Où sont passés les intellectuels africains ?


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Violences au Sénégal après le report des élections
Violences au Sénégal après le report des élections

Depuis quelques années, l’Afrique bouge. Du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest. Des changements majeurs s’y produisent.

En Afrique de l’Ouest, quelques pays se sont fait remarquer par des bruits de bottes. Au Mali, Le Colonel Assimi Goïta a pris le pouvoir, à la faveur d’un coup d’Etat. Son coup de force a inauguré une période de tension entre Bamako et Paris, causant une dégradation progressive des relations diplomatiques entre le Mali et la France, et culminant avec le retrait des soldats français de l’opération Barkhane.

Au Burkina Faso voisin, des militaires ont également pris le pouvoir, et c’est un Capitaine, Ibrahim Traoré, qui s’est installé sur le fauteuil présidentiel. Le jeune soldat – il n’a que 36 ans – , qui ne cache pas son admiration pour un autre capitaine, Thomas Sankara, a immédiatement donné le ton de son action, en prônant une volonté de mettre fin à la dépendance de son pays vis-à-vis de l’extérieur. Point d’orgue de cette politique : la lutte contre le terrorisme et le départ des soldats français du pays.

Au Niger, un autre coup d’État a mis fin au pouvoir de Mohamed Bazoum, et c’est le Général Abdourahmane Tiani qui a pris les commandes. Comme dans une répétition des scénarios malien et burkinabé, les militaires français ont été sommés de quitter le pays, l’ambassadeur de France à Niamey a été expulsé et la France a fermé son ambassade « pour un délai indéterminé », pour reprendre les mots de l’ex-ambassadeur, Sylvain Itté.

Dans ce dernier cas nigérien, comme s’il s’agissait de la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase, le coup d’État a vu une mobilisation sans précédent de la France, des organisations internationales, mais surtout, de l’organisation sous-régionale, la CEDEAO (Communauté Économique Des États de l’Afrique de l’Ouest). Cette dernière, sous la houlette de la Côte d’Ivoire et du Nigeria, a adopté une batterie de sanctions (économiques, financières, diplomatiques,…), allant même jusqu’à menacer d’intervenir militairement pour déloger les putschistes et rétablir le président déchu dans ses fonctions.

Sentant le danger frapper à leur porte, les deux autres pays se sont montrés totalement solidaires du Niger : une attaque militaire contre le Niger serait, de facto, considérée comme une attaque contre le Mali et contre le Burkina-Faso. Pour parfaire leur union et leur collaboration, les trois pays ont constitué l’AES (Alliance des États du Sahel), instituée par la signature d’une charte – la Charte du Liptako Gourma – dont l’objectif est « d’établir une architecture de défense collective et d’assistance mutuelle » entre les 3 pays. Enfin, acte final – pour l’instant – les 3 pays ont quitté la CEDEAO[1].

Dernier exemple[2] pour illustrer la tension présente en Afrique : le Sénégal. Dans ce pays, longtemps considéré comme la vitrine de la démocratie en Afrique, le président Macky Sall a entrepris de torpiller son opposant le plus farouche, Ousmane Sonko, et de laisser planer le doute sur sa possible candidature pour un troisième mandat, en principe interdit par la Constitution. Seules la mobilisation générale et la pression de la rue finiront par le dissuader d’être candidat à sa propre succession.

Mais avant de « couler », Macky Sall – devenu « Macky Sale », pour ses détracteurs – a fait de l’élimination politique d’Ousmane Sonko son obsession, utilisant à sa guise l’appareil judiciaire et l’intimidation physique pour parvenir à ses fins. L’opposant a fini par être écarté de la course, après une condamnation judiciaire opportune qui, de fait, le mettait hors de la course. La rue a protesté, et Macky Sall a envoyé ses policiers et gendarmes. Pourtant, même en prison, Ousmane Sonko est dangereux pour le pouvoir. Il lui suffit de donner une consigne de vote, notamment pour un candidat proche de lui par ses idées, pour en faire le prochain président.

