Sardinelle : « Une transaction légale n’est pas nécessairement une transaction juste »


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Tariq Al-Olaimy
Tariq Al-Olaimy

Une partie de la sardinelle pêchée au large du Sénégal et de la Mauritanie, poisson bon marché au cœur de l’alimentation ouest-africaine, finit en farine et en huile pour nourrir des saumons d’élevage vendus en Europe. Dans un entretien à Afrik.com, Tariq Al-Olaimy, auteur principal du rapport The Moral Catch, appelle à revoir les règles de ce commerce et à donner aux femmes transformatrices un réel pouvoir de décision.

Le rapport The Moral Catch, que la campagne interreligieuse Faiths for Oceans présente le 22 octobre à Erevan, en marge de la COP17 sur la biodiversité, s’intéresse à une filière peu connue du grand public : la transformation de petits poissons pélagiques d’Afrique de l’Ouest en farine et en huile destinées à l’aquaculture. Il prend pour exemple la sardinelle, pêchée au large du Sénégal et de la Mauritanie, dont les stocks sont jugés en situation de surexploitation critique, alors que le poisson est devenu hors de prix sur les quais de Dakar.

Son auteur principal, Tariq Al-Olaimy, qui codirige la campagne, demande que l’usage de poissons entiers comestibles dans les usines soit restreint lorsque la sécurité alimentaire locale ou la reconstitution des stocks est menacée. Il ne cache pas qu’une telle mesure pèserait sur les emplois liés à ces usines, et reconnaît que la coalition interreligieuse à laquelle il participe n’a pas encore obtenu d’engagement vérifiable d’une institution ouest-africaine sur ce dossier.

La sardinelle traverse les frontières, mais les licences de pêche et les autorisations industrielles restent nationales. Faut-il aller jusqu’à interdire l’utilisation de poissons entiers comestibles dans les usines de farine d’Afrique de l’Ouest ? Et qui devrait prendre cette décision ?

Tariq Al-Olaimy : Oui, en particulier lorsque la transformation de poissons entiers propres à la consommation humaine en aliments pour l’élevage menace la sécurité alimentaire locale ou compromet la reconstitution de stocks surexploités. L’accès des populations à une alimentation nutritive et la préservation à long terme des ressources halieutiques doivent primer sur l’approvisionnement de marchés plus riches.

Dans le cas de la sardinelle, les arguments scientifiques sont particulièrement solides. Un groupe de travail scientifique régional cité par la FAO a recommandé d’interdire son utilisation dans la production de farine de poisson et de réduire fortement la pression de pêche exercée sur des stocks en situation de surexploitation critique. L’argument éthique vient donc renforcer une recommandation scientifique déjà établie.

Il est toutefois essentiel de distinguer les poissons entiers des coproduits issus de la transformation du poisson. Utiliser les restes d’un poisson déjà destiné à la consommation humaine soulève des questions différentes de celles posées par la capture de poissons spécifiquement destinés à être réduits en farine ou en huile.

Les gouvernements nationaux ont la responsabilité de réglementer les usines, les licences et l’accès aux ressources halieutiques. Ces décisions devraient néanmoins être prises avec une participation réelle des communautés de pêcheurs et des femmes transformatrices. Et parce que les populations de sardinelles circulent au-delà des frontières, les États doivent coordonner leurs mesures de gestion, leurs évaluations scientifiques et leurs plans de reconstitution des stocks à l’échelle régionale. Une ressource partagée ne peut être protégée durablement par des décisions nationales prises isolément.

Vous avez appelé à renforcer l’influence des femmes qui fument, sèchent et commercialisent le poisson débarqué. Concrètement, ces femmes devraient-elles jouer un rôle officiel, voire disposer d’un droit de veto, dans les décisions concernant l’accès aux ressources halieutiques ?

Tariq Al-Olaimy : Les femmes qui transforment et commercialisent le poisson devraient disposer d’un rôle formel assorti d’un véritable pouvoir de décision. Leur travail est essentiel pour transformer les captures en nourriture et en revenus pour des millions de ménages en Afrique de l’Ouest. Pourtant, les décisions relatives aux autorisations industrielles, aux droits de pêche ou aux marchés sont souvent prises sans elles. Cela doit changer.

Les organisations de femmes devraient pouvoir désigner elles-mêmes leurs représentantes, disposer de voix délibératives au sein des instances de gestion des pêches et bénéficier des informations ainsi que des moyens nécessaires pour participer efficacement aux décisions. Leurs droits d’accès aux sites de débarquement, aux espaces de transformation et à la ressource doivent également être protégés.

