
Situé à l’extrémité sud de l’Érythrée, à seulement 75 kilomètres de la frontière éthiopienne, le port d’Assab cristallise depuis trois décennies les tensions entre deux nations sœurs aux destins entremêlés. Alors que le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed multiplie les déclarations sur la nécessité « existentielle » pour son pays de retrouver un accès à la mer, et que le président érythréen Isaias Afwerki met en garde contre toute velléité guerrière, la Corne de l’Afrique retient son souffle.
Une position stratégique exceptionnelle
Assab n’est pas un port comme les autres. Niché sur la côte occidentale de la mer Rouge, à proximité du détroit de Bab el-Mandeb c’est l’un des corridors maritimes les plus fréquentés au monde reliant l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie. Ainsi, il occupe une position géostratégique de premier ordre. Avec ses installations portuaires modernisées, sa raffinerie de pétrole et son aéroport, la ville de quelque 75 000 habitants constitue un atout économique majeur pour quiconque la contrôle.
Pendant des décennies, Assab a été le poumon commercial de l’Éthiopie. À l’époque impériale puis sous le régime du Derg, ce port assurait l’essentiel des échanges extérieurs du pays. Une route goudronnée le reliait directement à Addis-Abeba via Dessié, et quelque 150 camions effectuaient quotidiennement le trajet vers la capitale éthiopienne. Lors de la grande famine des années 1980, c’est par Assab que transitait l’aide alimentaire internationale destinée aux populations du Tigré et de l’Érythrée.
Les racines coloniales d’une fracture
L’histoire du port d’Assab est indissociable de l’aventure coloniale italienne dans la Corne de l’Afrique. En 1869, le père Giuseppe Sapeto, ancien lazariste devenu agent de la compagnie maritime Rubattino, achète les terres de la baie d’Assab au sultan afar local. Cette acquisition, contemporaine de l’inauguration du canal de Suez, marque les premiers pas de l’Italie en Afrique orientale.
Le gouvernement italien prend officiellement le contrôle du port en 1882, avant de s’emparer de Massawa en 1885 avec le soutien britannique. Le 1ᵉʳ janvier 1890, le roi Umberto Iᵉʳ proclame la création de la « colonia Eritrea », première colonie italienne, dont le nom évoque la mer Érythrée des anciens Grecs, l’actuelle mer Rouge.
Cette colonisation trace des frontières artificielles dans une région où les peuples des hauts plateaux érythréens et éthiopiens partageaient une histoire millénaire commune, héritée du royaume d’Aksoum. Le ge’ez, langue liturgique de l’Église orthodoxe, le tigrinya et l’amharique témoignent encore de cette proximité culturelle et linguistique.
Après la défaite italienne à la bataille d’Adoua en 1896 face aux troupes de l’empereur Ménélik II, puis l’occupation fasciste de l’Éthiopie en 1936, la Seconde Guerre mondiale redistribue les cartes. Les Britanniques chassent les Italiens en 1941 et administrent l’Érythrée jusqu’en 1952, date à laquelle l’ONU décide de la fédérer à l’Éthiopie, notamment pour offrir à ce pays enclavé un accès vital à la mer.
Trente ans de guerre pour l’indépendance
La fédération ne dure pas. En 1962, l’empereur Hailé Sélassié annexe purement et simplement l’Érythrée, interdisant son drapeau, imposant l’amharique comme langue officielle et déplaçant les centres d’affaires hors du territoire. Cette annexion déclenche une guerre d’indépendance qui durera trente ans.
Le Front populaire de libération de l’Érythrée (FPLE), dirigé par Isaias Afwerki, s’allie au Front populaire de libération du Tigré (FPLT) de Meles Zenawi pour renverser le régime marxiste de Mengistu Haile Mariam en 1991. En mai 1993, un référendum consacre l’indépendance de l’Érythrée, reconnue par la communauté internationale.
En vertu d’un accord entre les deux mouvements de libération, l’Érythrée récupère le contrôle des ports de Massawa et d’Assab. L’Éthiopie, deuxième pays le plus peuplé d’Afrique avec aujourd’hui près de 130 millions d’habitants, perd alors son unique façade maritime et se retrouve enclavée.
La guerre de 1998-2000 : un tournant sanglant
Les premières années de cohabitation se passent relativement bien. L’Éthiopie continue d’utiliser le port d’Assab pour ses échanges commerciaux. Mais les tensions s’accumulent : désaccords monétaires après l’introduction du nakfa érythréen en 1997, litiges commerciaux, et surtout contentieux frontaliers jamais résolus dans des zones mal délimitées par les traités coloniaux.
Le 6 mai 1998, des soldats érythréens pénètrent dans la région de Badme, un village poussiéreux sous administration éthiopienne. Des coups de feu éclatent. En quelques semaines, l’incident dégénère en guerre totale. Pendant deux ans, les deux armées s’affrontent dans des combats d’une violence inouïe, rappelant les tranchées de la Première Guerre mondiale.
Le résultat est un bilan effroyable avec entre 80 000 et 100 000 morts selon les estimations, et des centaines de milliers de déplacés. Et comme issue, en mai 2000, l’Éthiopie lance une offensive massive et reprend Badme ainsi que la plupart des territoires contestés.
