Le pétrole frôle les 115 dollars : quels pays africains risquent de voir leur budget déraper ?


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Une station-service
Des pompes dans une station-service

Le baril de Brent a touché les 115 dollars ce vendredi 23 octobre, sous l’effet des nouvelles tensions au Moyen-Orient. Pour plusieurs pays africains, cette flambée menace directement les équilibres budgétaires. Du Sénégal à la Tunisie, en passant par l’Égypte et le Kenya, les gouvernements doivent choisir entre augmenter les prix des carburants, accroître les subventions ou laisser filer leurs déficits.

Le pétrole a retrouvé des niveaux qu’il n’avait plus atteints depuis le printemps. Vendredi 23 octobre, le Brent a brièvement touché 115 dollars le baril, une première depuis début mai, porté par les attaques répétées des Houthis contre l’Arabie saoudite et par la crainte d’une nouvelle escalade entre Washington et Téhéran. Avec les perturbations persistantes dans le détroit d’Ormuz, les exportations saoudiennes par la mer Rouge ont pris un poids accru pour le marché.

Pour les États africains importateurs d’énergie, le problème est d’autant plus sérieux que leurs budgets 2026 ont souvent été construits sur un pétrole compris entre 60 et 75 dollars. Mais tous ne sont pas exposés de la même façon. Certains ont déjà commencé à revoir leurs prévisions, tandis que d’autres comptent sur leurs recettes pétrolières pour amortir le choc.

Sénégal : un déficit déjà révisé à la hausse

Le Sénégal offre l’exemple le plus spectaculaire de cette fragilité. Son budget initial reposait sur un baril à 64,3 dollars et prévoyait environ 250 milliards de FCFA de subventions énergétiques.

Dans son projet de loi de finances rectificative présenté en septembre, Dakar a porté cette enveloppe à 790,3 milliards de FCFA. Le déficit budgétaire attendu est passé de 5,4 % à 7,6 % du PIB, sous l’effet notamment de la crise énergétique et de recettes inférieures aux prévisions.

Le ministre des Finances, Cheikh Diba, avait même évoqué le 22 mai, devant les députés, un scénario dans lequel un baril à 115 dollars en moyenne sur l’année ferait grimper les subventions à 1 396 milliards de FCFA. Le pays produit désormais du pétrole à Sangomar, mais ses recettes d’hydrocarbures ne suffisent pas à compenser le coût de sa dépendance aux produits raffinés importés. Dans ce même scénario, le ministre n’attendait que 185 milliards de FCFA de recettes fiscales supplémentaires.

Le gouvernement a relevé les prix à la pompe le 15 août et le supercarburant est passé à 990 FCFA le litre et le gasoil à 755 FCFA. Il s’est engagé à ramener les subventions énergétiques sous 1 % du PIB d’ici à 2029, dans le cadre d’un nouveau programme d’environ 2,2 milliards de dollars négocié avec le FMI.

Tunisie : des subventions qui pourraient doubler

La Tunisie figure également parmi les pays les plus exposés. Sa loi de finances 2026 a été élaborée avec un baril à 63,3 dollars et une enveloppe d’environ 5 milliards de dinars pour les subventions aux carburants.

Fin septembre, l’économiste Moez Soussi estimait qu’un prix moyen de 95 dollars pourrait déjà porter cette charge à 11,2 milliards de dinars. À 115 dollars, si ce niveau se maintient, la pression serait encore plus forte. Les prix à la pompe n’ont pas bougé depuis 2021, le mécanisme d’ajustement automatique n’ayant pas été activé.

Tunis doit composer avec des finances publiques contraintes, tandis que la stabilité des prix administrés limite sa capacité à répercuter la hausse sur les consommateurs. Une nouvelle augmentation des subventions pourrait imposer des arbitrages budgétaires particulièrement difficiles.

