
Le Maroc demeure le premier exportateur mondial de sardines, mais les poissons se font plus rares dans ses filets. Les captures ont presque diminué de moitié entre 2022 et 2024, tandis que les deux principaux stocks atlantiques sont désormais considérés comme surexploités. Climat, pression de pêche, poids des intermédiaires et besoins de l’industrie pèsent sur le « poisson du peuple », qui expose au grand jour les fragilités du modèle halieutique marocain.
Le prix de la sardine est revenu autour de 13 dirhams le kilogramme, samedi 5 septembre, sur plusieurs marchés de Casablanca. Un niveau sans commune mesure avec les sommets atteints au début de l’année, lorsque le kilo avait dépassé 40, voire 50 dirhams dans certaines villes. Une aubaine pour les consommateurs confirme Amira, une mére de famille nombreuse qui se réjouit de pouvoir « cuisiner de nouveau du poisson à volonté pour tout le monde »
Cette accalmie risque cependant d’être de courte durée car si le prix varie au gré des arrivages, des conditions météorologiques et des périodes de repos biologique, la raréfaction de la ressource, elle, s’inscrit dans une tendance plus profonde.
Près d’une sardine sur deux a disparu des débarquements
Selon le rapport officiel La mer en chiffres 2024, les débarquements de sardines de la pêche côtière et artisanale sont passés de 989 686 tonnes en 2022 à 543 750 tonnes en 2024, soit un recul de 45 % en deux ans.
Cette chute ne signifie pas que l’ensemble des poissons pélagiques disparaît au même rythme. En effet, sur la même période, les prises de maquereaux ont progressé de 266 644 à 337 848 tonnes et celles de chinchards de 44 301 à 107 066 tonnes. Cela signifie donc que les bateaux ramènent davantage d’autres espèces, mais beaucoup moins de sardines.
Le changement climatique joue un rôle important dans cette évolution. La sardine dépend étroitement de la température de l’eau et de l’upwelling, ce courant qui fait remonter vers la surface les eaux froides riches en nutriments. Lorsque cet équilibre se dérègle, les bancs se déplacent, le recrutement des jeunes poissons diminue et les sorties en mer deviennent plus longues et plus coûteuses.
La capture de juvéniles, les jeunes sardines qui n’ont pas encore atteint l’âge de se reproduire, et la pression accumulée sur les zones de pêche ainsi que certaines pratiques illégales ont aussi contribué à fragiliser la ressource.
Les stocks atlantiques sont surexploités
L’alerte scientifique est désormais explicite. Le groupe de travail 2025 du Comité des pêches pour l’Atlantique Centre-Est, placé sous l’égide de la FAO, classe comme surexploités les stocks de sardines des zones A+B, situées au nord et au centre, ainsi que celui de la zone C, plus au sud.
Dans les zones A+B, les captures régionales sont tombées à 196 000 tonnes en 2024, contre une moyenne de 379 000 tonnes entre 2020 et 2024. Les scientifiques signalent une disponibilité très limitée, une diminution de la taille moyenne des sardines et un affaiblissement du recrutement. Dans la zone C, le stock est considéré comme surexploité en termes de biomasse depuis deux ans, sous l’effet combiné de l’exploitation et de conditions environnementales défavorables.
Le gouvernement marocain a réagi en fermant une partie de la zone Sud jusqu’à la fin juin 2026. L’Institut national de recherche halieutique y avait constaté une forte présence de sardines n’ayant pas encore atteint l’âge de reproduction. Les laisser capturer aurait permis d’alimenter immédiatement les usines et les marchés, au risque de compromettre les saisons suivantes.
Le Maroc privilégie son marché, mais protège ses conserveries
Depuis le 1er février 2026, les exportations de sardines congelées sont suspendues pour une durée de douze mois. La mesure vise à conserver davantage de poisson pour le marché intérieur et à contenir les prix. Elle ne concerne toutefois pas les conserves, secteur stratégique pour l’emploi et les exportations marocaines.
Rabat cherche ainsi un équilibre délicat en préservant l’industrie de la conserve, vitale pour l’emploi, sans relancer une concurrence frontale entre consommateurs marocains et acheteurs internationaux sur une ressource qui se raréfie. Les tensions sociales de ces derniers mois, entre manifestations de la GEN Z 212 et immigration massive à Ceuta, rendent le Gouvenement de Mohammed VI très prudent sur les attentes sociales.
En 2025, le Maroc représentait encore 91 % de la valeur des sardines importées par l’Union européenne depuis des pays extérieurs à l’UE. Entre janvier et septembre, les volumes marocains de conserves exportés avaient baissé de 22 %, mais leur valeur avait progressé de 14 %. La raréfaction du poisson est ainsi en partie compensée par une hausse de sa valeur.
De 3 dirhams au port à 30 dirhams sur l’étal
La crise se joue également entre le bateau et le consommateur. Selon Ahmed Rahhou, président du Conseil de la concurrence, la sardine est généralement achetée entre 3 et 5 dirhams le kilo au premier maillon de la chaîne. Une multiplication du prix par trois peut s’expliquer par le transport, la glace, les pertes et la distribution mais au-delà, multiplié par cinq ou par dix, le régulateur considère l’écart comme injustifiable.
Le Conseil de la concurrence enquête sur quinze organisations professionnelles représentant des armateurs, des mareyeurs et des industriels. Ils sont suspectés d’ententes sur les prix.
Le Maroc affronte une pénurie qui se joue à la fois en mer et dans les circuits de distribution. Suspendre les exportations congelées soulage le marché à court terme, sans reconstituer les stocks pour autant. Protéger les zones de reproduction, limiter la capture des juvéniles et clarifier le parcours du poisson jusqu’à l’étal comptent parmi les leviers les plus déterminants pour l’avenir de la filière mais entraîne une baisse de la vente et une augmentation des prix. Et si le prix du « poisson du peuple » monte trop sur les états, la tensio risque de se répercuter sur le gouvernement.






