
Bien avant les indépendances, des Africains votaient déjà. En 1792, à Freetown, des femmes participaient même aux élections locales. Dans son deuxième ouvrage consacré à l’histoire électorale du continent, le chercheur Régis Marzin retrace un siècle et demi de scrutins organisés sous la tutelle des puissances coloniales, le plus souvent au profit d’une minorité d’électeurs.
L’histoire des élections en Afrique est bien antérieure aux indépendances des années 1960 et au retour du multipartisme des années 1990. Dès 1792, des habitants de Freetown, dans l’actuelle Sierra Leone, choisissaient leurs représentants. Au cours des 150 années suivantes, 24 territoires ou pays africains allaient connaître différentes formes de scrutins, bien avant la généralisation du droit de vote après la Seconde Guerre mondiale.
C’est cette histoire que Régis Marzin entreprend de reconstituer dans Afrique de 1792 à 1945 : 150 ans de tâtonnements électoraux sous influence coloniale, paru le 1er octobre 2026 aux éditions de la Principauté des Baobabs.
Après un premier volume consacré à 80 ans d’histoire électorale en Côte d’Ivoire, le chercheur et journaliste indépendant élargit son enquête à l’ensemble du continent, pour comprendre comment les premières pratiques électorales modernes se sont développées dans des sociétés largement privées de liberté politique.
En 1792, d’anciens esclaves organisent des élections à Freetown
Le récit débute par un épisode peu connu de l’histoire africaine. À la fin du XVIIIe siècle, d’anciens esclaves ayant combattu aux côtés des Britanniques pendant la guerre d’indépendance américaine s’installent en Sierra Leone, après un passage par la Nouvelle-Écosse, au Canada.
Ces Black Loyalists participent à la fondation de Freetown en 1792. Ils y mettent en place un système de représentation locale. Des responsables sont élus pour représenter des groupes de familles ou de foyers, dans une communauté qui entend gérer une partie de ses propres affaires.
Les femmes cheffes de famille peuvent également prendre part au vote. Cette participation féminine, attestée par les archives du Colonial Office britannique, consultables notamment à l’Université du Nouveau-Brunswick, intervient à une époque où le droit de vote reste presque partout réservé aux hommes. Quelques exceptions existent cependant en Europe, notamment en Suède, où certaines femmes propriétaires ou contribuables ont participé à des scrutins dès le XVIIIe siècle.
L’expérience demeure fragile. La colonie, administrée par une compagnie commerciale britannique, connaît rapidement des tensions entre les représentants des colons noirs et les autorités. Les espaces d’autonomie se réduisent progressivement.
Cette première expérience illustre néanmoins le lien, souligné par l’auteur, entre la sortie de l’esclavage et la revendication du droit de participer aux décisions.
La colonisation organise des élections tout en excluant les Africains
Au XIXe siècle, les puissances européennes installent progressivement des institutions électives en Afrique, tout en tenant la majorité des populations à l’écart du vote. Ce paradoxe traverse l’ouvrage.
Le vote censitaire réserve la participation politique aux personnes disposant de ressources ou acquittant certains impôts, tandis que le vote capacitaire exige un niveau minimal d’instruction. Ces restrictions, également répandues dans l’Europe du XIXe siècle, se doublent dans les colonies de discriminations fondées sur la race, mais aussi sur le statut culturel ou le lieu de résidence.
Régis Marzin distingue plusieurs modèles. Dans les douze territoires sous contrôle britannique étudiés, sept utilisent principalement le suffrage censitaire, tandis que cinq pratiquent une ségrégation électorale excluante.
Dans les colonies françaises, les méthodes varient davantage selon les territoires. Les autorités portugaises recourent principalement aux conditions de fortune et d’instruction.
Sénégal et Algérie : deux histoires électorales dès 1848
L’année 1848 constitue une étape importante dans l’empire colonial français. Au Sénégal, les habitants de Saint-Louis et de Gorée participent à l’élection d’un député destiné à siéger à Paris. Le dispositif évoluera ensuite dans le cadre des Quatre Communes, comprenant également Dakar et Rufisque.
Cette singularité permet à une partie des Africains d’accéder à des droits politiques refusés à l’immense majorité des habitants des colonies. Elle prépare notamment l’émergence de figures comme Blaise Diagne, élu député du Sénégal en 1914.
En Algérie, la situation est profondément différente. Des élections se développent également à partir de 1848, mais dans un système de représentation qui distingue les populations selon leur statut juridique et colonial. Les collèges électoraux séparés institutionnalisent des inégalités politiques.
La Tunisie connaît elle aussi des formes limitées de représentation à partir de la fin du XIXe siècle où des membres tunisiens, nommés par le résident général, rejoignent en 1907 la Conférence consultative, devenue Grand Conseil en 1922.
La France expérimente ainsi, d’un territoire à l’autre, des mécanismes électoraux très différents, sans jamais remettre en cause sa domination.
Du Libéria à l’Afrique australe, le vote réservé à une minorité
Le Libéria constitue un autre cas singulier. Fondé par des populations issues de l’émigration afro-américaine et indépendant depuis 1847, il organise des élections dès les années 1840. Mais le pouvoir politique reste principalement contrôlé par les élites américano-libériennes, au détriment des populations autochtones.
En Afrique australe, des élections municipales apparaissent dès 1837 dans la colonie du Cap. Un Conseil législatif élu est instauré en 1854. Dans les républiques boers, les institutions électives se développent également, mais la citoyenneté politique demeure largement réservée aux populations blanches.
