
À l’occasion de sa nomination en tant que Vice-Président du Comité africain de l’IFRRO ((International Federation of Reproduction Rights Organisations), Mehdi Delmi, Directeur Général Adjoint de l’Office National des Droits d’Auteur et des droits voisins (Algerie) et Vice-Président du Comité permanent du droit d’auteur et des droits connexes (SCCR) à l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI), revient pour Afrik.com sur les enjeux de la reprographie en Afrique, les défis de la gestion collective et la nouvelle dynamique portée par l’Algérie sur la scène continentale et internationale.
Afrik.com : Vous venez d’être nommé Vice-Président du Comité africain de l’IFRRO. Que représente pour vous cette nomination ?
Mehdi Delmi : Cette nomination représente à la fois un honneur personnel et une reconnaissance institutionnelle forte. Elle traduit la confiance accordée à l’Algérie et au travail accompli par l’Office National des droits d’auteur et des droits voisins, plus connu sous le nom de l’ONDA, dans la modernisation et la structuration de la gestion collective. En ma qualité de Directeur Général Adjoint de l’ONDA, je considère cette responsabilité comme le prolongement naturel d’un engagement que nous avons engagé depuis plusieurs années : professionnaliser la gestion des droits, renforcer la transparence, développer les licences et positionner l’Algérie comme acteur constructif dans les réseaux internationaux. Cette nomination reflète également la nouvelle dynamique introduite par l’Algérie dans le domaine de la propriété intellectuelle : réforme de la gouvernance, consolidation des mécanismes de collecte, intensification de la coopération bilatérale et multilatérale. Elle confirme que le continent africain dispose d’institutions capables de contribuer activement aux équilibres internationaux du droit d’auteur.
Afrik.com : Comment évaluez-vous aujourd’hui l’état de la reprographie et de la gestion collective des droits de reproduction en Afrique ?
Mehdi Delmi : La reprographie en Afrique est un secteur stratégique en pleine évolution. Elle est étroitement liée au monde de l’éducation, qui constitue le principal espace d’utilisation des œuvres écrites : photocopies d’extraits d’ouvrages, reproduction d’articles scientifiques, supports pédagogiques numérisés. Dans de nombreux pays, les organismes de gestion collective affiliés à IFRRO ont été créés ou renforcés. Cela représente une avancée majeure. Toutefois, les niveaux de structuration et de collecte restent inégaux selon les États. Nous observons trois réalités :
1- Des pays où la gestion de la reprographie est déjà opérationnelle avec des licences établies.
2- Des pays en phase de structuration institutionnelle.
3- Des pays où le cadre juridique doit encore évoluer pour permettre une gestion efficace.
Le potentiel est considérable, notamment dans les systèmes universitaires africains en forte expansion. Mais ce potentiel doit être accompagné par des mécanismes solides garantissant à la fois l’accès au savoir et la rémunération des créateurs.
Afrik.com : Quel rôle joue l’IFRRO dans cette dynamique continentale ?
Mehdi Delmi : L’IFRRO joue un rôle déterminant dans la consolidation du secteur. Sous l’impulsion de sa Directrice Générale et Secrétaire Générale, Anita Huss, l’organisation a renforcé son engagement en faveur du continent africain. L’IFRRO agit à plusieurs niveaux notamment l’accompagnement technique des organismes membres, le partage d’expériences entre sociétés de gestion et aussi la création d’un écosystème plus engagé à un usage responsable des œuvres de l’esprit. Ce travail contribue à intégrer les organismes africains dans un nouveau modèle plus structuré et surtout porté vers l’efficience.
Afrik.com : Quels sont aujourd’hui les principaux défis pour la reprographie en Afrique ?
Mehdi Delmi : Les défis sont multidimensionnels. Sur le plan juridique, il est nécessaire d’adapter certaines législations nationales afin d’encadrer clairement la reproduction à des fins pédagogiques et numériques, tout en garantissant un équilibre entre accès et protection. Sur le plan institutionnel, il faut renforcer les capacités opérationnelles : outils technologiques, systèmes de traçabilité, transparence dans la distribution des droits, professionnalisation des équipes. Sur le plan culturel, la sensibilisation demeure essentielle. Le respect du droit d’auteur doit être intégré comme une composante normale du fonctionnement des établissements d’enseignement et des administrations. Enfin, le défi économique est central : la reprographie doit devenir une source de revenus significative pour les auteurs et éditeurs africains, afin de soutenir la production éditoriale locale.
Afrik.com : Comment le programme conjoint WIPO-IFRRO contribue-t-il à relever ces défis ?
Mehdi Delmi : Le programme conjoint entre l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI) et l’IFRRO constitue un levier stratégique majeur. Il contribue depuis 2019 au renforcement institutionnel des sociétés de gestion collective, à l’assistance législative pour moderniser les cadres nationaux, à la formation des équipes techniques , mais aussi et surtout au partage de bonnes pratiques adaptées aux réalités africaines. Ce programme contribue à créer un environnement durable où l’accès au savoir se conjugue avec la rémunération équitable des ayants droit. Il favorise également la coopération Sud-Sud et l’émergence d’une expertise africaine autonome.
Afrik.com : Vous êtes également Vice-Président du Comité permanent du droit d’auteur et des droits connexes à l’OMPI. Comment articulez-vous ces responsabilités ?
Mehdi Delmi : J’exerce en effet les fonctions de Vice-Président du Comité permanent du droit d’auteur et des droits connexes (SCCR). Cette double responsabilité n’est pas fortuite. Nous considérons qu’il s’agit d’une reconnaissance de la nouvelle dynamique impulsée par l’Algérie à travers notre Minsitere de la Culture et des arts et l’ONDA. Notre approche repose sur le dialogue, la modernisation et l’engagement multilatéral constructif. Au niveau du SCCR, les débats portent sur des questions essentielles : exceptions et limitations, environnement numérique, protection des créateurs. Le fait qu’un responsable africain occupe une position de leadership dans ces discussions témoigne de l’évolution du rôle du continent. Notre ambition est claire : faire en sorte que l’Afrique ne soit pas seulement un espace d’application des normes internationales, mais également un espace de contribution active à leur élaboration.
Afrik.com : Quelle est votre vision pour les prochaines années ?
Mehdi Delmi : Ma vision est celle d’un continent africain doté de systèmes de gestion collective solides, interconnectés et crédibles. Un continent où le droit d’auteur, loin d’être informel ou marginal, devient un mécanisme structuré de financement de la création intellectuelle. À travers l’ONDA et dans le cadre de mes responsabilités internationales, je continuerai à œuvrer pour renforcer cette coopération africaine et promouvoir une culture du respect du droit d’auteur. La souveraineté culturelle passe par la maîtrise de nos mécanismes de valorisation économique de la création. Avant d’être stratégique, c’est un impératif vital pour les créateurs africains.



