Quand le football africain lave le pétrole : la CAN face au “sportswashing” de TotalEnergies


Lecture 5 min.
TotalEnergies CAN
TotalEnergies CAN

La Coupe d’Afrique des Nations est un des rares moments où un continent entier se regarde, se célèbre et se raconte à lui-même. Pourtant, depuis 2016, ce récit est aussi celui d’une multinationale pétrolière : TotalEnergies, sponsor titre de la compétition. Officiellement, la CAN s’appelle aujourd’hui TotalEnergies CAF Africa Cup of Nations. Une association devenue si normale qu’on en oublierait presque la question centrale : que vient faire un géant mondial des hydrocarbures au cœur de la plus grande fête sportive d’Afrique ?

Pour de plus en plus de militants, d’ONG et d’intellectuels africains, la réponse est claire : il s’agit d’un cas typique de sportswashing, l’utilisation du sport pour blanchir une image industrielle entachée par des controverses sociales, climatiques et environnementales.

TotalEnergies et la CAF

Le contrat signé en 2016 entre Total (devenu TotalEnergies) et la Confédération Africaine de Football (CAF) est d’une ampleur inédite. Selon des estimations largement reprises dans la presse spécialisée, l’accord initial portait sur environ 250 millions de dollars sur huit ans, soit plus de 30 millions de dollars par an pour l’ensemble des compétitions CAF : AFCON masculine et féminine, compétitions jeunes, Ligue des champions africaine, CHAN, etc. Le partenariat a été renouvelé en 2025 jusqu’en 2028, avec des montants qui, selon certaines sources africaines, pourraient atteindre 375 millions de dollars sur une période plus courte, signe d’une inflation spectaculaire de la valeur commerciale du football africain.

Pour la CAF, cet argent est vital. La CAN Maroc 2025 devrait générer plus de 120 millions de dollars de revenus commerciaux, dont une part importante provient directement ou indirectement du sponsoring. L’AFCON attire désormais plus d’un milliard de téléspectateurs cumulés, ce qui en fait l’un des trois plus grands événements footballistiques mondiaux.

Pour TotalEnergies, c’est une vitrine exceptionnelle : le logo apparaît dans tous les stades, sur chaque écran, dans chaque générique.

Mais c’est précisément cette omniprésence qui pose problème.

Un siècle d’exploitation des ressources africaines

La compagnie française n’est pas une nouvelle venue en Afrique. Il faut se souvenir que TotalFina a racheté Elf-Aquitaine en 2000, créant TotalFinaElf (renommé Total en 2003 puis TotalEnergies aujourd’hui). Ainsi, la compagnie centenaire est largement liée à l’exploitation des ressources du continent. D’abord en Afrique du Nord dès l’époque coloniale avec le Sahara algérien (Hassi Messaoud, 1956), puis en Afrique subsaharienne à partir des années 1980, Total est devenu l’un des principaux acteurs du pétrole et du gaz en Angola, Nigeria, Gabon, Congo, -Brazzaville, Sénégal ou Mozambique. Aujourd’hui encore, malgré son discours “multi-énergies”, TotalEnergies reste un géant fossile.

Depuis 2016, période qui correspond justement au début du partenariat avec la CAF, l’entreprise a lancé ou renforcé certains de ses projets les plus controversés :

  • le projet Tilenga et le pipeline EACOP en Ouganda et Tanzanie,
  • le méga-projet Mozambique LNG, l’un des plus grands projets gaziers du monde.

Ces projets ont entraîné le déplacement d’environ 13 000 personnes, selon des ONG, souvent avec des compensations jugées insuffisantes. Des communautés agricoles ont perdu leurs terres, des pêcheurs ont vu leur accès à l’eau compromis. Le pipeline EACOP traverse notamment le bassin du lac Victoria, qui fournit de l’eau potable à des millions de personnes. Le projet comporte ainsi un risque écologique majeur en cas de fuite.

Sur le plan climatique, les ONG parlent de « bombes carbone » en raison de l’impact environnemental hors norme du projet. Mozambique LNG, à lui seul, pourrait générer sur sa durée de vie des milliards de tonnes de CO₂, ce qui est incompatible avec l’Accord de Paris. Certaines institutions financières ont d’ailleurs retiré leur soutien : le gouvernement britannique a ainsi renoncé à 1,15 milliard de dollars de garanties publiques pour ce projet.

C’est dans ce contexte que le sponsoring de la CAN prend une autre dimension. Dénoncé par de nombreux militants, ce n’est pas un simple partenariat commercial dont il est question mais bien d’une stratégie de blanchiment symbolique. un véritable nettoyage d’image plutôt qu’un contrat commercial. Cela est largement documentée par des organisations de la société civile africaine, comme Greenpeace Africa, Magamba Network, ou encore Kick Polluters Out, qui dénoncent l’utilisation de la Coupe d’Afrique des Nations par TotalEnergies pour améliorer son image malgré des impacts négatifs de ses projets d’hydrocarbures.`En s’associant à l’événement culturel le plus prestigieux d’Afrique, TotalEnergies cherche à diluer dans l’émotion collective les réalités de ses activités industrielles.

Le football comme écran de fumée

Le football africain véhicule des valeurs de fierté, d’unité, d’avenir. En collant son nom à la CAN, TotalEnergies tente de s’approprier ces valeurs, pendant que ses projets continuent à provoquer pollution, déplacements forcés et conflits sociaux. C’est exactement ce que les ONG appellent le sportswashing : utiliser la beauté du sport pour masquer la laideur de certaines pratiques économiques.

Accepter aujourd’hui l’argent des énergies fossiles aujourd’hui revient à répéter l’erreur du sponsoring du tabac hier : pendant des décennies, des marques de cigarettes ont financé le sport avant d’en être exclues pour des raisons de santé publique.

La CAF gagne de l’argent et de la stabilité financière. TotalEnergies gagne une légitimité sociale et une visibilité gigantesque en Afrique, continent clé pour ses marchés de carburants, de gaz et d’électricité. Mais les communautés déplacées, les écosystèmes fragilisés et le climat mondial, eux, ne gagnent rien.

La question n’est donc pas de savoir si la CAF a besoin de sponsors. Elle en a. La vraie question est : quel type d’entreprises le football africain veut-il laisser définir son image ?

En devenant le visage officiel de la CAN, TotalEnergies ne soutient pas seulement le football africain : elle l’utilise comme un bouclier médiatique face aux critiques croissantes de ses activités. Derrière les buts, les drapeaux et les hymnes, se joue une autre partie : celle de la bataille pour l’image, la légitimité et l’avenir énergétique du continent.

Newsletter Suivez Afrik.com sur Google News