« L’argent des contribuables européens finance la destruction de l’écosystème maritime africain » : Frédéric le Manach décrypte les accords de pêche UE-Afrique


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Frédéric Le Manach Pour une pêche durable, « manger moins de poisson mais mieux »
Frédéric Le Manach Pour une pêche durable, « manger moins de poisson mais mieux »

Accords de pêche déséquilibrés, subventions massives au carburant, pressions diplomatiques sur les États récalcitrants : dans un entretien accordé à Afrik.com, Frédéric le Manach de l’association Bloom, détaille les mécanismes par lesquels l’Europe maintient à coup de subvention sa domination sur les eaux africaines, au détriment des écosystèmes marins et des communautés côtières.

Sans les milliards d’euros de subventions versées par les contribuables européens, la quasi-totalité des grandes entreprises thonières du Vieux Continent seraient déficitaires. C’est le constat implacable que dresse Frédéric le Manach, à la suite de deux études publiées par la revue Nature dont les travaux viennent éclairer d’un jour nouveau les relations halieutiques entre l’Europe et l’Afrique. Des entreprises françaises chroniquement dans le rouge aux chalutiers pélagiques qui pillent la sardinelle ouest-africaine pour alimenter les élevages européens, en passant par les pressions exercées sur le Kenya pour faire échouer une mesure de protection du thon, l’entretien dessine les contours d’un système où l’argent public sert à financer la surexploitation des mers du Sud.

Vous montrez que sans subventions publiques, presque toutes les grandes entreprises européennes du thon seraient déficitaires. D’où viennent exactement ces “milliards” et que disent-ils du modèle de pêche européen ?

Frédéric le Manach : Nos résultats montrent en premier lieu qu’un certain nombre d’entreprises sont déjà déficitaires, sans calculer quoi que ce soit, simplement en regardant leur bilan financier annuel et officiel. C’est par exemple le cas des trois entreprises françaises que sont la CFTO, la Sapmer, et Via Océan (ex. Saupiquet), qui perdent chacune des millions d’euros chaque année. Ces entreprises ont l’obligation de publier leur bilan financier chaque année, que les citoyens peuvent généralement récupérer gratuitement sur certaines plateformes telles que pappers.fr. Nous montrons que les entreprises espagnoles ont quant à elles des résultats beaucoup moins négatifs (sauf Nicra-7 qui a fini par faire faillite en 2023) et qu’un facteur pouvant expliquer cette différence entre France et Espagne est l’utilisation généralisée de pavillons de complaisances (navires enregistrés au Panama, au Belize, aux Seychelles, etc.) par les entreprises espagnoles.

Dans un second temps, nous montrons que si ces entreprises avaient eu à payer l’intégralité de leurs coûts réels d’opérations, c’est-à-dire si elles avaient payé l’accès aux eaux des pays tiers dans le cadre des accords de pêche et si elles avaient payé la taxe sur le carburant comme tout citoyen, alors elles auraient quasiment toutes été très déficitaires, avec un bilan financier bien plus négatif que ce que les subventions leurs permettent d’obtenir. Donc en réalité, ces « milliards » ne sont pas de l’argent reçu directement par les entreprises, mais de l’argent que les entreprises n’ont pas à dépenser : soit parce que cet argent est payé par les citoyens européens (les accords de pêche), soit parce que cet argent n’est pas perçu par un État (gasoil détaxé à la pompe).

Nos résultats montrent donc que le modèle de pêche européen n’est pas du tout vertueux. Nous savions déjà que la pêche industrielle opérant dans les eaux de l’Afrique dépendait de la destruction des écosystèmes marins (par exemple les DCP – dispositif de concentration de poissons – pour la pêche thonière, ou le chalutage de fond) et d’une main d’œuvre à bas coût issue des pays exploités, et qu’elle générait aussi une profonde déstabilisation des économies littorales (par exemple les pêcheries de sardinelles en Afrique de l’Ouest). Aujourd’hui, grâce à nos nouvelles études, nous pouvons affirmer que c’est l’argent des contribuables, qu’ils soient européens ou non, qui finance cette destruction environnementale, sociale et économique.