À trois semaines de l’échéance, Macky Sall, sentant la défaite annoncée, tentera une dernière ruse : prétextant une incertitude politique, il décidera unilatéralement de reporter, à la fin de l’année, l’élection présidentielle. Malheureusement pour lui, et heureusement pour la démocratie sénégalaise, le Conseil constitutionnel lui donne tort et annule sa décision : il ne pourra pas prolonger son mandat. Il devra donc quitter la présidence à l’expiration de son mandat, soit le 2 avril 2024.

Dans le Sahel, les populations se sont mobilisées, toutes derrière les nouvelles autorités militaires, qu’elles perçoivent comme les seules capables de ramener la sécurité, défi majeur dans cette région en proie au terrorisme. On a même vu des milliers de manifestants camper devant les bases militaires françaises au Niger, pour exiger le départ des soldats français. Au Sénégal, face à ce que les populations ont considéré comme un «coup d’État constitutionnel», les Sénégalais se sont mobilisés. Ils ont clamé leur honte de voir leur pays transformé en une dictature, en voyant Macky Sall détruire une démocratie construite et entretenue depuis des lustres.

Partout en Afrique, les populations se sont mobilisées. Les activistes ont donné de la voix. Les artistes ont chanté, tantôt l’omniprésence de la France en Afrique, tantôt des louanges à Assimi Goïta, « qui a dit non à la Françafrique, qui a dit non aux Nations-Unies, qui a dit non aux Dollars des États-Unis », pour reprendre les paroles du rappeur camerounais Valsero. Seule la voix des intellectuels africains a manqué dans cette phase importante que traverse l’Afrique. On les a à peine entendu, tellement ils se font discrets. D’où les questions : où sont passés les intellectuels ? Pourquoi ne prennent-ils pas la parole ? Pourquoi se cachent-ils ? Pourquoi se taisent-ils ?

Fatou Diome est une intellectuelle de haut vol. Auteure et écrivaine reconnue, habituée des plateaux de télévision, elle est célèbre dans une bonne partie de l’Afrique, notamment pour ses diatribes contre la communauté internationale et l’Occident, coupables des pires atrocités en Afrique. Elle, qui jadis ne mâcha pas ses mots pour dénoncer la pauvreté en Afrique – tout le monde a encore en mémoire sa célèbre phrase : « L’Afrique n’est pas pauvre, on l’appauvrit ! » – est devenue étrangement silencieuse. Les multiples coups d’État, militaires (Mali, Burkina Faso, Niger, Gabon) ou constitutionnels (Tchad, Sénégal) n’ont pas suffi à lui arracher un mot.

Violences policières, manifestations réprimées, assassinats de journalistes, coupures d’internet, expulsions de journalistes, etc., autant de choses qui auraient dû troubler le sommeil de la célèbre romancière. Même les brimades, violences et humiliations subies par Ousmane Sonko, dans son Sénégal natal, ainsi que la dérive autoritaire de Macky Sall, n’auront pas réussi à réveiller celle qui, d’ordinaire, n’hésite pas à défendre Marianne à longueur de livres. Pourquoi donc ce (long) silence ?

Autre intellectuel de renom : Souleymane Bachir Diagne. Certes, le philosophe n’est pas connu pour ses prises de position franches dans l’arène politique : tout au plus y concède-t-il quelques lignes, ou quelques mots, lorsqu’il s’agit de défendre un « Islam des Lumières ». On s’était réjoui de sa récente polémique avec un autre intellectuel sénégalais à propos de Cheikh Anta Diop, et les Sénégalais avaient salué cet échange de haut vol. Ils auraient aimé entendre le philosophe sur la situation de la démocratie dans son pays d’origine. Mais le philosophe est resté loin des tumultes de la cité…

