Soudan du Sud : en dissolvant le gouvernement, Salva Kiir garde seul la main sur le pétrole


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Le Président sud-soudanais, Salva Kiir

Le président sud-soudanais a dissous mardi le gouvernement d’union nationale et installé une administration intérimaire jusqu’aux élections du 22 décembre. Le ministère du Pétrole, attribué à l’opposition de Riek Machar par l’accord de paix de 2018, est confié à un ancien ministre nommé par Salva Kiir. Toute concession ou cession d’actif devra désormais recevoir l’aval du chef de l’État.

Salva Kiir a dissous mardi 22 septembre le gouvernement d’union nationale de transition issu de l’accord de paix de 2018. Le décret présidentiel, lu le soir même sur la télévision publique SSBC, dissout également le Parlement de transition ainsi que les exécutifs et assemblées des dix États. Une équipe de ministres intérimaires a été nommée dans la foulée. Le pétrole fournit plus de 90 % des revenus de l’État, et c’est dans ce secteur que les arbitrages du décret pèsent le plus.

Le portefeuille du Pétrole revient à Awow Daniel Chuang, qui dirigeait déjà le ministère au cours de l’été selon les communications officielles de celui-ci. Ancien directeur général du ministère, il en avait été le ministre de 2019 à 2020, avant d’être rétrogradé au rang de sous-secrétaire, poste dont Salva Kiir l’avait relevé en juin 2024. Il gardera le secteur en main pendant toute la période électorale.

Un ministère arraché au camp Machar

Le partage des portefeuilles prévu par l’accord de 2018 avait attribué le Pétrole au SPLM-IO. En mars 2020, à la formation du gouvernement d’union, le poste était revenu à Puot Kang Chol, un proche collaborateur de Riek Machar. Arrêté avec sa famille et ses gardes du corps le 5 mars 2025, il a été suspendu en septembre de la même année, le même soir que le premier vice-président, puis inculpé dans le même dossier que lui.

Privé de ministre, le ministère a dès lors été piloté par son sous-secrétaire, principal responsable administratif et chargé des transactions financières. Ce poste a changé quatre fois de titulaire en moins de deux mois à la fin de 2025, passant de Deng Lual Wol à Chol Thon Abel et inversement, sans qu’aucune explication soit fournie, tandis qu’une vaste enquête pour détournement etait lancée. Ces allers-retours coïncidaient avec la fuite de courriers du ministère demandant 2,5 milliards de dollars d’avances à deux compagnies pétrolières, que le ministère a qualifiés de simples échanges préliminaires. Le 27 mars 2026, Chol Thon Abel a été remplacé à son tour par Santino Ayuel Longar.

Un systeme de detournement de l’argent du pétrole démontré

Afrik.com a documenté les dérives de ce système dans son dossier consacré à la corruption pétrolière au Soudan du Sud, en particulier le recours aux avances sur production et la réattribution de cargaisons de brut à des intermédiaires en l’espace de quelques jours.

Le décret de mardi referme le jeu. Il interdit aux responsables intérimaires de conclure des accords internationaux de long terme, de s’endetter massivement, de signer des concessions stratégiques ou de céder des actifs publics sans autorisation présidentielle. Dans un secteur qui vit de contrats d’exploitation et de prêts adossés aux exportations de brut, toute décision d’envergure remonte donc à Salva Kiir jusqu’à l’installation des élus. Le texte maintient en revanche la fonction publique en place, sous-secrétaires compris.

Finances et zones de production

Les Finances, par lesquelles transitent les recettes pétrolières, passent à Athian Diing Athian. Il remplace Kuol Daniel Ayulo, nommé le 6 mai dernier, lui-même successeur d’un ministre resté en poste à peine deux mois et demi.

Dans les régions productrices, Joseph Nguen Monytuil est nommé gouverneur intérimaire de l’État d’Unité et James Koang Chuol prend le Haut-Nil. La zone administrative de Ruweng est confiée à Daniel Makuei Thiyier. Le brut sud-soudanais rejoint la mer Rouge par un oléoduc qui traverse le Soudan jusqu’à Port-Soudan. L’ambassadeur de l’Union européenne, Pelle Enarsson, a rappelé mardi à quel point l’économie du pays dépendait de cette route d’exportation alors que les combats continuent au Soudan. Il a aussi mis en garde l’exécutif intérimaire contre la tentation d’abuser de ses pouvoirs au moment où les contre-pouvoirs sont affaiblis.

