Algérie : 265 monuments funéraires recensés au Tassili, ce que les tombes du Sahara racontent de son passé


Lecture 6 min.
Gravure rupestre Algérie @Sébastien Cailleux
Gravure rupestre Algérie @Sébastien Cailleux

Une mission d’inventaire menée dans le sud-est de l’Algérie a permis de recenser 265 monuments funéraires parmi 510 sites archéologiques et naturels. Ces anciennes sépultures du Tassili n’Ajjer, ni fouillées ni datées à ce stade, renvoient aux populations qui habitaient le Sahara il y a plusieurs millénaires, lorsque le désert présentait un tout autre visage.

Le Tassili n’Ajjer est mondialement connu pour ses peintures et gravures rupestres. Mais ce vaste territoire du Sahara algérien conserve également des milliers de traces moins spectaculaires, parfois réduites à quelques alignements de pierres. Certaines sont des sépultures, laissées par des sociétés qui ont occupé la région bien avant les frontières actuelles.

Une mission conduite du 21 septembre au 11 octobre 2026 dans la région d’In Azan-Tadrart, à environ 250 kilomètres au sud-est de Djanet, en donne une nouvelle mesure. Les équipes du Parc culturel du Tassili n’Ajjer y ont recensé 510 sites archéologiques et naturels, parmi lesquels 265 monuments funéraires. Le bilan, rendu public le 15 octobre, a été repris le 21 octobre à Djanet par la ministre algérienne de la Culture et des Arts, Malika Bendouda.

Des tombes qui occupent plus de la moitié des sites recensés

Les monuments funéraires représentent à eux seuls près de 52 % des sites identifiés au cours de cette campagne. La mission a également répertorié 207 sites de surface, 29 sites d’art rupestre et neuf sites naturels. L’exploration a conduit les équipes à traverser des oueds sablonneux, des étendues rocheuses et des falaises inaccessibles aux véhicules. Une partie des reconnaissances s’est donc faite à pied.

La portée scientifique de cet inventaire reste cependant à préciser. Le communiqué officiel ne donne ni la typologie détaillée ni la datation des 265 monuments. Il s’agit d’un travail de repérage, qui ne s’accompagne d’aucune fouille annoncée. Or, au Sahara, les constructions funéraires présentent une grande diversité architecturale. Certaines prennent la forme de tumulus, d’autres comportent des cercles, des couloirs ou des enclos de pierres. Le plan d’un monument et son implantation peuvent renseigner sur les pratiques de ceux qui l’ont édifié.

Dans une étude publiée en 2024 dans la revue L’Anthropologie, les chercheurs algériens Abdelkader Heddouche et Smail Iddir distinguent onze types de monuments funéraires dans le Sahara central, dont certains se déclinent en de nombreuses variantes. Cette diversité rend leur classement délicat, et leur datation plus encore, faute de fouilles.

Quand le Sahara était une terre de vie et de pâturages

 

Elephant désert Algérie @Sébastien Cailleux
Elephant désert Algérie @Sébastien Cailleux

Aujourd’hui dominé par les paysages arides, le Tassili a connu des conditions climatiques très différentes. Ses célèbres représentations d’hippopotames, de bovins et de scènes pastorales témoignent d’époques où l’eau et la végétation occupaient une place bien plus importante qu’à présent.

Selon l’UNESCO, qui a inscrit le Tassili n’Ajjer au patrimoine mondial en 1982, les vestiges archéologiques de la région couvrent une très longue période, depuis la Préhistoire jusqu’aux premiers siècles de notre ère.

Les anciennes populations y ont laissé des traces d’habitations, des outils, des poteries et des monuments funéraires, à partir desquels les chercheurs reconstituent peu à peu leurs modes de vie. Les sépultures, elles, renseignent sur la façon dont ces communautés traitaient leurs morts. Leur implantation peut aussi éclairer les liens entre les groupes humains et les territoires qu’ils fréquentaient.

gravure femme désert Algérie @Sébastien Cailleux
gravure femme désert Algérie @Sébastien Cailleux

Des fouilles menées dans une autre partie du massif montrent ce que l’on peut en tirer. En 2015, les chercheurs Hayette Berkani, Antoine Zazzo et François Paris ont publié dans le Journal of African Archaeology les premières datations au radiocarbone d’ossements humains issus de tombes fouillées en 2011 sur trois sites du Tassili du Fadnoun.

Ces sépultures, de type « tumulus à couloir et enclos », remontent à la fin du IVe ou au début du IIIe millénaire avant notre ère, soit environ 5 000 ans.

Des similitudes avec les sépultures du Niger

Les auteurs relevaient que ces tombes algériennes avaient le même âge que des monuments du même type fouillés sur le site d’Emi Lulu, dans le nord-est du Niger.

Cette parenté architecturale et chronologique suggère que certaines traditions funéraires étaient partagées dans plusieurs régions du Sahara. Elle conforte l’idée d’un espace traversé par des circulations humaines et culturelles, entre des massifs aujourd’hui séparés par le désert et par des frontières.

Il serait néanmoins prématuré d’établir un lien direct entre ces anciennes sépultures et les 265 monuments récemment recensés. Seules des études complémentaires, accompagnées lorsque cela est possible de fouilles et de datations, permettront de savoir à quelles périodes et à quelles traditions ils appartiennent.

Si elles aboutissent, ces recherches pourraient éclairer les transformations successives du peuplement saharien, notamment lorsque l’assèchement progressif de certaines régions a modifié les conditions de vie des populations. Des travaux menés au Sahara central associent d’ailleurs la dégradation climatique survenue il y a environ 5 000 ans à l’essor des monuments destinés à des sépultures humaines.

Un patrimoine immense, encore difficile à protéger

L’annonce de cet inventaire intervient alors que Djanet accueille, du 21 au 23 octobre, la deuxième rencontre scientifique internationale consacrée à la gestion et à la conservation de l’art rupestre du Tassili n’Ajjer, dans le cadre du premier Festival international de l’art rupestre en Algérie (20-24 octobre).

Le site classé par l’UNESCO couvre 72 000 kilomètres carrés, une superficie qui complique sa surveillance. En août 2024, une mission de contrôle menée dans la Tadrart avait déjà constaté la détérioration de plusieurs abris ornés, dont celui d’In-Oxam.

Un inventaire comme celui d’In Azan-Tadrart sert d’abord à localiser les vestiges et à repérer ceux qui appellent une protection prioritaire. Placée sous le signe d’une gestion « durable et inclusive » des sites, la rencontre de Djanet entend aussi associer davantage les populations locales à leur conservation.

Bien moins connus que les peintures rupestres, les monuments funéraires restent une source précieuse sur l’histoire des sociétés sahariennes. Reste à savoir si une partie des 265 tombes de la Tadrart fera l’objet de fouilles et de datations, seules à même de les rattacher à une époque et à une tradition.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
Newsletter Source préférée