
Chaque année, à l’approche du Ramadan, les médias marocains proches du Palais relancent une offensive médiatique contre la Deglet Nour algérienne. Derrière les arguments sanitaires brandis sans preuves, se dessine une stratégie mêlant protectionnisme économique, tensions géopolitiques et désinformation assumée.
C’est devenu un marronnier aussi prévisible que le croissant de lune annonçant le début du jeûne. Depuis au moins 2022, dès que le Ramadan approche, une partie de la presse marocaine se mobilise contre un ennemi inattendu : la datte algérienne. La Deglet Nour, variété mondialement réputée pour sa finesse et sa qualité, se retrouve ainsi régulièrement traînée dans la boue médiatique, accusée tour à tour d’être cancérigène, irriguée aux eaux usées, ou bourrée de pesticides. Des allégations spectaculaires, mais systématiquement dépourvues de la moindre preuve scientifique.
Boycott des dattes algériennes au Maroc : un rituel avant le Ramadan
Le procédé est désormais bien rodé. Quelques semaines avant le Ramadan, période de pic de consommation de dattes, des médias marocains, au premier rang desquels le site Le360, réputé proche du pouvoir, publient des reportages alarmistes sur les dattes algériennes. Le schéma est invariable : micro-trottoirs orientés dans les souks de Casablanca, témoignages de commerçants opportunément unanimes, et intervention d’un « expert » dont les conclusions tiennent davantage du publireportage pour la filière marocaine que de l’analyse scientifique.
En 2026, le scénario n’a pas dérogé à la règle. Le360 a ainsi diffusé un reportage affirmant que « des eaux polluées, des pesticides et des poisons industriels » se retrouveraient sur les tables du Ramadan via les dattes algériennes. Enfin, pour bien orienter le consommateur, le reportage convoque un nutritionniste qui affirme que les dattes marocaines seraient « moins sucrées » et « plus concentrées en vitamines » que leurs concurrentes algériennes. Une affirmation contredite par le classement international Taste Atlas, qui place au contraire les variétés marocaines parmi les plus sucrées.
Pesticides et eaux usées : que disent vraiment les analyses sanitaires ?
L’argument sanitaire constitue le pilier de cette campagne récurrente. Mais il ne résiste pas à l’examen. Aucun rapport officiel émanant d’une autorité sanitaire reconnue – ni l’OMS, ni l’EFSA européenne, ni les autorités sanitaires françaises – n’a jamais établi que les dattes algériennes, et singulièrement la Deglet Nour, présentaient un danger pour la santé des consommateurs.
L’ironie veut que ce soit le Maroc lui-même qui a été récemment épinglé par le système d’alerte rapide européen RASFF. Fin janvier 2026, les autorités espagnoles ont détecté une « présence excessive » de résidus de pesticides dans un lot de légumes marocains, déclenchant une notification au niveau européen. Un épisode qui n’est pas isolé : les refoulements de produits agricoles marocains aux frontières européennes pour non-conformité sanitaire sont régulièrement documentés.
Par ailleurs, les campagnes de dénigrement passent sous silence un fait géologique élémentaire : les palmeraies du sud algérien, notamment celles de Biskra et de Tolga, berceau de la Deglet Nour, sont irriguées par l’une des plus grandes nappes phréatiques au monde, le Système aquifère du Sahara septentrional. L’accusation d’irrigation aux « eaux usées » relève de la pure fabrication.
Enjeux économiques : pourquoi la Deglet Nour dérange le marché marocain
Si la campagne revient avec une telle régularité, c’est que les enjeux économiques sont considérables. Le Maroc est l’un des plus grands consommateurs de dattes au monde, et malgré une production nationale significative, avec des variétés comme le Mejhoul, le Bouffeggous ou le Bouskri, le Royaume ne parvient pas à l’autosuffisance. En 2024, le pays a importé plus de 132 000 tonnes de dattes, contre 109 000 tonnes l’année précédente, dont une part importante en provenance d’Algérie.