Les accords d’Alger de décembre 2000 mettent fin aux hostilités. Une commission internationale d’arbitrage attribue Badme à l’Érythrée en 2002, mais l’Éthiopie refuse d’appliquer cette décision. La frontière reste militarisée, Assab devient inaccessible aux entreprises éthiopiennes, et tout le commerce éthiopien se reporte vers Djibouti.
L’enclavement, un fardeau économique colossal
Depuis 1998, l’Éthiopie dépend quasi exclusivement du port de Djibouti pour ses échanges extérieurs. Cette dépendance a un coût considérable. Djibouti assure aujourd’hui 95 % du trafic portuaire éthiopien, les réexportations vers ce géant voisin représentant 61 % des exportations djiboutiennes.
Pour l’Éthiopie, l’enclavement constitue un handicap structurel majeur. Le déficit commercial du pays atteint 14,7 milliards de dollars, aggravé par des faiblesses logistiques qui pénalisent la compétitivité des exportations éthiopiennes (café, or, bétail). Les coûts de transport renchérissent les importations de biens d’équipement, de produits pétroliers et de denrées alimentaires.
Djibouti, petit État d’un million d’habitants, a prospéré grâce à cette situation (croissance de 7,3 % en 2023). Mais cette dépendance expose les deux pays aux aléas géopolitiques, notamment les tensions en mer Rouge liées aux attaques des Houthis. Pour l’Éthiopie, diversifier ses accès portuaires est devenu une priorité stratégique.
2018 : l’espoir déçu d’une réconciliation
L’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed en avril 2018 semble ouvrir une nouvelle page. Le jeune Premier ministre annonce accepter sans réserve la décision de la commission frontalière sur Badme. En juillet 2018, il se rend à Asmara pour une poignée de main historique avec Isaias Afwerki.
La communauté internationale salue ce rapprochement (Prix Nobel de la paix 2019 pour Abiy Ahmed). Mais l’embellie est de courte durée :
- La démarcation de la frontière n’avance pas.
- Le port d’Assab reste inaccessible.
- En novembre 2018, l’Érythrée ferme unilatéralement la frontière.
Enfin, la guerre du Tigré (2020-2022) voit les forces érythréennes intervenir aux côtés de l’armée éthiopienne. Mais l’accord de Pretoria de 2022, qui met fin au conflit sans inclure l’Érythrée, est vécu comme un « coup dans le dos » par Asmara. Depuis, les relations se sont considérablement dégradées.
La rhétorique martiale d’Addis-Abeba
Depuis octobre 2023, le Premier ministre Abiy Ahmed a multiplié les déclarations sur la nécessité pour l’Éthiopie de retrouver un accès à la mer, qualifiant cette question d’« existentielle » et affirmant que l’Éthiopie pourrait « recourir à la force pour se libérer de sa prison géographique ».
En septembre 2025, il a annoncé vouloir « corriger l’erreur historique » de 1993. Le général Teshome Gemechu a renchéri en affirmant que « l’accès à la mer est une question existentielle qui pourrait justifier n’importe quel prix ». En octobre 2025, l’Éthiopie a officiellement saisi les grandes puissances (USA, Chine, Russie, UE) pour trouver « une solution durable ».
La mise en garde d’Asmara
Face à cette offensive, le président Isaias Afwerki a répondu sans ambiguïté. En juillet 2025, il a mis en garde l’Éthiopie contre toute « velléité de guerre », qualifiant les ambitions maritimes d’Addis-Abeba d’« irréfléchies ». « Si l’Éthiopie pense pouvoir submerger les forces érythréennes par une attaque par vagues humaines, elle se trompe. » a déclaré Isaias Afwerki
Pour l’Érythrée, Assab constitue un « pilier de souveraineté » arraché au prix de trente ans de lutte armée. Le ministre érythréen de l’Information a ironisé sur les arguments démographiques, laissant entendre qu’aucune considération de « densité de population » ne saurait justifier une annexion.
Alliances régionales et scénarios d’avenir
Le différend s’inscrit dans un jeu d’alliances complexes. L’Érythrée s’est rapprochée de l’Égypte et de la Somalie, formant un front sécuritaire commun face aux ambitions éthiopiennes (notamment après le mémorandum controversé entre l’Éthiopie et le Somaliland).
Les analystes envisagent trois scénarios :
- Accord commercial : Une médiation internationale aboutit à un accès préférentiel pour l’Éthiopie contre des investissements.
- Impasse : Maintien d’une situation de « ni guerre ni paix » très volatile.
- Confrontation ouverte : Une guerre jugée « inévitable » par certains observateurs comme le général Tsadkan Gebretensae, si aucune mesure préventive n’est prise.
L’ONG The Sentry affirme qu’Asmara « reconstruit son armée » depuis la levée de l’embargo. De son côté, Abiy Ahmed mobilise le sentiment national autour de l’accès à la mer. Entre la pression démographique éthiopienne (200 millions d’habitants d’ici 2050) et l’intransigeance souverainiste érythréenne, la diplomatie internationale devra faire preuve d’imagination pour éviter que le port de la discorde ne redevienne un champ de bataille.




