
Dans Afrique de 1792 à 1945 : 150 ans de tâtonnements électoraux sous influence coloniale, paru le 1er octobre aux Éditions de la Principauté des Baobabs, le chercheur et journaliste Régis Marzin remonte aux premiers scrutins du continent, bien avant les indépendances. Il a répondu aux questions d’Afrik.com.
L’histoire électorale de l’Afrique commence, expplique Régis Marzin, à Freetown en 1792. Les Black Loyalists, d’anciens esclaves enrôlés dans l’armée britannique pendant la guerre d’indépendance américaine, y élisent leurs représentants, et des femmes prennent part au vote. Son livre suit ensuite les élections léboues de la presqu’île du Cap-Vert, organisées sans interruption depuis 1795, puis le premier député du Sénégal élu en 1848, alors qu’en Algérie se met en place un vote séparé selon des critères culturels et religieux. Il s’arrête aussi sur l’Égypte de 1923-1924, qu’il considère comme le premier pays africain à avoir tenu des élections démocratiques à l’échelle nationale. Ce nouvel ouvrage fait suite à Côte d’Ivoire de 1945 à 2025, sorti chez le même éditeur. L’auteur suit depuis des années les processus électoraux du continent sur son blog Regard excentrique, et Afrik.com a récemment fait le bilan de l’année électorale 2025 en Afrique. Dans ce nouvel entretien, il explique pourquoi ces expériences ont été oubliées et ce qu’elles disent des « élections sans démocratie » d’aujourd’hui.
Afrik.com : Vous situez les premières élections africaines modernes à Freetown, en 1792, où des femmes pouvaient même voter. Pourquoi cette expérience a-t-elle été si largement oubliée, et qu’est-il advenu de cette participation féminine ?
Régis Marzin : L’histoire des esclaves enrôlés dans l’armée britannique pendant la guerre d’indépendance américaine, ‘les Black Loyalists’, ayant fondé Freetown, n’a sans doute jamais été oubliée, mais ce qui est sans doute plus récent, c’est un intérêt pour les aspects électoraux de leur histoire. Plusieurs historien-ne-s aux USA, au Royaume-Uni et en Australie ont abordé le sujet, sans être pour la plupart des spécialistes des élections en Afrique. L’intérêt pour le vote féminin est aussi porté par l’évolution actuelle des sociétés. La diffusion rapide et sans difficulté du suffrage universel en Afrique entre 1945 et 1965, dans une phase d’espoir de progrès rapide, ne facilitait pas l’intérêt pour des expériences électorales paradoxales sous la colonisation ayant parfois laissé des traumatismes. Le monopartisme a encore plus invisibilisé ce passé. Depuis 1990, les difficultés sur les processus électoraux, une période de guerre en Sierra Leone n’ont pas aidé. Actuellement, l’intérêt peut revenir par l’angle de l’étude des effets de la colonisation encore présents.
La participation féminine à Freetown entre 1792 et 1799 n’est pas importante numériquement mais elle l’est sur le principe. L’histoire du vote féminin a commencé à se préciser : le vote a souvent été pensé en Europe au départ comme un vote de « chef de famille » riche, permettant à quelques femmes célibataires, veuves ou religieuses de voter. Cela a commencé ainsi en Suède entre 1718 et 1771, en France dans des sortes de municipales entre le milieu du XVIe siècle et 1989 et en République corse entre 1755 et 1769. La Révolution française a ensuite limité la place politique des femmes. Le vote de quelques femmes à Freetown dans un projet conçu en Europe et qui se voulait moderne, pour ne pas dire utopique, et basé sur des droits humains, n’était pas si extraordinaire pour l’époque.
Afrik.com : Avant la colonisation, des sociétés africaines disposaient de leurs propres mécanismes de décision collective, par exemple chez les Lébous. Le système électoral colonial s’est-il construit contre ces traditions ou a-t-il parfois repris certaines de leurs pratiques ?
