Pourquoi l’Algérie vise la base de Madama, à l’écart du futur gazoduc transsaharien


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Le site d'exploration pétrolière de Kafra, dans la région d'Agadez, au Niger. Les investissements de Sonatrach sont au cœur du projet de déploiement militaire algérien.
Le site d'exploration pétrolière de Kafra, dans la région d'Agadez, au Niger. Les investissements de Sonatrach sont au cœur du projet de déploiement militaire algérien.

Le Parlement algérien a ouvert, dimanche 25 octobre, la voie à l’envoi d’un détachement de l’Armée nationale populaire au Niger, à la demande de Niamey. Le mandat officiel vise les projets pétroliers de Sonatrach. La base pressentie pour accueillir les soldats, Madama, se trouve pourtant aux confins de la Libye, à plusieurs centaines de kilomètres du corridor du futur gazoduc transsaharien. Alger entend y tenir un verrou dont dépend la sécurité de tout le nord nigérien.

À une centaine de kilomètres de la frontière libyenne, Madama abrite un fort de l’époque coloniale et une piste d’aviation. L’armée française y avait aménagé en 2014 une base avancée de l’opération Barkhane, avant de la quitter en 2023. C’est là, selon l’ancien diplomate algérien Amar Belani, qui s’est exprimé sur sa page Facebook, que pourraient s’installer les soldats qu’Alger s’apprête à envoyer au Niger.

Madama répond à une logique particulière

Dimanche 25 octobre 2026, le Conseil de la nation a approuvé l’envoi d’une unité de l’Armée nationale populaire (ANP) chez son voisin, en réponse à une demande des autorités nigériennes. Selon l’AFP, 148 sénateurs sur les 174 que compte la chambre haute ont voté en faveur de cette décision. L’Assemblée populaire nationale doit encore se prononcer.

Tracé du Gazoduc transaharien
Tracé du Gazoduc transaharien

Le choix du site a de quoi surprendre au regard du mandat soumis aux parlementaires, qui porte sur la protection des projets pétroliers de Sonatrach. Madama n’est pas présentée comme une installation proche des puits de la compagnie, et le corridor envisagé pour le gazoduc transsaharien passe nettement plus à l’ouest. La base répond à une autre logique. Elle permet de surveiller les pistes sahariennes empruntées par les trafiquants et les groupes armés entre le sud libyen et le Sahel, une zone qui touche directement la frontière sud de l’Algérie. Tenir ce point d’appui revient à sécuriser l’ensemble du nord nigérien, où se trouvent les investissements de Sonatrach et où passera le gazoduc.

Dans un texte publié par le site Maghreb Online, Amar Belani rappelle que Madama se trouve à quelque 263 kilomètres d’Al-Wigh, dans le Fezzan libyen, un site associé aux forces du maréchal Khalifa Haftar.

Trois ans après le départ des soldats français, une armée africaine voisine pourrait ainsi reprendre la base, avec l’accord de Niamey. Pour l’Algérie, ce serait une première : jusqu’ici, elle n’avait jamais envisagé de stationner des militaires chez un voisin afin de garantir la sécurité d’intérêts économiques partagés.

Une rupture avec la doctrine militaire traditionnelle

Depuis son indépendance, l’Algérie a construit sa doctrine de défense autour de la protection du territoire national et du principe de non-ingérence. La participation de militaires algériens à la guerre israélo-arabe d’octobre 1973 constituait une exception historique.

La révision constitutionnelle de 2020 avait toutefois ouvert une possibilité nouvelle. L’article 91 autorise le président à envoyer des unités militaires à l’étranger, après approbation des deux tiers des membres de chacune des deux chambres du Parlement. Six ans plus tard, cette disposition est appliquée pour la première fois. Alger tient d’ailleurs à souligner le cadre retenu : une intervention sollicitée par un État souverain et validée par la représentation nationale, loin des opérations extérieures imposées que la diplomatie algérienne a toujours dénoncées au Sahel.

Le changement était déjà perceptible cet été. Début août, Alger avait livré quatre hélicoptères et du matériel militaire à Niamey. Puis, au lendemain de la mutinerie de la nuit du 28 au 29 août, quatre avions de combat Soukhoï Su-30 algériens avaient été envoyés dans la capitale nigérienne à la demande des autorités. Le président Tebboune a depuis confirmé que ce déploiement avait contribué à faire échouer ce qu’il a qualifié de tentative de coup d’État.

Lire aussi :  Niger-Algérie : quatre Soukhoï Su-30 livrés à Niamey après la mutinerie.