Nous ne préconisons pas un droit de veto sans limite sur toute décision liée à la pêche. En revanche, nous estimons que les communautés concernées doivent disposer de droits effectifs leur permettant de contester des décisions et d’en demander la suspension ou la révision lorsque ceux-ci sont menacés. Les impératifs écologiques doivent naturellement être respectés et aucun groupe ne peut être exempté de la nécessité de protéger des stocks fragilisés. Mais une consultation n’a de sens que si elle permet réellement d’influer sur les décisions.

Peut-on parler d’une forme d’appropriation des richesses alimentaires africaines lorsque les sardinelles pêchées au large du Sénégal et de la Mauritanie servent à nourrir des saumons d’élevage vendus en Europe ?

Tariq Al-Olaimy : Oui, cela peut s’apparenter à une forme d’appropriation lorsque le pouvoir d’achat détourne des poissons nutritifs des communautés qui en dépendent, tandis que ces mêmes communautés en subissent les conséquences.

Ce qui quitte les côtes n’est pas une simple marchandise. La sardinelle constitue une source essentielle de protéines à un prix abordable, fait vivre de nombreuses femmes et toute une économie locale fondée sur la transformation et le commerce du poisson. Elle joue également un rôle important dans l’équilibre des écosystèmes marins.

Certaines recherches permettent de mesurer l’ampleur du phénomène. Selon une estimation réalisée par Foodrise, l’alimentation des saumons norvégiens aurait mobilisé plus de 22 000 tonnes d’huile de poisson issue d’Afrique de l’Ouest en 2020. Cette estimation repose sur une modélisation et ne signifie pas que tous ces poissons auraient sinon été consommés localement. Mais elle soulève des questions majeures sur la répartition de la nourriture et de la valeur économique.

Les exportations génèrent des revenus et les usines de farine de poisson créent des emplois. Ces bénéfices doivent être reconnus, tout comme les arbitrages parfois difficiles auxquels sont confrontés les pêcheurs qui vendent leurs captures à ces usines. La véritable question est de savoir si les gains compensent les coûts, qui participe réellement à ces choix et si les besoins alimentaires locaux sont suffisamment protégés.

Le problème moral n’est pas le commerce en lui-même. Il réside dans une situation où ceux qui disposent du plus grand pouvoir d’achat déterminent la destination de la nourriture, tandis que ceux qui en dépendent le plus ont le moins de poids dans les décisions. Une transaction légale n’est pas nécessairement une transaction juste.

Les fabricants d’aliments pour animaux et les producteurs de saumon devraient-ils être légalement tenus de divulguer l’origine exacte de leurs ingrédients marins ? Que devraient savoir les consommateurs européens lorsqu’ils achètent du saumon d’élevage ?

Tariq Al-Olaimy : Oui. Nous plaidons pour une obligation de transparence tout au long de la chaîne d’approvisionnement, avec des informations vérifiables de manière indépendante sur l’origine des ingrédients marins utilisés dans les aliments.

Les fabricants d’aliments et les entreprises de production de saumon devraient préciser les espèces concernées, leur pays et leur zone de capture, les fournisseurs impliqués, les volumes achetés ainsi que l’origine des matières premières, en distinguant clairement les poissons entiers des coproduits de transformation. Lorsque cela est possible, notamment dans les chaînes d’approvisionnement les plus sensibles, des informations au niveau des navires devraient également être accessibles. Cette traçabilité doit être maintenue même lorsque des ingrédients provenant de différentes sources sont mélangés.

Pour les consommateurs européens, connaître le lieu d’élevage du saumon ne suffit pas. Ils devraient aussi pouvoir savoir quels poissons sauvages ont été utilisés pour son alimentation, quelles garanties existent concernant les impacts environnementaux, les conditions de travail et la sécurité alimentaire des communautés vivant à proximité des zones de pêche.

Il est également important de ne pas supposer que tous les saumons d’élevage sont nourris avec des ingrédients provenant d’Afrique de l’Ouest. Les filières sont diverses et toute affirmation concernant leurs impacts doit s’appuyer sur des preuves solides.

La transparence n’est toutefois qu’un point de départ. Une chaîne d’approvisionnement peut être parfaitement traçable tout en produisant des effets néfastes. Les producteurs, les acheteurs et les autorités publiques doivent être prêts à modifier leurs pratiques lorsque les faits l’exigent.

Les consommateurs ont droit à une information fiable sans devoir enquêter eux-mêmes sur le fonctionnement d’une filière mondiale particulièrement complexe.

Réduire l’activité des usines de farine de poisson affecterait également les pêcheurs qui les approvisionnent et les travailleurs qu’elles emploient. Qui devrait supporter le coût de cette transition ?

