
Chercheur indépendant spécialiste des processus électoraux africains, Régis Marzin publie un ouvrage couvrant 80 ans de combats électoraux en Côte d’Ivoire (1945-2025). De la « Françafrique électorale » au décalage persistant entre Afrique anglophone et francophone, il livre une analyse sans concession des mécanismes qui façonnent et entravent la démocratie sur le continent.
Fruit de huit années de recherche, le travail de Régis Marzin propose une plongée inédite dans l’histoire électorale ivoirienne, replacée dans le contexte plus large du continent africain. L’auteur y décortique la complexité singulière de la crise de 2010, le rôle des interventions extérieures, françaises et internationales, dans les scrutins africains, et les raisons structurelles du retard démocratique de l’espace francophone par rapport à son homologue anglophone. Dans cet entretien accordé à Afrik.com, il revient sur les enseignements de son ouvrage et les perspectives, encore incertaines, d’une relance démocratique en Côte d’Ivoire.
Afrik.com : Vous décrivez le processus électoral ivoirien de 2010 comme le plus complexe de toute l’histoire électorale africaine. Qu’est-ce qui le distingue fondamentalement des autres crises électorales du continent ?
Régis Marzin : Les interventions extérieures sont nombreuses dans les processus électoraux en Afrique, parfois contraignantes et influentes. Pour la présidentielle ivoirienne de 2010, les pressions externes se font en continu sur ce processus électoral en amont et en aval du scrutin. Surtout, c’est l’unique fois en Afrique où l’ONU certifie le résultat d’une élection, ce qu’elle a déjà fait auparavant au Timor oriental et au Népal en ayant elle-même organisé le processus électoral, ce qui n’est pas ici le cas. L’implication est ainsi maximale et éloignée d’un fonctionnement d’observation non contraignant. En conséquence, les échecs de certaines étapes ne sont pas uniquement ceux des acteurs ivoiriens en internes, ils peuvent être aussi en partie imputables aux acteurs externes. Après l’étape de la confrontation des méthodes de compilation des résultats déclenchant le conflit électoral, les acteurs externes censés s’occuper de technique électorale se retrouvent impliqués dans un conflit armé. Avec du recul, des problèmes dans le processus électoral peuvent être vus du côté de l’organisation ivoirienne et du côté des responsabilités internationales en particulier de l’ONU. L’ONU a fait ce qu’elle a fait avec les moyens dont elle disposait : sans doute qu’elle ne disposait pas des ‘moyens‘ nécessaires à la bonne réalisation de la mission qui lui a avait été confiée, même s’il existe d’autres avis, en fonction des priorités que certains accordent aux facettes d’un processus de maintien de la paix comportant une partie censée fixer un pouvoir légitime issu des urnes. Un processus international politico-militaire de maintien la paix est plus large qu’un processus électoral qu’il contient. Un tel processus électoral entraîne des conséquences sur l’avenir du pays à partir de 2010 et dans toute l’Afrique à cause de l’implication des acteurs externes qui agissent aussi dans d’autres pays, mais aussi de la difficulté à le comprendre et à en justifier les étapes. L’histoire de la CPI est fortement impactée. Ce qui est présenté comme ‘modèle‘ de défense de la démocratie est beaucoup moins explicite que par exemple l’intervention extérieure en Gambie en 2017, et les contradictions ne trompent personne. Cela crée un passif de la victoire du plus ‘fort’ et une longue adaptation à ce passif. Il se comprend par ailleurs avec un tel exemple que dans l’histoire électorale d’un pays, il y a une histoire des interactions entre ce pays et l’extérieur à étudier.
Vous évoquez une « Françafrique électorale » spécialisée dans les interventions sur les processus électoraux. Peut-on mesurer l’impact concret de ces interventions sur la trajectoire démocratique de la Côte d’Ivoire par rapport à d’autres pays francophones ?