Et Achille Mbembé ? L’historien et écrivain a longtemps gratifié de propos acerbes divers potentats africains. Lui qui prenait la parole quel que soit le sujet – j’ai même le souvenir de certaines de ses réflexions sur le football… – , est soudain devenu muet comme une carpe. Peut-être est-ce sa récente association – je n’ose dire : collaboration – avec Emmanuel Macron lors du Sommet Afrique-France de Montpellier d’octobre 2021, qui a désamorcé la verve de Mbembé ? Lui qui a tant théorisé la postcolonie et le besoin de sortir de la grande nuit de l’Afrique, ne trouve visiblement rien à dire sur les dérives autocratiques de Macky Sall, la roublardise d’Alassane Ouattara, ou encore les performances « démocratiques » du général Mahamat Idriss Déby. Tout au plus concède-t-il quelques propos insipides sur les coups d’État en général, du genre : « Les putschs en Afrique de l’Ouest annoncent la fin d’un cycle qui aura duré près d’un siècle ». Et aussi : « Une démocratie durable ne prendra pas racine à coups de bazookas ». On l’a connu plus incisif…

Et la féministe Chimamanda Adichié ? N’a-t-elle pas vu les velléités guerrières du président nigérian Bola Tinubu, prêt à lancer la CEDEAO à l’assaut militaire au Niger voisin ? L’assassinat – particulièrement crapuleux – du journaliste camerounais Martinez Zogo, l’emprisonnement de Maurice Kamto, principal opposant au vieillissant dictateur camerounais Paul Biya – au pouvoir depuis… 42 ans ! – ou encore les frasques d’un prédateur sexuel dont les plaintes et dénonciations ont fait l’objet d’une mobilisation sans précédent au Cameroun et ailleurs[3], n’ont pas réussi à troubler le sommeil de celle qui disait : « we should all be feminists »…

Tahar Ben Jelloun ? Trop occupé par le conflit israélo-palestinien qui, certes, mérite l’attention de tout intellectuel digne de ce nom. Pour autant, empêche-t-il que l’on puisse dire un mot de la crise entre le Niger et l’Algérie ? Ou des dérives xénophobes du président tunisien ? Que l’on puisse se soucier du terrorisme dans le Sahel et l’impact des coups d’État dans la région ?

Alain Mabanckou ? Il continue de sillonner les plateaux de télévision, pour la promotion de ses livres. De temps en temps, une question sur l’actualité africaine lui est posée, comme quand on lui demande ce qu’il pense de la situation du Gabon, après le récent coup d’État. Réponse : « Le problème du bassin du Congo est que le pouvoir est un instrument clanique. (…) Peu importe le désespoir du peuple, le pouvoir reste la propriété d’un clan ». On reste coi devant tant de profondeur…

Inutile de rallonger cette liste, déjà bien longue. Il y a bien longtemps qu’on s’est habitué aux silences – pour ne pas dire : compromissions – de Jean Emmanuel Pondi, lequel ne se prononce jamais sur les violations des droits humains et politiques camerounais. Le désormais vice-recteur de l’Université de Yaoundé préfère, depuis toujours, des sujets consensuels, moins risqués et plus « rémunérateurs » comme le Brésil de Lula, Kadhafi, la guerre en Ukraine, etc. Il y a longtemps que nous avons « perdu » Calixthe Béyala, soutien de toujours du régime en place au Cameroun, adversaire acharnée de toute opposition politique sérieuse à Paul Biya, et compagnon de route du Parti-État qu’est le RDPC (Rassemblement démocratique du peuple camerounais), le parti au pouvoir, depuis 1982. Et ce ne sont pas ses récentes tentatives de retournement de veste qui y changeront grand-chose, aux yeux des Camerounais. Théophile Obenga, disciple de Cheikh Anta Diop, grande figure intellectuelle africaine, a depuis longtemps déserté l’engagement en faveur des peuples, depuis qu’il a pris fait et cause pour le dictateur Denis Sassou N’Guesso[4]. La liste est longue…

Refermons cette longue réflexion par un hommage appuyé à trois intellectuels qui ont porté haut la flamme de l’engagement intellectuel. Boubacar Boris Diop, Felwine Sarr et Mohamed Mbougar Sarr ont, en effet, écrit et publié un texte conjoint contre la dérive autocratique de Macky Sall. Dans leur tribune, ils disent, entre autres : « Nous affirmons que la situation que vit actuellement notre pays résulte de la dérive autoritaire du président Macky Sall ». C’est clair, précis, direct. Sans faux-fuyants et sans périphrase. Ils ajoutent : « L’Histoire retiendra que c’est lui qui nous a entraînés dans cette crise politique sans précédent, fragilisé notre tissu social et affaissé nos Institutions ». Et encore : « Toute la question est de savoir si le pouvoir actuel a encore le temps, la latitude, la volonté de mettre un terme à une spirale de violence dont il nous semble qu’il est, tout compte fait, le principal responsable ».