Des élections sans Constitution ni recensement

La dissolution intervient trois mois jour pour jour avant les premières élections générales de l’histoire du pays, indépendant depuis 2011. Elle suit la promulgation d’amendements à la loi électorale de 2012, adoptés lundi soir par le Parlement. Le texte supprime l’obligation d’achever une Constitution permanente et d’organiser un recensement national avant le vote, deux étapes dont le retard avait justifié les reports successifs. Prévues à l’origine en décembre 2024, les élections doivent se tenir avant l’expiration officielle de la période de transition, en février 2027.

La loi amendée maintient l’exécutif sortant dans la plénitude de ses prérogatives jusqu’à l’investiture d’un président élu. Salva Kiir organisera donc lui-même un scrutin auquel il devrait se présenter. Pour l’avocat Michael Wani, ancien membre du comité de rédaction de la Constitution, interrogé par l’AFP, le chef de l’État se retrouve seul au pouvoir, sans plus aucun contrepoids institutionnel. L’analyste Machot Amuom juge pour sa part le texte assez ambigu pour permettre un nouveau report d’un ou deux ans. La principale coalition d’opposition a rejeté ces amendements, qui ramènent par ailleurs l’Assemblée législative nationale de 650 à 270 membres.

La semaine dernière, Salva Kiir avait remplacé sans explication le président de la Commission électorale nationale, Abednego Akok Kacuol, par le secrétaire général de l’institution, Gabriel Bol Deng Majok. Analystes et opposants contestent la régularité de cette révocation, que la loi électorale encadre strictement. L’inscription des électeurs n’a toujours pas commencé. La Commission des Nations unies sur les droits de l’homme au Soudan du Sud juge le processus gravement sous-financé et le calendrier d’une centaine de jours très ambitieux. Selon son commissaire Barney Afako, les violences touchent jusqu’à la moitié des États d’un pays qui compte plus de 2,5 millions de déplacés internes.

Riek Machar, suspendu puis formellement écarté

Le décret relève de leurs fonctions le premier vice-président et les quatre autres vice-présidents. Pour Riek Machar, il officialise une mise à l’écart amorcée il y a plus d’un an. Assigné à résidence depuis mars 2025, l’ancien chef rebelle avait été suspendu le 11 septembre suivant, après son inculpation notamment pour trahison, meurtre et crimes contre l’humanité. Le pouvoir lui reproche l’attaque d’une base militaire à Nasir, dans le Haut-Nil, attribuée à une milice qui lui est proche. Selon plusieurs juristes, l’accord de 2018 ne donnait pas au président le pouvoir de le suspendre, et Riek Machar avait donc conservé son titre. Son procès devant une cour spéciale s’est ouvert en septembre 2025. Il rejette toutes les accusations.

Le SPLM-IO refuse des élections organisées dans ces conditions. En juin, son président par intérim, Nathaniel Pierino, avait menacé de faire arrêter les agents d’inscription qui entreraient dans les zones contrôlées par l’opposition. La guerre civile qui avait opposé les forces des deux hommes entre 2013 et 2018 a fait environ 400 000 morts.

Dans un avis publié le 20 août, la Commission onusienne a averti qu’un scrutin sans garanties minimales ni dialogue inclusif risquait de raviver le conflit, et réclamé la libération des opposants détenus, dont Riek Machar, à moins qu’ils ne soient jugés rapidement par un tribunal indépendant.

Salva Kiir a assuré mardi que l’accord de paix revitalisé restait en vigueur. Une position qu’il dit avoir défendue auprès de l’Union africaine et de l’IGAD. En outre, un dialogue entre partis politiques doit s’ouvrir jeudi à Juba.

Idriss K.Sow
Journaliste-essayiste mauritano-guinéen, il parcourt depuis une décennie les capitales et les villages d’Afrique pour chroniquer, en français, les réalités politiques, culturelles et sociales de l'Afrique
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