
Un conseiller néerlandais payé 100 000 dollars par mois, des négociations menées « dans des chambres d’hôtel », des documents contractuels disparus : la nouvelle direction de Nilepet tente de démêler l’héritage opaque laissé par ses prédécesseurs, tandis que le transfert des parts reste bloqué 15 mois après le retrait du géant malaisien.
C’est une affaire aux ramifications tentaculaires qui secoue actuellement les cercles du pouvoir à Juba. Depuis la nomination en novembre 2025 d’Emmanuel Athiei Ayual à la tête de Nilepet (Nile Petroleum Corporation) et du Dr Chol Thon Abel au poste de secrétaire général du ministère du Pétrole, de multiples enquêtes et audits ont été lancés pour retracer le flux de fonds publics, potentiellement des centaines de millions de dollars, dans le cadre de la reprise des actifs de Petronas.
Cette enquête, basée sur des sources au sein de Nilepet, du ministère du Pétrole et de la communauté internationale, ainsi que sur des documents officiels, révèle les contours d’un système opaque mis en place sous l’administration précédente, et non les failles d’une transaction qui, dans sa conception initiale, était pourtant prometteuse pour le pays.
Un deal stratégique déraillé
Car il faut le rappeler : la transaction initiée par le président Kiir pour reprendre les actifs de Petronas était bien structurée et porteuse d’avenir pour le Soudan du Sud. Elle offrait au pays une opportunité historique de renforcer sa souveraineté énergétique, de nationaliser progressivement son industrie pétrolière, de créer des emplois locaux et de générer des revenus substantiels sur le long terme.
Petronas a annoncé son retrait unilatéral le 7 août 2024, après 30 ans de présence au Soudan du Sud. Le géant malaisien détenait alors 40% de DPOC (blocs 3 et 7), 30% de GPOC (blocs 1, 2 et 4) et 67,8% de SPOC (bloc 5A), soit des participations majeures dans les trois consortiums pétroliers du pays. Pour financer le rachat de ces actifs, le gouvernement s’est tourné vers des négociants internationaux.
Mais dès que ce deal est tombé entre les mains de Benjamin Bol Mel, alors vice-président, de l’ancien secrétaire général du ministère du Pétrole Deng Lual Wol, et de l’ancien directeur général de Nilepet Ayuel Ngor Kacgor, il a été déraillé. Après 15 mois, les parts n’ont toujours pas été transférées, tandis que l’arbitrage CIRDI (Banque mondiale) lancé par Petronas suit son cours. On estime que ce blocage a privé l’État de quelque 600 millions de dollars de revenus sur cette période.
Un conseiller à 100 000 dollars par mois
Selon nos informations, un ressortissant néerlandais, Cornelis Nicolaas Abraham Loos, présenté comme proche associé de l’ancien directeur général Ayuel Ngor Kacgor, aurait été engagé comme « conseiller » de Nilepet moyennant des honoraires mensuels de 100 000 dollars. Cette rémunération intervient à une époque où les 3 000 employés de la compagnie nationale n’avaient pas été payés depuis des mois, une situation qui a conduit aux grèves de juin 2025.
Malgré ce coûteux dispositif de conseil, la transaction avec Petronas reste inachevée. Selon les informations, les enquêtes en cours cherchent à déterminer si ce conseiller, ou des entités qui lui seraient liées, auraient des intérêts commerciaux dans des sociétés de services pétroliers chinoises, notamment dans le forage et l’exploitation des plateformes, ce qui expliquerait certaines anomalies constatées : une production en déclin et des coûts d’exploitation en hausse constante.
Négociations « dans des chambres d’hôtel »
Ce qui frappe les enquêteurs, c’est l’absence totale de cadre professionnel dans la conduite de cette transaction par l’équipe précédente. Alors que Petronas était accompagné d’avocats internationaux, dont le prestigieux cabinet Three Crowns LLP pour l’arbitrage, de conseillers financiers et de consultants institutionnels, Nilepet n’a fait appel à aucun cabinet juridique de renom, local ou international, ni à aucune banque d’investissement.
En pratique, selon plusieurs sources concordantes, l’ancien directeur général de Nilepet et l’ancien secrétaire général du ministère du Pétrole, Deng Lual Wol, qui est aujourd’hui au cœur du scandale des cargaisons disparues, auraient négocié des actifs valant des centaines de millions de dollars « dans des chambres d’hôtel à Dubaï et Nairobi », avec une supervision institutionnelle quasi inexistante. Cette asymétrie criante place aujourd’hui le Soudan du Sud en position de faiblesse face à ses contreparties.
Documents volatilisés, transfert bloqué
Plus grave encore : plusieurs documents contractuels clés auraient été détruits ou emportés par d’anciens responsables. La nouvelle direction opère à l’aveugle, sans accès aux accords signés par ses prédécesseurs. Par ailleurs, Ayuel Ngor Kacgor, bien qu’officiellement limogé de Nilepet en novembre 2025, serait resté membre des conseils d’administration des sociétés d’exploitation enregistrées à Maurice, et continuerait de percevoir une rémunération à ce titre.
Quant au blocage du transfert des parts, il serait imputable aux partenaires chinois, CNPC et Sinopec, proches de Cornelis Nicolaas Abraham Loos et des sociétés de construction et de services liées à Benjamin Bol Mel, qui refuseraient d’accorder les approbations nécessaires, contrairement à l’indienne ONGC et à l’égyptienne Tri-Ocean Energy. La position dominante des entreprises chinoises dans les services pétroliers sud-soudanais leur confère un levier considérable, perçu par beaucoup comme un défi à la souveraineté économique du pays.
Une nouvelle équipe face à un héritage empoisonné
Face à cet héritage, la nouvelle équipe composée du Dr Bak Barnaba Chol, ministre des Finances, d’Emmanuel Athiei Ayual à la tête de Nilepet, et du Dr Chol Thon Abel au secrétariat général du ministère du Pétrole, accomplit selon les acteurs impliqués dans les négociations un travail remarquable, mais se heurte à la fois à l’opacité laissée par leurs prédécesseurs et à ce qui s’apparente à un sabotage orchestré.
Ces trois responsables travaillent d’arrache-pied pour conclure cette transaction dont ils mesurent l’importance stratégique : finaliser le deal permettrait de débloquer des revenus immédiats, de renforcer la nationalisation de l’industrie pétrolière et de créer des emplois locaux. Ils gèrent parallèlement d’autres dossiers urgents, comme la crise au champ pétrolier d’Heglig et plusieurs contentieux judiciaires.
Cette affaire s’inscrit dans le vaste système de prédation documenté par la Commission des droits de l’homme de l’ONU : 25,2 milliards de dollars de revenus pétroliers depuis 2011 dont l’utilisation « reste presque entièrement opaque ». Le contexte politique est explosif. Le 12 novembre 2025, le président Salva Kiir a limogé le vice-président Benjamin Bol Mel, l’a démis de son rang de général pour le rétrograder au grade de simple soldat, et l’a fait placer en résidence surveillée à Juba.
Les questions demeurent nombreuses : où sont passés les fonds des prêts internationaux censés financer le rachat ? Qui a autorisé les paiements au conseiller néerlandais ? Pourquoi les parts n’ont-elles toujours pas été transférées près de 15 mois après l’annonce du retrait de Petronas ? Pendant que les audits tentent d’y répondre, 7,7 millions de Sud-Soudanais souffrent de la faim, et le pays le plus jeune du monde reste otage de ceux qui ont transformé sa richesse pétrolière en fortune privée.