Notre étude focalise sur la pêche thonière, mais le même bilan peut être tiré pour d’autres flottes, comme par exemple les entreprises pratiquant le chalutage de fond dans les eaux européennes comme la Scapêche, l’un des armateurs français les plus importants et qui appartient à l’enseigne de grande distribution Intermarché, qui perd chaque année des millions d’euros tout en bénéficiant de larges subventions publiques, malgré un impact catastrophique sur les écosystèmes marins.

Nos études s’attardent sur des cas très particuliers, mais c’est ce que nous avons montré au cours des dernières années à l’échelle de la flotte française : plus les navires de pêche sont gros et plus ils utilisent des engins de pêche comme les chaluts et les sennes, et plus leur impact environnemental, social et économique est mauvais. C’est tout le modèle de la pêche européenne, et plus généralement de la pêche industrielle au niveau mondial, qui est à revoir, car si nous voulons protéger les écosystèmes, générer des emplois et de la valeur, tout en protégeant la démocratie, les économies littorales, etc. il va falloir s’atteler rapidement à la planification d’une transition radicale et rapide du secteur de la pêche.

Du point de vue des pays africains, que devraient retenir les dirigeants de Mauritanie, du Sénégal ou de Guinée-Bissau de vos résultats sur ces accords de pêche ?

Frédéric le Manach : Nos résultats sont très clairs : les accords de pêche établis entre l’UE et une vingtaine de pays d’Afrique ne concernent que très peu de navires (de l’ordre de 0,1% des navires européens), mais ce sont les plus gros et les plus destructeurs qui sont impliqués, comme par exemple les chalutiers pélagiques mesurant jusqu’à 145m de long, ou les thoniers mesurant jusqu’à 115m de long. On parle donc d’un très petit nombre d’acteurs, mais qui grâce à de colossales aides publiques, ont un impact démesurément négatif sur les écosystèmes et les économies. D’ailleurs, l’un des points marquant de notre étude est que la poignée de chalutiers pélagiques ayant le droit de pêcher la sardinelle et d’autres « poissons fourrage » en Afrique de l’Ouest sont, de très loin, les plus gros bénéficiaires des accords de pêche, alors que c’est aussi cette pêche-là qui a l’impact social le plus délétère, notamment au Sénégal, où toute l’économie côtière s’est effondrée avec l’expansion du marché de la farine de poisson, dont le but est d’alimenter des poissons d’élevage, ou pire, des porcs et des volailles, en Europe ou en Asie.

Même les « success stories » n’en sont pas vraiment, telle que la conserverie des Seychelles, qui a été construite dans les années 1980 par et pour les industriels européens, grâce à de l’argent public européen, mais qui in fine ne bénéficie que très peu aux pêcheurs et travailleurs locaux, puisque les travailleurs de l’usine proviennent globalement d’autres pays et que les pêcheurs seychellois sont étouffés et marginalisés par cette concurrence industrielle.

Dans la plupart des cas, le bénéfice financier des accords de pêche reste très limité et ne profite pas aux populations directement impactées, donc l’acceptation sociale de ces navires industriels étrangers est quasi nulle, ce qui est tout à fait compréhensible. La situation serait différente si le poisson pêché était intégralement débarqué localement pour assurer de la sécurité alimentaire, des emplois locaux, et de la valeur ajoutée localement.

Concrètement, que signifient ces accords et cette flotte très subventionnée pour les pêcheurs artisanaux africains et pour la souveraineté alimentaire des populations côtières ?

Frédéric le Manach : Ce subventionnement induit de nombreux effets négatifs, que ce soit la surexploitation des populations de poissons, la destruction des écosystèmes, ou encore l’érosion des marchés ou certaines pressions diplomatiques.

En ce qui concerne l’érosion des marchés, l’exemple le plus frappant est certainement celui de la sardinelle en Afrique de l’Ouest, où la sardinelle ne sert désormais plus qu’à alimenter les usines de transformation en farine pour les besoins des élevages européens et asiatiques, alors que c’était un poisson-clé dans l’alimentation de toute l’Afrique de l’Ouest il y a encore quelques années. Non seulement toutes les personnes, essentiellement des femmes, qui dépendaient de la sardinelle pour leur travail sont désormais démunies, mais de nombreux pêcheurs locaux ont aussi augmenté leur effort de pêche de manière inconsidérée pour alimenter ces usines, contribuant de ce fait eux-mêmes à la surpêche de certaines espèces. Mais c’est soit ça, soit la migration forcée,notamment vers l’Europe, ce qui est un comble, et tous les risques que cela implique. La pêche thonière n’est pas exempte non plus de tels impacts, puisqu’elle génère par exemple ce que l’on appelle le « faux poisson », c’est-à-dire des captures accidentelles qui sont quand même commercialisées localement, mais quel poids a un pêcheur local face à un thonier européen qui va générer un afflux de plusieurs tonnes de « faux poisson » ?