La future Afrique du Sud voit ainsi s’installer des systèmes de représentation qui contribuent à organiser des discriminations durables. Les territoires correspondant aux actuels Zimbabwe, Zambie, Botswana, Eswatini et Namibie connaissent, à leur tour, des expériences électorales très restrictives.
L’Égypte de 1923, première grande expérience électorale de masse
En Égypte, après la révolution nationaliste de 1919 et la reconnaissance d’une indépendance limitée en 1922, une Constitution est adoptée en 1923. Un processus électoral de grande ampleur est engagé, avec un suffrage masculin indirect. Les élections organisées en deux étapes, en 1923 et janvier 1924, débouchent sur une victoire du Wafd, le parti nationaliste de Saad Zaghloul, qui prend la tête du gouvernement.
L’expérience sera brève, dans un contexte de fortes tensions entre le mouvement nationaliste, la monarchie et les intérêts britanniques. Elle marque néanmoins une rupture car pour la première fois sur le continent, l’ensemble des hommes adultes d’un pays est appelé à voter, et le scrutin devient un levier de la revendication nationale.
Du Togo à Madagascar, une démocratisation au compte-gouttes
En Afrique de l’Ouest, d’autres expériences se multiplient entre les deux guerres mondiales.
Au Nigeria, des élections municipales apparaissent en 1920, puis des élections législatives très partielles en 1923. En Côte-de-l’Or, l’actuel Ghana, la réforme de 1925 introduit une représentation élective limitée au Conseil législatif.
Au Dahomey, futur Bénin, trois représentants sont élus au Conseil administratif en 1925, au suffrage censitaire. La même année, au Togo placé sous administration française, des conseils locaux deviennent électifs, mais selon des modalités particulières.
Interrogé par Afrik.com sur la nature exacte de ce scrutin, Régis Marzin s’appuie sur les travaux de l’historien togolais Nicoué Lodjou Gayibor, qui précise que les membres des conseils étaient élus « par les chefs de village et de canton et, à Lomé, les principaux chefs de quartier et de famille ». Le scrutin se résume donc à une désignation indirecte, aux mains des autorités traditionnelles et des principales familles.
À Madagascar, plus de 17 000 Malgaches peuvent voter en 1939, selon les données rassemblées par l’auteur.
Ces scrutins restent très éloignés du suffrage universel, mais ils voient émerger des acteurs politiques et des revendications qui nourriront les mobilisations d’après-guerre.
Colonies portugaises : une histoire électorale plus ancienne que prévu
L’ouvrage situe en 1919 une étape importante de la représentation des colonies portugaises au Parlement de Lisbonne. Mais cette chronologie comporte une lacune que Régis Marzin reconnaît volontiers.
Interrogé par Afrik.com sur l’existence de députés d’outre-mer dès le XIXe siècle, le chercheur répond : « Ce n’est pas un choix mais c’est malheureusement un élément manquant du livre malgré tous mes efforts pour le rendre le plus complet possible. »
De fait, la Constitution portugaise de 1822 prévoyait déjà une représentation parlementaire de territoires africains, notamment l’Angola, le Mozambique, le Cap-Vert et São Tomé-et-Príncipe. Les archives parlementaires portugaises conservent des documents relatifs à l’élection de représentants du Cap-Vert, de Bissau et de Cacheu dès cette période et la Constitution de 1822 réunit ces territoires dans une même division électorale.
L’auteur explique cette omission par les difficultés d’accès et de continuité des sources, mais aussi par la barrière linguistique. L’essentiel de ses recherches ayant été effectué en 2018 et 2019, certaines informations ont pu lui échapper. Il annonce préparer un complément documentaire sur son site internet et précise que cette période sera intégrée dans une prochaine réédition.
Une autre manière de comprendre la démocratie africaine
Régis Marzin rapproche les expériences des différents territoires et les met en perspective avec les transformations politiques européennes. Son travail, engagé en 2018 après plusieurs années d’observation des élections africaines, s’appuie sur des documents officiels et des travaux d’historiens. Il s’inscrit dans une recherche plus large sur l’histoire électorale de 55 pays africains, de 1792 à nos jours.
Il prend aussi soin de rappeler que les sociétés africaines disposaient, avant la colonisation, de leurs propres mécanismes de décision collective et de désignation de responsables.
« L’histoire de la colonisation-décolonisation et l’histoire de la démocratisation se croisent », souligne le chercheur, pour qui la démocratisation connaît sous la colonisation un démarrage lent et restreint.
La Seconde Guerre mondiale va bouleverser cet équilibre. Les revendications d’indépendance et l’élargissement progressif du suffrage ouvrent une nouvelle séquence politique. Mais les décennies suivantes, marquées par le monopartisme et la guerre froide, contribueront aussi à effacer le souvenir de ces premiers tâtonnements.

En reconstituant cette chronologie, Régis Marzin rappelle que la tenue d’élections ne suffit à garantir ni l’égalité politique ni la démocratie. Le même constat structure ses bilans annuels sur la démocratie en Afrique, publiés depuis 2016, qui classent les régimes du continent selon la qualité de leurs processus électoraux.
Afrique de 1792 à 1945 : 150 ans de tâtonnements électoraux sous influence coloniale, Régis Marzin, éditions de la Principauté des Baobabs, octobre 2026, 248 pages, 19,90 euros.
À lire également : Entretien avec Régis Marzin : la présidentielle ivoirienne de 2010 et les défis de la démocratie africaine.