Égypte : 40 dollars au-dessus des prévisions

Au Caire, le budget de l’exercice 2026-2027, entamé en juillet, a été construit sur un baril à 75 dollars et un dollar à 47 livres. Avec un pétrole proche de 115 dollars, l’écart atteint près de 40 dollars, tandis que la livre s’échange au-delà de 51 pour un dollar. Le pays doit financer ses importations de carburants et de gaz, tout en maintenant les aides énergétiques nécessaires à une partie de sa population.

Selon une source à l’Office général égyptien du pétrole (EGPC), chaque dollar de hausse du baril coûte à l’État entre 3 et 4 milliards de livres sur l’exercice. La pression pourrait également se transmettre au budget à travers les subventions électriques et les entreprises publiques du secteur énergétique.

Maroc, Kenya et Éthiopie : trois vulnérabilités différentes

Au Maroc, le budget 2026 avait été préparé sur une hypothèse de 65 dollars le baril. La libéralisation des prix de l’essence et du gasoil limite les dépenses directes de l’État, mais la subvention du gaz butane reste une source de vulnérabilité. La hausse du transport et des importations énergétiques risque également de peser sur l’activité économique.

Au Kenya, William Ruto a promulgué le 16 octobre une loi prolongeant de 90 jours la TVA réduite de 8 % sur les produits pétroliers, au lieu de 16 %. Selon Daily Nation, la mesure pourrait coûter plus de 36 milliards de shillings de recettes. Elle n’a pas empêché le régulateur, l’EPRA, de relever les prix à la pompe pour la période allant jusqu’au 14 novembre.

En Éthiopie, le problème se pose davantage en termes de devises et de prix intérieurs. Le pays importe tous ses carburants. La réduction progressive des subventions protège une partie du budget, mais transfère la hausse des coûts vers les transporteurs, les entreprises et les ménages.

Les producteurs de pétrole ne sont pas tous gagnants

À l’inverse, l’Algérie et l’Angola disposent d’un avantage. Leurs budgets ont été construits sur des hypothèses pétrolières prudentes, respectivement 70 et 61 dollars pour les prix de marché retenus en 2026. Des cours durablement élevés peuvent donc améliorer leurs recettes d’exportation et leurs ressources fiscales.

Alger a d’ailleurs reconduit, dans son projet de loi de finances 2027 examiné ce mois-ci à l’APN, un prix de référence fiscal de 60 dollars et un prix de marché de 70 dollars. Selon le ministre des Hydrocarbures, Mohamed Arkab, le baril s’est établi en moyenne autour de 97 dollars et la fiscalité pétrolière a atteint 2 841 milliards de dinars, soit environ 105 % des prévisions. Le texte contient toutefois un article 218 autorisant la révision des prix des carburants « en cas de besoin », que le ministre assure ne pas vouloir appliquer à ce stade.

Le Nigeria bénéficie également de prix supérieurs aux 64,85 dollars retenus dans son budget. Mais ce bénéfice dépend des volumes effectivement exportés et des coûts énergétiques intérieurs.

Le Ghana se trouve dans une position intermédiaire. Exportateur de brut, il reste dépendant des carburants importés, mais l’or, qui a représenté 67 % de ses exportations de biens en 2025, amortit le choc. Le FMI y prévoit une croissance de 5,2 % en 2026.

Le FMI, qui table sur un baril à 96 dollars en moyenne en 2026, a rappelé lors de ses assemblées annuelles que le lissage généralisé des prix des carburants pouvait coûter jusqu’à 4 % du PIB dans les pays qu’il a étudiés. Il recommande des aides ciblées et limitées dans le temps. Pour le Sénégal, la Tunisie et l’Égypte, l’arbitrage a déjà commencé.

Idriss K.Sow
Journaliste-essayiste mauritano-guinéen, il parcourt depuis une décennie les capitales et les villages d’Afrique pour chroniquer, en français, les réalités politiques, culturelles et sociales de l'Afrique
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