
Comment un poisson essentiel à l’alimentation des populations ouest-africaines se retrouve-t-il transformé en nourriture pour les saumons d’élevage européens ? Dans The Moral Catch, la campagne interreligieuse Faiths for Oceans remonte cette filière, des pirogues sénégalaises aux usines de farine de poisson. Le rapport, dont Tariq Al-Olaimy est l’auteur principal, pose une question de justice alimentaire : qui profite des ressources halieutiques africaines et qui supporte les conséquences de leur exploitation ?
Sur l’île de Saint-Louis, au Sénégal, les pêcheurs doivent aller toujours plus loin en mer pour ramener des prises de plus en plus modestes. C’est cette réalité, mise en scène dans un récit introductif, qui ouvre The Moral Catch (« La prise morale »), un rapport de la campagne multiconfessionnelle Faiths for Oceans daté d’octobre 2026. Si le décor est sénégalais, le problème concerne une bonne partie de la côte ouest-africaine.
La sardinelle ronde et la sardinelle plate circulent entre les eaux de Mauritanie, du Sénégal, de Gambie et des pays voisins. Mais les politiques de pêche et les autorisations industrielles restent essentiellement nationales. Selon les évaluations régionales de la FAO, la sardinelle ronde est surexploitée, tandis que les données concernant la sardinelle plate demeurent plus incertaines.
Du poisson populaire à la nourriture pour saumon
En Afrique de l’Ouest, la sardinelle figure parmi les sources de protéines animales les plus accessibles. Consommée fraîche, fumée ou séchée, elle nourrit aussi les populations éloignées du littoral. Mais une partie des captures prend une autre direction : les usines qui transforment les poissons en farine et en huile destinées notamment à l’aquaculture.
À Nouadhibou, en Mauritanie, le nombre d’usines de farine de poisson serait passé de cinq à dix-neuf entre 2011 et 2014, selon une étude scientifique citée dans le rapport. Initialement alimentées par des déchets de transformation, ces installations ont progressivement commencé à acheter des poissons entiers, pourtant parfaitement comestibles.
Des pêcheurs migrants sénégalais et guinéens approvisionnent également des usines en Mauritanie et en Gambie. Pour des équipages confrontés au coût du carburant et à l’incertitude des prises, les prix proposés par les industriels peuvent être attractifs.
Une fois transformé, le poisson entre dans des circuits commerciaux mondialisés. Selon une étude de Foodrise publiée en 2024, l’alimentation des saumons d’élevage norvégiens a utilisé en 2020 plus de 22 000 tonnes d’huile de poisson provenant des eaux de l’Atlantique au large de l’Afrique occidentale.
Cette quantité correspondrait, selon les hypothèses de conversion retenues, à un maximum de 144 000 tonnes de petits poissons pélagiques, parmi lesquels figurent les sardinelles.
Il s’agit d’une estimation, qui ne prouve pas que ces poissons auraient tous été consommés localement. Le chiffre illustre néanmoins l’ampleur des ressources alimentaires susceptibles d’être mobilisées pour approvisionner les élevages européens.
Les fabricants d’aliments pour poissons assurent réduire progressivement leur dépendance aux poissons fourrage, notamment en utilisant davantage de coproduits de transformation. Mais la transparence sur les espèces et leurs lieux de capture reste incomplète.
Les transformatrices africaines, premières victimes de la concurrence
Les conséquences de cette industrie se font sentir dès le débarquement des pirogues. Au Sénégal comme en Gambie, les femmes assurent une part essentielle du fumage, du séchage et de la commercialisation du poisson.
Lorsque les usines achètent en grandes quantités ou proposent des prix supérieurs, ces transformatrices peuvent manquer de matière première. Leurs marges diminuent et les marchés locaux risquent de voir les prix augmenter.
Certaines communautés ont engagé des actions judiciaires contre des installations industrielles. À Cayar, au Sénégal, des habitants ont contesté les activités de l’usine Touba Protéine Marine, anciennement Barna Sénégal. Une audience s’est tenue le 6 octobre 2022 devant le tribunal de grande instance de Thiès. Selon l’ONG Natural Justice, qui accompagnait les habitants, et Greenpeace Afrique, le président du tribunal a ensuite rejeté la demande de fermeture temporaire de l’usine, sans mettre fin à la mobilisation locale.
En Gambie, l’Agence nationale de l’environnement a poursuivi l’entreprise Golden Lead en 2017 pour des questions liées notamment au rejet d’eaux usées. Le litige s’est terminé par un règlement amiable assorti d’obligations environnementales. L’entreprise avait contesté les accusations portées contre elle.
Une question de souveraineté alimentaire
The Moral Catch reconnaît que les usines apportent des emplois et des recettes économiques aux pays concernés. Le rapport interroge la répartition de ces bénéfices face aux besoins des populations.
Selon les données de la FAO pour 2023, l’Afrique disposait en moyenne de seulement 9,1 kg de produits alimentaires aquatiques par habitant et par an, contre 21,1 kg au niveau mondial.
La surexploitation des stocks résulte de plusieurs facteurs, notamment la pression de pêche, les changements environnementaux et le développement des débouchés industriels. En décembre 2023, lors d’un atelier organisé par la FAO à Accra, la Confédération africaine des organisations professionnelles de la pêche artisanale (CAOPA) a demandé que la sardinelle soit réservée à la consommation humaine et exclue de la fabrication de farine de poisson.
Le rapport interreligieux va plus loin en proposant six principes pour juger une activité de pêche : protéger, nourrir, réconcilier, restaurer, assurer la traçabilité et s’abstenir lorsque les dommages deviennent injustifiables.
Cette dernière exigence est particulièrement claire : les poissons entiers comestibles devraient être exclus de l’alimentation animale lorsque les conséquences pour la sécurité alimentaire et les écosystèmes ne peuvent être justifiées.
Le document applique cette réflexion à d’autres situations, notamment au lac Victoria et au lac Volta, où sont examinées les questions de coercition sexuelle, de travail dangereux des enfants et de travail forcé.
Des réformes pour garder le poisson dans les assiettes
Faiths for Oceans propose plusieurs mesures concrètes : partager les données régionales sur les stocks, rendre publiques les licences et les propriétaires réels des entreprises, contrôler les matières premières utilisées par les usines et donner davantage de pouvoir aux organisations de transformatrices.
Le rapport souhaite également que les fabricants d’aliments pour l’aquaculture publient, dans un délai indicatif de douze mois, les espèces utilisées, leur provenance géographique et la part provenant de poissons entiers ou de coproduits.
Toute réduction de l’activité des usines devrait cependant s’accompagner de mesures protégeant les revenus des pêcheurs et des salariés concernés.
La campagne appelle enfin les institutions religieuses à appliquer ces principes à leurs propres achats, investissements et partenariats. Elle les invite à rejoindre les engagements de la coalition interreligieuse lancée à Mombasa en juin 2026.
Une industrie peut-elle être considérée comme durable si elle contribue à nourrir les marchés les plus riches, tout en fragilisant l’accès à l’alimentation des populations qui vivent au plus près de la ressource ?
Source : Faiths for Oceans, The Moral Catch: Fisheries, Justice, and the Living Ocean, octobre 2026





