
Devant le Conseil de sécurité, le 25 septembre, le Haut-Commissaire des Nations unies pour les réfugiés, Barham Salih, a jugé « intenable » le sort des réfugiés sahraouis installés près de Tindouf. Prononcée lors d’une séance consacrée aux déplacements forcés dans le monde, la phrase tombe à cinq semaines du vote sur l’avenir de la MINURSO, alors que Washington a déjà consulté le HCR sur le dossier.
La séance de vendredi n’était pas envisagée comme une réunion sur le Sahara occidental. Sous présidence française, le Conseil de sécurité recevait le Haut-Commissaire pour son exposé périodique sur l’état du déplacement forcé, un exercice instauré il y a plus de vingt ans. Pour sa première intervention dans ce format, l’ancien président irakien, en poste depuis le 1er janvier et lui-même ancien réfugié, a dressé l’inventaire d’un monde où plus de 117 millions de personnes ont dû quitter leur foyer. Le Soudan et ses quelque 12 millions de déplacés, le Yémen, la RDC et l’Ukraine occupaient l’essentiel de son propos.
Les camps sahraouis n’y tenaient que quelques lignes, mais d’un ton inhabituel pour une agence d’ordinaire très prudente sur ce dossier. Barham Salih a rappelé que le déplacement dure depuis plus d’un demi-siècle, que des générations ont grandi à Tindouf et dans les camps voisins sans perspective claire, que les conditions s’y dégradent et que l’aide reste très insuffisamment financée. Gérer indéfiniment un exil, a-t-il ajouté en substance, ne peut tenir lieu d’ambition collective. Le statu quo lui paraît « intenable, insoutenable ».
Une formule qui sort de la réserve habitelle
Une autre phrase, moins reprise, pèsera sans doute davantage dans les chancelleries. Le Haut-Commissaire a demandé que les solutions partent des réfugiés eux-mêmes, en tenant compte de la diversité de leurs aspirations, afin qu’ils puissent faire des « choix éclairés et volontaires » sur leur avenir.
Ce vocabulaire appartient au registre classique du HCR, celui des solutions dites durables avec retour volontaire, intégration dans le pays d’accueil ou réinstallation ailleurs. Appliqué au Sahara occidental, il prend une coloration politique. Le Front Polisario et Alger y entendent un rappel du droit des Sahraouis à décider de leur sort.
Washington a déjà frappé à la porte du HCR
L’intervention s’inscrit dans une séquence diplomatique serrée. La résolution 2797, adoptée le 31 octobre 2025 par onze voix, avec les abstentions de la Chine, de la Russie et du Pakistan et sans participation de l’Algérie au vote, a prorogé la MINURSO jusqu’au 31 octobre 2026. Rédigée par les États-Unis, elle charge aussi le secrétaire général d’une revue stratégique de la mission, dont les conclusions pèseront sur le vote d’octobre.
Mi-septembre, Massad Boulos, conseiller du président américain pour les affaires africaines, a rencontré Abdelmadjid Tebboune à Alger, puis s’est entretenu avec Barham Salih de la situation des Sahraouis déplacés, en se référant explicitement à la résolution 2797. Dans un message publié le 15 septembre, l’émissaire américain appelait à une solution durable et mutuellement acceptable sans mentionner la souveraineté marocaine. Une semaine plus tard, à la tribune de l’Assemblée générale, le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, défendait une lecture de la résolution favorable à la souveraineté du royaume, jugée « maximaliste et abusive » par l’ancien diplomate algérien Amar Belani.
Alger et le Polisario, comme le détaillait notre analyse sur les positions de l’ONU, cherchent à replacer l’autodétermination au centre du débat. Dans ce paysage, le sort des habitants des camps devient une pièce essentielle car tout règlement devra dire où ils vivront et sous quel statut.
Trois générations nées à Tindouf
Les premiers réfugiés ont franchi la frontière algérienne en 1975 et 1976, après le retrait espagnol et l’entrée des troupes marocaines et mauritaniennes dans le territoire. Les cinq camps, baptisés du nom de villes du Sahara occidental (Laâyoune, Smara, Dakhla, Aousserd, Boujdour), ont vu les tentes céder la place aux maisons de briques d’argile, puis de parpaings. Ils sont administrés par le Front Polisario sur le sol algérien, un arrangement que Rabat conteste.
Lors des célébrations du cinquantième anniversaire de la RASD, l’AFP a trouvé à Aousserd des enfants scandant leur refus du plan d’autonomie et des anciens résolus à ne rien céder sur l’indépendance. Publié un an plus tôt dans le même campement, le reportage de Politis « Réfugié·es sahraoui·es : un demi-siècle de lutte dans le désert » montre comment cet exil improvisé a fini par s’ancrer dans la roche et le sable.