Régis Marzin : Les élections léboues de la presqu’île du Cap-Vert, future Dakar, ont commencé en 1795 et perdurent jusqu’à aujourd’hui. Elles établissent un lien entre de très rares élections précoloniales et des élections coloniales. Le lieu correspond approximativement au lieu de démarrage des premières élections de l’empire colonial français en Afrique, l’élection par quelques notables d’un conseil général à Saint-Louis et à Gorée, à partir de 1840, puis l’élection d’un député de l’Assemblée nationale française en 1848 dans ces mêmes îles. Avec les municipales à Dakar à partir de 1887, les deux systèmes de sélection d’une élite dirigeante commerçante et politique coexistent. Il y a conservation d’une structure électorale sans récupération, les systèmes restent séparés. La colonisation crée en général une rupture nette avec des pratiques de formation de structures de gouvernement, qui auraient pu continuer à se transformer, à se moderniser et à se généraliser. Elle interrompt brutalement un processus et le remplace par un nouveau processus qui redémarre autour d’élections coloniales, que ce soit au XIXe siècle ou en 1945 pour l’empire colonial français. Le cas des élections léboues serait plutôt une exception de continuité partielle et de parallélisme qui confirmerait une règle de discontinuité et de rupture. Cette exception est importante dans l’histoire de l’établissement des élections au Sénégal et dans les colonies françaises. Les systèmes électoraux coloniaux ont globalement détruit des structures de pouvoir existant mais ils ont tenté de récupérer quelques éléments qui pouvaient leur être utiles. En effet, des chefs traditionnels ont été intégrés au même titre que des commerçants et autres notables dans des conseils, conseillant les exécutifs ou légiférant. La diplomatique britannique a été plus inventive sur ce point.
Afrik.com : En 1848, des Africains participent aux élections au Sénégal, alors qu’en Algérie se développe un système de ségrégation électorale. Comment expliquer des choix si différents au sein d’un même empire colonial ?
Régis Marzin : A plusieurs étapes majeures de l’histoire des élections en Afrique, en 1945, en 1960 et en 1990, l’administration française appliquent ou favorisent des réformes identiques ou presque à l’ensemble des pays de son empire ou issus de cet empire. Cela crée des vagues qui ensuite se répandent dans le reste du continent. Pourtant, au XIXe siècle, les réformes sont très différentes. Au Sénégal, après des prémices en 1835, est mis en place un Conseil général en 1840, un député est élu en 1848 et les municipales commencent en 1872, le point de départ est une région autour de Dakar et le vote exclut les africains en dehors de cette région. En Algérie, sont organisés à partir de 1848 de nombreuses élections comme en France en ségrégation électorale à votes séparés et la ségrégation se fait sur des critères culturel et religieux encore plus que d’origine géographique. Le type de ségrégation est différent. La méthode de l’application identique des réformes est renforcée en 1945 par le général de Gaule, à une époque où ce n’est pas seulement l’administration française qui pousse en ce sens, car l’ONU aussi souhaite des réformes identiques partout en liant les indépendances et le suffrage universel comme élément clé de la démocratie attendue. Avant 1945, les Français et les Portugais ont déjà plus tendance à appliquer des réformes identiques dans leurs colonies, parce qu’ils privilégient l’intégration dans un empire à l’amélioration d’une gouvernance locale axée sur le commerce. Les différences dans l’établissement des colons entre l’Algérie et le Sénégal peuvent justifier les divergences entre les pays, mais ce sont aussi les mobilisations des acteurs algériens et sénégalais qui commencent à avoir des effets. Par exemple, les élections léboues ou la volonté de la participation d’une élite métisse à la vie politique qui s’avère favorable au vote africain, participent à faire évoluer différemment le Sénégal. En Algérie, face aux demandes d’élargissement du droit de vote algérien, les colons le freinent, participant à générer une tension grandissante jusqu’à la guerre.
Afrik.com : Vous présentez l’Égypte de 1923-1924 comme une étape décisive vers la démocratie électorale de masse. Pourquoi cette expérience n’a-t-elle pas davantage influencé les autres territoires africains ?