En ce qui concerne les pressions diplomatiques, il y a eu un cas très concret en 2023 dans l’océan Indien, lorsque le Kenya a retiré sa propre proposition sur laquelle la délégation travaillait depuis plusieurs années d’interdire les DCP 72 jours par an ; DCP exclusivement utilisés par les intérêts français et espagnols dans la zone. Le Kenya a même fini par faire objection à cette proposition qui avait fini par être portée par l’Indonésie et les Maldives, sous la menace de se voir couper certains financements de l’Union européenne.

Nous avons depuis attaqué la Commission européenne, qui a elle-même fait objection à cette proposition d’interdiction, évidemment, et le Tribunal de l’UE nous a donné raison. Depuis, la Commission européenne a déposé un recours auprès de la Cour de justice de l’UE pour essayer de faire casser ce jugement, qui l’obligerait à revoir sa copie, donc l’histoire est encore loin d’être terminée. Mais c’est le genre de pressions diplomatiques que peuvent recevoir les États qui osent s’opposer à la puissance de pêche européenne.

Vos travaux arrivent au moment où l’OMC discute des subventions “néfastes” à la pêche. Si ces aides étaient réellement encadrées ou supprimées, que se passerait-il pour la flotte thonière européenne… et quelles opportunités cela ouvrirait-il pour l’Afrique ?

Frédéric le Manach : Pour le moment, grâce au lobbying de l’Union européenne, les accords de pêche et la détaxe sur le carburant ne sont pas considérés comme des subventions au secteur de la pêche. Mais si tel était le cas et que ces deux subventions venaient à être abolies, ce serait certainement un coup d’arrêt pour une grande partie de la flotte étrangère opérant en Afrique. Ce serait le cas pour les entreprises thonières européennes mais aussi pour les entreprises ciblant les poissons de fond ou les poissons fourrage en Afrique de l’Ouest. Dans une certaine mesure, le résultat serait le même pour certaines flottes non-européennes, mais la disparition par exemple de très vieux navires chinois opérant à l’aide d’une main d’œuvre très mal payée, voire esclavagisée dans certains cas, ne serait pas du tout garantie. La suppression des subventions « nettoierait » une partie des flottes étrangères en Afrique, mais certainement pas toutes. D’autres contraintes devraient être appliquées, en termes de garanties sociales et environnementales, et surtout en termes de capacité à surveiller les eaux sous juridiction nationale et pour mettre devant les tribunaux et faire condamner les destructeurs.

Si vous deviez conseiller un gouvernement africain sur la renégociation d’un accord avec l’UE, quelles seraient, selon vous, les priorités absolues à mettre sur la table pour protéger les ressources et les communautés locales ?

Frédéric le Manach : Dans notre document de plaidoyer qui s’appuie sur notre étude, nous identifions un certain nombre de recommandations, notamment :

  • Découpler les possibilités de pêche de l’aide au développement. En d’autres termes, la signature d’un accord de pêche entre l’UE et un pays d’Afrique ne devrait pas déterminer les montants de l’aide au développement, et surtout, les industriels devraient prendre en charge 100 % des coûts liés à l’accès et à l’exploitation des eaux africaines ;
  • Garantir l’arrêt des activités de pêche menées par la flotte sous capitaux européens qui ciblent les stocks surexploités dans les eaux non communautaires, notamment par le biais de l’interdiction de la pêche minotière et de l’utilisation de farines animales issues de cette pratique pour alimenter les élevages marins et terrestres ;
  • Interdire totalement et définitivement les DCP dérivants, condition indispensable à la durabilité écologique et économique des pêches thonières. Comme l’a si bien dit M. Adrien de Chomereau, PDG de la Sapmer : « Le moins de DCP possible est la voie de la vertu. Mais c’est un suicide économique ». L’utilisation de DCP n’est donc pas une fatalité, les pêcheurs français savent très bien faire sans.

Ces recommandations devraient évidemment être appliquées à toutes les flottes, pas uniquement les européennes.

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