Les chiffres restent disputés, faute de recensement accepté par toutes les parties. Le Programme alimentaire mondial assiste chaque mois plus de 133 000 personnes. Le consortium d’ONG actives dans les camps évoque 173 600 personnes directement touchées par la dégradation de la situation humanitaire et une baisse d’environ 30 % des rations d’urgence du PAM depuis novembre 2023. Le plan de réponse onusien pour 2026-2027 appelle à un financement accru. Ces données mesurent des besoins et ne préjugent pas du corps électoral d’un éventuel scrutin.
Des voix nées dans le sable
Les camps ont aussi produit une culture qui circule bien au-delà du désert. La chanteuse Aziza Brahim y est née en 1976, quelques mois après l’arrivée de sa mère et elle n’a jamais connu son père, resté à Laâyoune. Petite-fille de la poétesse Al Khadra Mint Mabrouk, surnommée « la poétesse au fusil », elle obtient à onze ans une bourse pour Cuba, comme beaucoup d’enfants sahraouis de sa génération, revient à Tindouf en 1995 et s’installe en Espagne en 2000. Son album Abbar el Hamada, « à travers la Hamada », porte le nom du plateau désertique où vit son peuple. Déprogrammée en 2019 d’un festival de l’Institut du monde arabe après des pressions de mécènes marocains, elle était revenue chanter à Paris, comme le raconte ce portrait d’Aziza Brahim publié par Pan African Music.
Avant elle, Mariem Hassan avait porté cette histoire sur les scènes du monde. Née en 1958 au Sahara espagnol, réfugiée en 1975, infirmière dans les camps puis chanteuse du groupe El Uali, celle que l’on surnommait la voix du Sahara a vécu à Tindouf jusqu’en 2002. Installée ensuite en Espagne, elle est revenue passer ses derniers jours dans les camps, auprès des siens, et y est morte en août 2015.
Le 31 octobre en ligne de mire
Le Conseil de sécurité devra se prononcer avant cette date sur la prorogation de la MINURSO et, à la lumière de la revue stratégique, sur la forme future de la mission. Barham Salih s’est bien gardé de proposer un schéma politique. Il a cependant posé une condition en indiquant qu’un règlement qui laisserait des dizaines de milliers de personnes dépendantes de l’aide internationale ne répondrait pas à la définition d’une solution durable retenue par son agence.
Prendre au mot le Haut-Commissaire mènerait peut être plus loin que le Conseil ne semblait jusqu’alors prêt à aller. Les Sahraouis interrogés par l’AFP lors du cinquantenaire de la RASD n’envisagent pas d’autre horizon que l’indépendance. Si les camps devaient un jour être démantelés sur la base de leurs « choix éclairés et volontaires », ce serait pour un retour sur leur terre dans un cadre librement choisi, ce qui exclut une installation imposée sous tutelle marocaine. Telle est la position constante d’Alger et du Front Polisario, et telle est la logique du droit à l’autodétermination, que la résolution 2797 continue de mentionner.
Des ressources exploitées, des camps sous-financés
Une autre question reste absente des débats du Conseil, celle de l’argent du Sahara occidental. Les phosphates de Bou Craa, des eaux parmi les plus poissonneuses de l’Atlantique, le maraîchage sous serre autour de Dakhla et le tourisme qui prospère sur la même lagune rapportent au Maroc pendant que les bailleurs peinent à financer les rations de Tindouf. Rabat, qui présente le territoire comme ses « provinces du Sud », fait valoir qu’il y investit bien davantage qu’il n’en retire. Mais jamais aucun détail financier n’a été communiqué.
Le droit international a pourtant fixé des repères et en 2002, le conseiller juridique de l’ONU, Hans Corell, estimait que l’exploitation des ressources d’un territoire non autonome menée sans tenir compte des intérêts et de la volonté de son peuple contreviendrait au droit international. En octobre 2024, la Cour de justice de l’Union européenne a annulé les accords de pêche et agricole entre l’Union et le Maroc, faute de consentement du peuple sahraoui. Les juges de Luxembourg ont distingué la population qui vit aujourd’hui sur le territoire du peuple du Sahara occidental, dont une large part vit ailleurs, à commencer par les camps de Tindouf.
Autrement dit, les réfugiés que le HCR demande d’écouter sont ceux-là mêmes dont le consentement conditionne l’exploitation des richesses du territoire.
Un rapprochement des ressources et des besoins
Les résolutions du Conseil de sécurité traitent de la MINURSO, de la négociation et de l’aide humanitaire sans jamais relier le sort des réfugiés à la richesse de la terre qu’ils ont quittée. Ce silence tient à l’équilibre du Conseil car interroger le partage des revenus reviendrait à contester la légitimité de leur exploitation actuelle, un débat que ni Washington ni Paris, soutiens déclarés du plan d’autonomie marocain et bénéficiaires de l’exploitation indue, ne souhaitent ouvrir. Les ressources existent pourtant, et elles sont produites sur le sol que revendiquent les réfugiés. Le rapport annuel du secrétaire général, attendu en octobre, dira si l’ONU accepte enfin de rapprocher ces deux dossiers.






