
Au large des côtes gambiennes, la tension monte d’un cran entre les pêcheurs artisanaux et les chalutiers industriels. Ce qui n’était qu’un conflit latent depuis des années s’est mué en affrontements violents, parfois dangereux, opposant des hommes qui tirent tous leur subsistance de la mer mais dont les intérêts s’entrechoquent.
Sur les côtes gambiennes, les tensions croissantes entre pêcheurs artisanaux et chalutiers étrangers, qui débouchent sur des affrontements violents, font peser une menace réelle sur la filière pêche.
Des filets détruits, des vies mises en danger
À Gunjur, sur la côte gambienne, Famara Ndure, pêcheur depuis plus de quarante ans, contemple avec amertume les lambeaux de ses filets, arrachés et détruits après le passage d’un chalutier. « C’est notre seul gagne-pain qui est détruit en mer », confie-t-il, accablé. Comme lui, de nombreux pêcheurs se disent victimes d’empiètements illégaux.
L’exaspération des communautés côtières s’est matérialisée par des actions radicales. Dans une vidéo exclusive obtenue par l’Associated Press, des pêcheurs gambiens s’en prennent directement à un navire égyptien, l’Abu Islam, allant jusqu’à y déclencher un incendie criminel. Un membre de l’équipage étranger a failli y laisser la vie.
Ce dérapage illustre la colère croissante face à ce que les pêcheurs considèrent comme un « sabotage » de leurs moyens de subsistance. Abdou Sanyang, représentant de l’Association des marins de Gambie, plaide pour une solution fondée sur la délimitation claire des zones de pêche : « Il faut que le gouvernement reconnaisse une zone spéciale où les pêcheurs artisanaux puissent travailler. Si chacun jette ses filets partout, les conflits sont inévitables. C’est la seule façon d’éviter les affrontements », explique-t-il.
Face à la pression des communautés locales, les autorités gambiennes ont introduit une mesure obligeant désormais les navires étrangers à employer un pourcentage minimal d’équipage national. Objectif : donner plus de poids aux Gambiens dans une industrie qui les marginalise, alors qu’ils sont les premiers pourvoyeurs du marché intérieur en poisson.
Une lutte inégale entre artisanat et industrie
Mais ces réformes restent timides face aux déséquilibres structurels. Omar Gaye, de la Gambia Artisanal Fisheries Association, alerte sur la nécessité de réguler en priorité la pêche industrielle : « On ne peut pas sanctionner les petits pêcheurs qui nourrissent leurs familles et alimentent les marchés locaux, alors que les chalutiers continuent de tout ratisser sans contrôle », insiste-t-il. Derrière ces propos, se dessine une lutte inégale : celle des petites pirogues artisanales contre les mastodontes de la pêche industrielle, attirés par une ressource halieutique qui alimente en grande partie les marchés internationaux de fruits de mer.
Ce bras de fer n’oppose plus seulement les Gambiens aux navires étrangers. Sous l’effet des pressions économiques, les divisions se creusent désormais entre pêcheurs locaux eux-mêmes, certains travaillant pour des chalutiers commerciaux, d’autres restant fidèles à l’artisanat. L’Associated Press a examiné plus de 20 vidéos documentant depuis 2023 des confrontations violentes en mer, révélant la profondeur des tensions.
Ces affrontements menacent de déchirer le tissu social de communautés côtières jusque-là soudées autour de la pêche. Dans un pays où près de 200 000 personnes dépendent directement ou indirectement de la mer, l’avenir de ce secteur devient une question de survie.
Un désastre écologique et économique en perspective
Au-delà des conflits humains, c’est la ressource halieutique elle-même qui est en péril. Les experts craignent un effondrement de la population de poissons dans les eaux gambiennes d’ici à quelques années si la surexploitation se poursuit. Une catastrophe qui mettrait à mal non seulement la sécurité alimentaire locale, mais aussi les deux piliers économiques du pays : le tourisme et les produits de la mer.
L’équation est claire mais redoutable : sans une régulation ferme de la pêche industrielle et un soutien concret à l’artisanat, la Gambie risque de perdre à la fois son poisson, ses pêcheurs et une part essentielle de son identité côtière.