La Deglet Nour algérienne, appréciée pour son rapport qualité-prix, s’est imposée comme un produit incontournable sur les étals marocains, en particulier dans la région de l’Oriental, frontalière avec l’Algérie. Cette popularité dérange une filière locale qui peine à rivaliser sur les prix et qui voit dans le boycott un levier de reconquête du marché intérieur.
Le durcissement réglementaire accompagne d’ailleurs cette stratégie. Depuis décembre 2025, le Maroc exige une autorisation préalable délivrée par le ministère de l’Industrie et du Commerce pour toute importation de dattes algériennes, ajoutant une barrière administrative à la barrière médiatique.
La dimension géopolitique : quand la datte devient arme diplomatique
Il serait naïf de dissocier cette campagne du contexte géopolitique algéro-marocain. Depuis la rupture des relations diplomatiques en août 2021, tous les terrains sont devenus des champs de confrontation, y compris les plus inattendus. La datte n’y échappe pas.
Les manifestations organisées dans les souks marocains, notamment à Derb Mila à Casablanca, mêlent explicitement arguments commerciaux et hostilité politique. Des manifestants brandissant des portraits du roi Mohammed VI ont été filmés déclarant que l’Algérie « est contre nos produits et contre notre Sahara », établissant un lien direct entre consommation de dattes et conflit territorial.
Cette politisation de l’alimentation transforme un acte d’achat anodin en geste militant, dans un climat où la surenchère nationaliste ne connaît guère de limites.
Fake news et circuits de désinformation
L’édition 2026 de la campagne a franchi un cap dans la sophistication de la désinformation. Des comptes influents sur les réseaux sociaux ont relayé de prétendues alertes sanitaires émanant du « ministère de la Santé français », qui aurait ordonné le retrait de dattes algériennes des marchés européens en décembre 2025. Ces allégations, présentées comme des faits avérés et accompagnées de visuels anxiogènes, n’ont fait l’objet d’aucune vérification et ne correspondent à aucune notification officielle répertoriée.
Le mécanisme est classique dans l’économie de la désinformation : une affirmation non sourcée est reprise par un média en ligne, amplifiée par des relais sur les réseaux sociaux, puis citée comme « preuve » par d’autres médias, créant une boucle auto-référentielle qui donne l’illusion du consensus.
Une Deglet Nour qui résiste malgré tout
Malgré l’intensité de ces campagnes, la Deglet Nour algérienne continue de trouver son public. Si le boycott a effectivement touché certains marchés, la demande persiste, en particulier dans les régions frontalières de l’Oriental. Certains consommateurs marocains continuent de considérer la datte algérienne comme une référence qualitative, en dépit de la pression sociale et médiatique.
La résilience du produit tient aussi à sa réputation internationale. La Deglet Nour est exportée dans le monde entier, très demandée en France, en Europe et en Amérique du Nord. Sa qualité, loin d’être contestée par les instances internationales compétentes, est au contraire régulièrement saluée.
Le détournement de cette campagne a même engendré des effets collatéraux inattendus : des distributeurs tunisiens ont été identifiés rachetant des dattes algériennes à bas prix pour les revendre au Maroc sous couvert de certificats d’origine falsifiés, preuve s’il en fallait que le produit reste attractif malgré le stigmate qu’on tente de lui imposer.
Un miroir des fractures régionales
Au-delà de la datte elle-même, cette campagne annuelle est révélatrice des fractures profondes qui traversent le Maghreb. Elle illustre comment l’information, ou plutôt la désinformation, peut être instrumentalisée au service d’objectifs politiques et commerciaux, au mépris de la vérité factuelle et de l’intérêt du consommateur.
Car c’est bien le consommateur marocain qui est le premier perdant de cette affaire : privé d’un produit qu’il apprécie, soumis à des allégations sanitaires infondées qui alimentent une anxiété injustifiée, et instrumentalisé dans un conflit géopolitique qui le dépasse.
La Deglet Nour, elle, continuera vraisemblablement à traverser les frontières et les polémiques. Comme chaque année.