Cette tribune, qu’il faut lire, est un bijou d’engagement intellectuel. Qui montre, à ceux qui en doutent encore, que le vrai engagement commence, non pas dans ce que Pierre Bourdieu appelait la misère au loin, mais par la dénonciation de ce qui se passe sous nos yeux. C’est tout le sens de la formule « Think globally, act locally ». Jean-Paul Sartre a combattu la politique du Général de Gaulle et l’impérialisme américain. Mongo Béti a combattu la politique d’Ahmadou Ahidjo, de Paul Biya et de François Mitterrand. Cheikh Anta Diop a mené un combat intellectuel (philosophique, historique et scientifique), tout en combattant, au Sénégal, la politique de Léopold Sédar Senghor[5]. Ces exemples montrent le rôle véritable de l’intellectuel dans la cité. Parler pour ceux qui n’ont pas de voix. Prendre fait et cause pour les plus faibles, les opprimés, et contre ceux qui les oppriment.

Ceux des intellectuels qui choisissent d’accompagner les pouvoirs oppresseurs, ou qui préfèrent regarder ailleurs, en ignorant soigneusement les préoccupations des peuples, sont en réalité des intellectuels hors-sol : ils vivent dans le monde, mais ne sont pas du monde. Ils vous parlent du Ciel, pour ne pas vous parler de la Terre. Ils vous parlent d’ailleurs, pour ne pas vous parler d’ici. Ils vous disent ne pas faire de politique, sans réaliser que, par ce fait même, ils prennent fait et cause pour le bourreau, contre la victime. Ils font donc de la politique – peut-être à l’insu de leur plein gré, comme dirait l’autre. « Si vous êtes neutre face à l’injustice, vous avez choisi le camp de l’oppresseur ». Le mot est de Desmond Tutu.

[1] La prochaine étape, déjà définie, est la sortie du Franc CFA, vraisemblablement suivie par la création d’une monnaie commune.

[2] Les exemples abondent. On aurait pu citer le coup d’État constitutionnel de Mahamat Idriss Déby au Tchad ; le coup d’État militaire au Gabon, celui qui a mis fin au pouvoir dynastique des Bongo ; les Camerounais expulsés de la Guinée Équatoriale du dictateur Obiang Nguéma Mbazogo ; les Subsahariens jetés à la vindicte populaire par le président Kaïs Saïed en Tunisie, etc.

[3] Dans plusieurs pays africains (Côte d’Ivoire, Sénégal, Gabon, etc.) et même hors d’Afrique, les populations ont donné un retentissement international aux protestations camerounaises. Le hashtag #StopBopda – du nom du présumé harceleur – devenant même tendance sur X (ex-Twitter). On a également vu des supporters brandir des pancartes montrant le même hashtag dans les stades, lors de la récente Coupe d’Afrique des Nations de football en Côte d’Ivoire…

[4] Sous sa plume, notamment dans le texte agiographique qu’il publie en 2009 pour soutenir la candidature du dictateur congolais, le dictateur devient « militaire, politique, stratège et philosophe de l’espoir ». On peut aussi y lire que  : « l’homme [Denis Sassou N’Guesso] est profondément sensible, plein de compassion, généreux, affable, tendre et affectueux ». Le titre du texte est : « Le président Denis Sassou N’Guesso : un nouvelle épithalame pour le Congo ». (c’est moi qui souligne).

[5] Le célèbre poète-président poussa même l’absurde jusqu’à jeter en prison l’auteur de Nations nègres et culture. On est loin de De Gaulle et son « on n’emprisonne pas Voltaire », à propos des violentes attaques de Sartre…

Par Marcel Duclos Efoudebe

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