Le 21 octobre, le chef d’état-major algérien, Saïd Chanegriha, et le ministre nigérien de la Défense, Salifou Mody, ont signé un protocole de coopération militaire. Dès le lendemain, députés et sénateurs étaient convoqués en séance extraordinaire, et le vote intervenait quatre jours après la signature.

Kafra, un pari de long terme sur le pétrole nigérien

L’argument économique avancé par Alger repose d’abord sur le bloc pétrolier de Kafra, situé dans le nord du Niger, près de la frontière algérienne. Sonatrach y est présente depuis 2005 à travers sa filiale internationale SIPEX. Le permis couvre 23 737 km² dans la région d’Agadez.

Les forages réalisés en 2018 et 2019 ont révélé un potentiel pétrolier significatif, notamment des huiles lourdes et des hydrocarbures riches en paraffine. Mais ces découvertes ne se sont pas encore traduites par une exploitation commerciale. Le 13 août 2026, les Premiers ministres algérien et nigérien ont inauguré une nouvelle campagne de quatre forages d’exploration confiée à ENAFOR, filiale de Sonatrach. L’objectif reste de mieux évaluer les ressources et de déterminer les conditions économiques de leur exploitation.

Alger fait ainsi le choix de sécuriser un investissement en amont, avant que son potentiel ne soit pleinement établi. La présence de l’ANP doit rassurer les partenaires industriels et permettre la poursuite des opérations dans une région difficile d’accès, où Sonatrach étend aussi ses activités, de l’étude du bloc de Bilma à la distribution de carburant.

Le gazoduc transsaharien, véritable enjeu de long terme

Derrière Kafra se profile un projet autrement plus important : le Trans-Saharan Gas Pipeline (TSGP). Ce gazoduc de quelque 4 128 kilomètres doit relier les ressources gazières du Nigeria aux infrastructures algériennes, via le Niger, avec une capacité envisagée de 30 milliards de mètres cubes par an.

Le projet, discuté depuis plusieurs décennies, a retrouvé une dynamique en 2026. Le 4 juin, Sonatrach a officiellement lancé les travaux du tronçon algérien, dans la région d’Adrar. Sur son propre sol, l’Algérie a donc déjà engagé sa part du chantier.

Le maillon nigérien reste en revanche à construire. Ses 841 kilomètres sont encore au stade des préparatifs techniques, avec un début des travaux attendu en 2027. Le financement et le calendrier définitif de cette infrastructure estimée à plusieurs milliards de dollars demeurent des défis considérables, auxquels s’ajoutent des risques sécuritaires particulièrement élevés sur le tronçon nigérien.

En prenant position militairement dans le nord du pays, Alger cherche à créer un environnement plus favorable à sa réalisation. La protection du gazoduc ne figure pas dans le mandat soumis aux parlementaires, mais un sénateur interrogé par l’AFP l’a citée parmi les motivations de la décision, aux côtés de la « profondeur stratégique » de l’Algérie.

L’enjeu est d’autant plus important que le TSGP demeure en concurrence avec le projet de gazoduc atlantique porté par le Nigeria et le Maroc. Face à ce rival, Alger peut désormais faire valoir un tracé plus court, des travaux lancés sur son territoire et une capacité à garantir la sécurité du passage nigérien.

Alger devient aussi garante de la stabilité de Niamey

Le déploiement s’inscrit dans un rapprochement diplomatique rapide. En février 2026, la visite à Alger du général Abdourahamane Tiani avait permis de tourner la page de plusieurs mois de tensions entre l’Algérie et les pays de l’Alliance des États du Sahel. Huit mois plus tard, la coopération économique et militaire prend une dimension nouvelle. Alger a livré en juin une centrale électrique de 40 MW destinée à alimenter Niamey et sa périphérie, et Sonatrach multiplie les accords avec la société pétrolière nigérienne Sonidep.

Pour le pouvoir nigérien, confronté à des menaces sécuritaires persistantes et à une tentative de déstabilisation en août, l’appui algérien constitue un soutien de poids.

L’engagement n’est pas sans risque pour l’ANP. Protéger des installations pétrolières implique aussi d’en sécuriser les accès et la logistique, si bien qu’une mission défensive peut prendre avec le temps une ampleur supérieure à celle prévue. Les effectifs du détachement et la durée de sa mission n’ont pas été rendus publics.

Une fois le vote des députés acquis, il reviendra au président Tebboune de signer la décision d’envoi. L’ANP effectuera alors au Niger sa première mission hors des frontières depuis plus d’un demi-siècle, avec l’ambition affichée de s’imposer comme le partenaire de sécurité de son voisin sahélien.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
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