurs frontières étaient celles de l’Union européenne.
Tout en plaidant pour de bonnes relations de voisinage avec le Maroc, il a insisté sur la confiance et le respect mutuels, qui exigent selon lui « la bonne foi des deux côtés ».
Le roi a aussi estimé que les migrants entrés irrégulièrement devaient, en principe, retourner dans leur pays, tout en exigeant qu’ils soient traités avec dignité et humanité, dans le respect des garanties prévues par la loi.
Il a présenté, au nom de la reine et au sien, ses condoléances aux familles des victimes de juillet, « où qu’elles se trouvent ».
Mercredi 14 octobre, Felipe VI et Letizia ont poursuivi leur visite à Melilla, où le président de la ville autonome, Juan José Imbroda, a réclamé un soutien accru de l’État espagnol.