Régis Marzin : La Françafrique électorale n’est pas le sujet de ce livre mais je répertorie dans l’histoire ivoirienne les actions qui peuvent y être classées. S’il l’on dispose d’une bonne définition de la Françafrique, il est possible d’étudier le sous-ensemble des acteurs et actions qui y travaille sur les élections, d’une manière négative en dehors du soutien à la démocratie, après 1990. Avant 1990, ce n’est pas la même logique : ce qui se passe avant le monopartisme en 1958 est l’installation d’un système en construction et pas encore agissant. Bien que l’influence française soit forte en Côte d’Ivoire, ce pays n’est pas le pays le plus impacté par une Françafrique électorale s’activant pour que des processus électoraux n’arrivent pas aux résultats qu’ils auraient dû avoir. De 1990 à 2012, mon inventaire n’étant pas terminé, j’ai comptabilisé quinze pays dans lesquels des actions ont été visibles, et parmi ces quinze pays, la Côte d’Ivoire est seulement le neuvième en nombre d’actions loin après les principaux pays. Cela est assez logique parce que le principal axe d’action est d’intervenir en soutien à des régimes stables issus des années 80 et qu’en Côte d’Ivoire, il n’y a pas de régime très stable dans un temps long entre 1993 et 2010. Il y a quelques actions en 1995 et 2000 et en 2010 aussi bien sûr, mais les actions de 2010 ne sont pas du style habituel. Il ne s’agit pas de petites actions discrètes non assumées mais d’actes forts assumés et justifiés publiquement en haut lieu, ce qui est éloigné de la méthode la plus courante et problématique d’une Françafrique électorale préférant l’ombre à la lumière. Après 2010, il n’y a pas de demande de soutien externe et la Françafrique électorale reste en sourdine, à la marge, pas vraiment négative et pas vraiment nécessaire au pouvoir ivoirien. Il y a un accompagnement des décisions. En conséquence, les actions déterminantes restent des actions problématiques au niveau de 2010, qui font l’objet de polémiques aigues bien connues. A y regarder de plus près, il s’agit beaucoup plus de la Françafrique tout court que la Françafrique électorale : ce qui est fait, même contestable, est justifié dans une défense de la démocratie de manière générale dans une idée de maintien de la paix au niveau du conseil de sécurité de l’ONU. L’intérêt de l’étude de Françafrique électorale se révèle sur un ensemble de pays, en voyant l’effet statistique et l’influence globale.
Vous constatez que l’Afrique anglophone avance plus vite vers la démocratie que l’espace francophone, et que ce décalage remonte à 1951. Comment expliquez-vous que cette divergence persiste encore aujourd’hui, plus de soixante ans après les indépendances ?
Régis Marzin : Cette question est importante et reste encore en chantier, très ouverte. Je ne connais aucun chercheur à part moi qui y travaille. Pour le moment, je répertorie des éléments de réponses. Dès le XIXe siècle la diplomatie britannique est plus pragmatique et consciente des spécificités locales. Le démarrage de la démocratie de masse a lieu en Egypte en 1923. Dans certains pays, la Couronne met en place l »indirect rule‘, responsabilisant des chefs coutumiers et cela augmente l’adaptation coloniale aux contextes locaux. Ce qui se passe en 1951 dans les anciennes colonies françaises, c’est une « vague » de fraudes, et, comme il n’y en a pas encore eu, c’est la première : cela ouvre sans doute des possibilités en termes de fraudes surtout dans le pré carré. Ensuite, en 1958, la « vague » francophone du monopartisme est structurante sur tout le continent.
Puis le multipartisme et la démocratie résiste un peu mieux côté anglophone pendant la guerre froide. Les commissions électorales sont inventées côté anglophone, au Soudan en 1957, et s’y diffusent plus vite. En 1990, au retour du multipartisme dans 36 pays, les pays anglophones partent avec trois pays d’avance en démocratie bien installée. Les réformes du retour au multipartisme dans 36 pays se font par une « vague » côté francophone et sont donc moins adaptés aux spécificités nationales. Cinq élections entre 1990 et 1993 qui donnent le la des détournements de processus électoraux futurs en Afrique sont situées dans le pré carré. La Françafrique électorale est paroxystique en 1996 et 1997 et participe alors à une régression démocratique. Les limitations du nombre de mandats arrivées très vite vers 1991 partent de manière groupée dans les années 2000 côté francophone. L’échec de la France et de la Belgique au Rwanda en 1994 a impact démotivant sur les acteurs francophones attachés à la démocratisation. Au moment du passage au multipartisme, le démantèlement des systèmes d’apartheid en Afrique australe provoque une installation de la démocratie d’une manière non réversible, impossible à défaire. L’Afrique anglophone dispose de deux pôles de soutien à la démocratisation dans quelques cas et pas d’un seul, aux USA et en Grande-Bretagne. Les missions d’observations de la Fondation Carter se montre surtout dans les pays anglophones et les missions de la Francophonie ne sont pas à la hauteur des enjeux dans les années 2000. Il y a un effet statistique global de multiples actions de la Françafrique électorale. Presque toutes les inversions de résultat de présidentielle en aval, à part une au Zimbabwe, ont lieu dans l’espace francophone, le procédé est toléré côté francophone alors qu’il est presque inconcevable côté anglophone. Géographiquement, les anciennes colonies françaises ont des positionnements géographiques qui augmentent des probabilités négatives, par rapport au climat désertique, et par rapport à une extension de l’instabilité se diffusant depuis l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient. Les commissions électorales mettent plus longtemps à devenir permanentes dans les anciennes colonies françaises et contiennent moins de juges. Le conseil constitutionnel à la française intervenant en contrôle des résultats est trop soumis à l’influence des pouvoir sortants. En raison de multiples facteurs, à beaucoup de moments, il y a un effet de renforcement des régimes entre eux plus forts côté francophone. Quand le monde entre en 2016 dans une phase de recul démocratique, quand prend fin le Printemps arabe vers 2015 et commence la guerre au Sahel, les pays francophones sont moins avancés et souffrent plus de l’effet mondial. En revanche, du côté des facteurs favorables aux pays francophones, il s’observe côté anglophone plus de pays souffrants de violences fortes et répétitives au moment d’élections démocratiques, en particulier au Kenya et au Nigéria.
