
À l’Université Cheikh Anta Diop, haut lieu du savoir et creuset historique des élites africaines, le sang d’un étudiant a coulé. La mort du jeune Abdoulaye Ba, survenue à la suite d’un assaut des forces de l’ordre sur le campus, a bouleversé la communauté universitaire et choqué l’opinion nationale. L’université, censée être un sanctuaire de débats, de contradictions et d’apprentissage, s’est transformée en théâtre de violence. Ce drame interroge notre rapport collectif à la jeunesse, à la contestation et à l’autorité.
Ce n’est pas seulement un étudiant qui est tombé ; c’est une part de notre conscience nationale qui vacille. Dans un pays qui s’enorgueillit de sa stabilité démocratique et de sa tradition de dialogue, voir les forces de sécurité pénétrer brutalement dans un campus universitaire ravive de douloureux souvenirs. L’UCAD n’est pas un champ de bataille. Elle est le symbole d’une nation qui a toujours placé l’éducation au cœur de son ambition de développement.
À l’ombre des Jeux de la jeunesse
Ce drame survient à quelques mois d’un événement historique : les Jeux Olympiques de la Jeunesse d’été 2026, prévus du 31 octobre au 13 novembre 2026. Pour la première fois, l’Afrique accueillera cette célébration mondiale de la jeunesse, du sport et de l’excellence. Le Sénégal s’apprête à recevoir des milliers d’athlètes venus des quatre coins du monde, porteurs d’espoir et d’énergie. Le pays veut offrir au monde le visage d’une nation dynamique, hospitalière et tournée vers l’avenir.
Mais comment célébrer la jeunesse universelle quand la jeunesse nationale se sent meurtrie ? Comment hisser les couleurs de l’olympisme (paix, fraternité, respect) lorsque des étudiants tombent sous les coups de la violence ? L’ironie est cruelle. À l’heure où l’on investit des milliards pour des infrastructures sportives et une image internationale soignée, une question fondamentale demeure : que vaut cette vitrine si, derrière, la jeunesse crie sa détresse ?
La jeunesse, force vive et conscience critique
La jeunesse sénégalaise n’est pas un problème à contenir ; elle est une énergie à canaliser. Dans les amphithéâtres de l’UCAD, comme dans d’autres universités du pays, se forme la génération qui portera les ambitions économiques, scientifiques et culturelles de demain. Ces jeunes sont exigeants, parfois impatients, souvent révoltés. Mais leur colère est aussi l’expression d’une conscience politique vive, d’un désir de justice et de dignité.
Répondre à cette effervescence par la force est une erreur stratégique et morale. L’histoire a montré que la répression ne résout pas les crises sociales ; elle les approfondit. Chaque intervention musclée fragilise le lien de confiance entre l’État et sa jeunesse. Or, sans confiance, il n’y a ni cohésion sociale, ni stabilité durable. La mort d’un étudiant n’est jamais un simple incident : elle devient un symbole, un point de rupture.
L’université, espace sacré du débat
Dans toutes les démocraties, l’université occupe une place particulière. Elle est le laboratoire des idées, l’espace où l’on apprend à contester, à argumenter, à construire un esprit critique. La pénétration des forces de sécurité dans un campus doit rester une mesure exceptionnelle, encadrée, proportionnée. Lorsque cette limite est franchie, c’est toute la symbolique du lieu qui est atteinte.
L’UCAD, qui porte le nom du grand penseur Cheikh Anta Diop, incarne l’audace intellectuelle et la fierté africaine. Y voir la violence s’installer est un paradoxe douloureux. La meilleure réponse aux tensions universitaires ne réside pas dans les boucliers et les sirènes, mais dans la concertation, la réforme et l’écoute. Un campus apaisé est le fruit d’un dialogue constant, pas d’un rapport de force.
L’image internationale et la réalité nationale
À l’approche des JOJ, le Sénégal multiplie les efforts pour se présenter comme un modèle de stabilité en Afrique de l’Ouest. Les chantiers s’accélèrent, la communication s’intensifie, les partenaires internationaux observent. Les Jeux sont une opportunité unique : attirer des investissements, renforcer le tourisme, valoriser le savoir-faire national. C’est un rendez-vous historique que le pays ne peut se permettre de manquer.
Cependant, l’image internationale ne peut durablement masquer les tensions internes. Les réseaux sociaux, les médias et les organisations de défense des droits humains relaient rapidement les événements. Une mort sur un campus universitaire ne passe pas inaperçue. À quelques mois des Jeux, le Sénégal doit comprendre que la meilleure stratégie de communication reste la cohérence entre les discours et les actes. On ne peut prôner la célébration de la jeunesse mondiale tout en négligeant les préoccupations de sa propre jeunesse.
Pour un sursaut national
Ce drame doit être un électrochoc. Il appelle à une enquête transparente, à l’établissement des responsabilités et, surtout, à une réflexion profonde sur la gestion des crises universitaires. Les autorités, les responsables académiques, les responsables étudiants et la société civile ont l’obligation de se retrouver autour d’une table. Le temps n’est plus aux postures, mais à l’apaisement.
Les JOJ peuvent encore être une fête véritablement fédératrice. Ils peuvent devenir l’occasion d’un nouveau pacte avec la jeunesse sénégalaise : un engagement sincère en faveur de meilleures conditions d’études, d’emplois décents et d’un respect scrupuleux des droits fondamentaux. Honorer la jeunesse, ce n’est pas seulement organiser des compétitions sportives ; c’est garantir sa sécurité, écouter ses revendications et reconnaître sa dignité.
Le Sénégal a souvent su transformer les crises en opportunités de renouveau. Aujourd’hui, il est face à un choix : persister dans une logique de confrontation ou faire le pari du dialogue et de la confiance. À quelques mois des Jeux Olympiques de la Jeunesse, l’enjeu touche à l’âme même de la nation. Une nation qui se veut terre d’hospitalité et d’espérance ne peut accepter que ses universités deviennent des champs de deuil. Protéger la jeunesse, c’est protéger l’avenir.