Tariq Al-Olaimy : La responsabilité principale devrait incomber à ceux qui ont le plus bénéficié du système actuel et disposent du plus grand pouvoir pour le faire évoluer. Cela concerne notamment les propriétaires d’usines, les fabricants internationaux d’aliments pour l’aquaculture, les producteurs de saumon, les grands acheteurs ainsi que les institutions financières qui soutiennent ces activités.

Les gouvernements africains ont un rôle essentiel à jouer dans la régulation du secteur et l’organisation de la transition. Mais le coût de cette transition ne doit pas peser uniquement sur les finances publiques, les équipages de pêche, les ouvriers des usines et leurs familles.

Les dispositifs d’accompagnement doivent être mis en place avant que les restrictions n’entraînent une perte de revenus. Selon les besoins locaux, cela peut passer par des mécanismes de protection des revenus, le développement d’activités alternatives, l’amélioration des infrastructures de débarquement, de conservation et de transport, ainsi que par des investissements dans la transformation locale du poisson.

Les femmes transformatrices doivent participer pleinement aux décisions concernant l’affectation de ces investissements. Il faut aussi reconnaître que la reconstitution de certains stocks nécessitera une réduction réelle de l’effort de pêche. Réorienter simplement les captures aujourd’hui destinées aux usines vers d’autres marchés ne permettra pas, à lui seul, de restaurer les ressources.

Les acheteurs internationaux ont également des responsabilités lorsqu’ils modifient leurs approvisionnements. Ils ne devraient pas abandonner un fournisseur sans se préoccuper des conséquences pour les travailleurs et les communautés concernées.

C’est ce que nous appelons une économie morale bleue : un modèle dans lequel les bénéfices tirés de l’océan sont répartis équitablement et où la responsabilité d’éviter et de réparer les dommages tient compte de ceux qui ont profité du système, de ceux qui détiennent le pouvoir et de ceux qui peuvent contribuer à la restauration des ressources.

Une transition ne peut être qualifiée de juste si elle protège les écosystèmes marins tout en plongeant dans la précarité les populations qui en dépendent.

Lors du rassemblement Faiths for Oceans à Mombasa en juin dernier, vous avez annoncé que la coalition interreligieuse élaborerait des engagements mesurables et vérifiables. Des institutions religieuses ouest-africaines ont-elles déjà pris des engagements concrets concernant l’industrie de la farine et de l’huile de poisson ?

Tariq Al-Olaimy : Nous ne sommes pas encore en mesure d’annoncer l’existence d’un engagement vérifié pris par une institution religieuse d’Afrique de l’Ouest spécifiquement sur la question de la farine et de l’huile de poisson.

La Faiths High Ambition Coalition for Ocean & Nature Action, créée à Mombasa en juin 2026, a pour ambition de faire passer les communautés religieuses de la simple expression de préoccupations à des engagements publics, mesurables et suivis dans le temps. Son champ d’action dépasse largement la pêche et englobe la protection des océans, la biodiversité, l’éducation, le plaidoyer, la gestion responsable des ressources et la finance.

Nous travaillons à la présentation des premiers engagements publics lors de la première Conférence des Parties à l’Accord sur la haute mer (BBNJ), prévue à New York en janvier 2027. Chaque engagement devra préciser les actions prévues, les responsables de leur mise en œuvre, le calendrier et les modalités de vérification des progrès accomplis. Les institutions seront également invitées à rendre compte publiquement des résultats obtenus.

The Moral Catch constitue une base importante pour le travail de la coalition sur les questions halieutiques. Le guide qui l’accompagne aide les institutions religieuses à examiner leurs achats de produits de la mer, leurs investissements, leurs subventions, leurs partenariats en faveur de la protection de la nature et leurs engagements publics, y compris pour les communautés qui ne consomment pas de poisson.

Cet outil comprend notamment un premier filtre de six questions, une évaluation approfondie de dix-huit questions et un formulaire d’aide à la décision permettant d’identifier les risques de préjudice, de déterminer s’il convient de poursuivre, d’améliorer, de suspendre ou d’arrêter une activité, et d’identifier les mesures correctives nécessaires.

L’étape suivante consiste à travailler avec les institutions religieuses, les pêcheurs, les femmes transformatrices et les communautés côtières afin d’élaborer des engagements répondant aux réalités du terrain. Ceux-ci pourraient porter sur des pratiques d’achat responsables, un examen renforcé des relations financières, un plaidoyer en faveur d’une plus grande transparence dans l’octroi des autorisations industrielles ou encore le soutien à la sécurité alimentaire et à la reconstitution des stocks de poissons.

Au final, notre réussite ne se mesurera pas au nombre d’institutions signataires d’une déclaration, mais aux changements concrets obtenus pour les populations et les écosystèmes marins que ces engagements visent à protéger.

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