Dans un domaine où les données sont encore peu ordonnées, quels sont les principaux obstacles méthodologiques que vous avez rencontrés pour construire un récit cohérent sur 55 pays et plus de deux siècles ?
Régis Marzin : Les données sur les élections en Afrique sont problématiques en raison des actions irrégulières commises dans les processus électoraux dont certaines ont un fort impact et dont l’existence est niée par des versions officielles dont dépendent les pouvoirs. En général, à l’ère d’internet, les données disponibles dans le monde subissent massivement des forces contradictoires qui les affinent, les classent, les synthétisent, les clarifient, leur donne du sens ou, au contraire, les désordonnent, les rendent confuses. Internet gomme les frontières entre les pays et même les langues maintenant. Ma recherche depuis 2018 se fait à un moment donné d’une évolution technologique rapide, dans une période où de plus en plus de données deviennent accessibles, parce qu’elles ont été déjà traitées par des chercheurs, journalistes ou autres acteurs et laissées visibles. Les sources quittent des états primaires pour être connues dans des documents sources plus secondaires, confirmées, avalisées par le journalisme ou la recherche. Dans ce contexte positif, le principal obstacle à l’écriture d’une histoire des élections en Afrique me semble la difficulté de séparation du vrai du faux dans des données particulièrement piégées et complexes, dans le mélange du mensonge et de la vérité, de l’illégalité et de la légalité. Le mélange des méthodes de recherche et de journalisme permet en partie de progresser dans la connaissance des logiques des processus électoraux parfois difficile à éclaircir. L’IA, que je n’utilise pas, est a priori incapable de trier seule des informations. L’outil Wikipedia si bénéfique est en défaut sur un grand nombre de processus électoraux africains fautes de capacité à sourcer des déroulés réels contredisant des discours officiels dans des Etats considérés comme souverains sur leurs faits officiels, en réalité contestables. Le travail de recherche est long. Les technologies de l’information récente ont été conçues dans des cadres de pays riches avec une forte densité d’information disponibles et de l’archivage sans ruptures. En outre, des difficultés proviennent de la situation de déni de certaines réalités spécifiques dans des cadres marqués par de l’antidémocratie. Par exemple, dans des pays habitués à la démocratie consensuelle, surtout dans la sphère anglophone, l’idée de modification des résultats en aval d’un processus électoral, une spécificité plus francophone, est inconcevable. Dans tous les cas, le concept même de l’inversion de résultat en aval est globalement dénié et le déni de cette réalité, s’il ne complique pas ma recherche, complique sans doute sa compréhension et sa diffusion.
Vous parlez d’une « ambivalence » ivoirienne, entre acquis réels depuis 2010 et risque de stagnation. À l’issue de vos huit années de recherche, identifiez-vous encore des leviers crédibles pour relancer la dynamique démocratique en Côte d’Ivoire et plus largement sur le continent ?
Régis Marzin : Le reflux démocratique depuis 2016 est très visible dans les anciennes colonies françaises. Peu de choses permettent l’optimisme. Travailler sur un bilan historique et travailler sur des solutions ne sont pas possibles en même temps : la présentation d’idée de solutions pourrait compliquer la présentation de l’histoire. De même que mes commentaires dans l’analyse des processus électoraux sont limités pour ne pas s’éloigner de l’objectivité des faits, sur des préconisations, je ne peux que limiter mes paroles au minimum. L’étude de l’histoire peut fournir beaucoup d’idées pour avancer aux acteurs concernés. Dans la liste des différences depuis le XIXe siècle entre anciennes colonies britanniques et françaises, certains points pourraient sans doute être considérés. En Côte d’Ivoire, entre quelques acquis depuis 2010 et risque de stagnation, la logique reste spécifique, elle ne correspond pas à un modèle existant ailleurs. L’abandon de la limitation de deux mandats en 2020 et 2025 aboutit à des doutes sur l’avenir mais ce n’est pas encore totalement verrouillé. Des aspects économiques interviennent fortement. Depuis quelques années, certains semblent attendre que dans cet « entre deux », un changement de génération puisse faciliter une relance de démocratisation. Une alternance de parti garantirait une sortie d’une période de suite de guerre et une alternance simple de président sans alternance de parti éloignerait partiellement de 2010, dans une nouvelle étape sans rupture.
Commander : Côte d’Ivoire de 1945 à 2025. La démocratie à l’épreuve des urnes de Régis Marzin