Régis Marzin : En effet, le vote massif en Egypte n’a pas été un élément déclencheur d’une vague basée sur des mêmes principes et semble sans suite. La couronne britannique laisse d’abord en 1883 un de ces diplomates importants, Lord Dufferin, créer un système électoral qui permet à 800 000 hommes égyptiens de voter. Puis en 1922, les indépendantistes du mouvement ‘Wafd’, mené par Saad Zaghloul, obtiennent une indépendance partielle de l’Egypte et une constitution instaurant un parlement bicaméral composé d’une Chambre des députés élue au suffrage masculin non-censitaire et d’un Sénat. Ces élections constituent les premières élections démocratiques d’Afrique à l’échelle d’un pays. Dès 1924, les Britanniques limitent les pouvoirs des élus égyptiens. En 1952, l’Egypte obtiendra ensuite son indépendance après un coup d’Etat militaire. Cette étape importante des années 20 constitue aussi une première application en Afrique de l’idée d’indépendance dans la démocratie, qui rappelle l’indépendance des USA en 1776, dans une moindre mesure l’indépendance du Brésil avec une monarchie constitutionnelle en 1822, et les exigences de Gandhi pour l’indépendance de l’Inde en 1947. Dans les années 20, les conditions ne sont pas réunies pour aller vers des indépendances. Finalement, il se comprend assez facilement que le suffrage de masse et l’indépendance sont deux objectifs qui ne peuvent qu’être liés, puisqu’une majorité presque unanime d’Africains pourraient s’opposer dans le vote à la colonisation. Cette idée aura après la seconde guerre mondiale les conséquences attendues. Le Royaume-Uni fonctionne à partir de 1918 au cas par cas, avec des réformes souvent différentes selon les pays. Dans les années 20, il y a d’autres avancées vers la démocratie dans de nombreux pays, des progrès plus légers. Des partis politiques ou des journaux continuent de se créer ce qui structure un terreau pour faire émerger l’idée démocratique et commencer à relier des populations à des partis.
Afrik.com : Parmi les expériences électorales antérieures à 1945 que vous avez étudiées, laquelle vous semble la plus révélatrice des difficultés que rencontrent encore les démocraties africaines aujourd’hui ?
Régis Marzin : La question des fraudes prend de l’importance à partir de 1950 dans les colonies françaises. Un pays échappe au bouleversement de l’après seconde guerre mondiale, le Libéria. Cela ne correspond pas exactement à ce qui est observé aujourd’hui car s’y installe après 1847 un accaparement du pouvoir par les américano-libériens aux dépends du reste de la population vue par eux comme ‘autochtone’. L’accaparement durera jusqu’au coup d’Etat de Samuel Doe en 1980. Les fraudes sont déjà visibles au Libéria avant 1945. Les difficultés actuelles en Afrique sont concentrées dans des pays sans démocratie, dirigé par des régimes antidémocratiques qui imite la démocratie en organisant des élections. Dans l’étude du processus de démocratisation africain, la difficulté réside aussi dans le classement des régimes politiques, car l’installation préalable d’un régime réellement démocratique détermine fondamentalement la qualité des processus électoraux. Les processus électoraux deviennent complexes quand l’organisation n’est pas consensuelle, quand il n’y a pas comme de point de départ, la suppression d’un pouvoir empêchant la démocratie. De ce point de vue, la colonisation rend d’une certaine manière assez secondaire la qualité des processus électoraux, parce que la majorité des électeurs est encore empêcher de voter, en dehors de l’Egypte entre 1922 et 1924. C’est ainsi que le Libéria fournit à partir de son indépendance en 1847 une sorte de premier contexte où la qualité des processus électoraux pourrait jouer un rôle, et où malheureusement une majorité ne réussit pas supprimer la domination d’une minorité. Le point commun entre la période coloniale et la suite du retour aux multipartisme dans 36 pays à partir de 1989 se situent dans la présence d’élections sans démocratie, et la différence se situe dans la présence actuelle d’élections réellement démocratiques dans certains pays, encore trop peu nombreux.
Régis Marzin, Afrique de 1792 à 1945 : 150 ans de tâtonnements électoraux sous influence coloniale, Éditions de la Principauté des Baobabs, 2026, 248 pages, 19,90 €.





