Paul Biya est-il mort ? Ce que l’on sait après 51 jours d’absence


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Le président camerounais Paul Biya, absent du Cameroun depuis le 7 juin 2026 UN Photo Marco Castro
Le président camerounais Paul Biya, absent du Cameroun depuis le 7 juin 2026 UN Photo Marco Castro

Parti le 7 juin 2026 pour un « court séjour privé en Europe », Paul Biya n’a plus été vu en public depuis cinquante et un jours, la plus longue absence de ses quarante-trois années de pouvoir. Aucune source crédible n’annonce sa mort. Mais à 93 ans, l’absence d’image récente, de parole publique et de bulletin médical déplace la question du terrain des réseaux sociaux vers celui des institutions camerounaises.

À Yaoundé, la question circule dans les rédactions, à l’Assemblée nationale et jusque dans les rangs du parti au pouvoir. Paul Biya est-il toujours en vie ? Personne n’a annoncé sa mort, ni sa famille, ni le gouvernement camerounais, ni aucune chancellerie étrangère ou agence de presse.

Au 28 juillet 2026, cinquante et un jours après son départ du Cameroun, personne n’a davantage produit d’image récente et incontestable du chef de l’État. C’est cet écart, entre l’absence de preuve de décès et l’absence de preuve de vie, qui installe le doute et le fait remonter jusqu’au Conseil constitutionnel.

Cinquante et un jours d’absence : un record pour Paul Biya

Paul Biya a quitté Yaoundé le 7 juin 2026, accompagné de son épouse Chantal Biya. Le communiqué de la présidence évoquait un « court séjour privé en Europe », sans préciser la destination ni la durée. La dernière image publique du couple présidentiel est une photographie publiée par Cameroon Tribune, prise à l’aéroport au moment du départ.
Depuis, aucune audience filmée, aucun message enregistré, aucune photographie datée. L’absence a dépassé fin juillet le record de quarante-neuf jours établi à l’automne 2024, jusqu’ici la plus longue éclipse du chef de l’État camerounais.

À 93 ans, réélu le 12 octobre 2025 avec 53,66 % des suffrages selon le Conseil constitutionnel, investi le 6 novembre pour un huitième mandat de sept ans, Paul Biya dirige le Cameroun depuis le 6 novembre 1982. Son état de santé engage donc la continuité de l’exécutif et la chaîne de commandement militaire d’un pays de près de trente millions d’habitants, confronté à une crise sécessionniste dans ses régions anglophones.

Où est Paul Biya ? La piste genevoise et le démenti du gouvernement

Selon Jeune Afrique, qui a publié ses informations le 3 juillet, le président séjourne à Genève, où il recevrait des soins dans une clinique privée. Son frère et deux de ses enfants l’y auraient rejoint. Le magazine situe une partie du clan présidentiel à l’hôtel InterContinental, où le couple a ses habitudes depuis des années. Ces éléments n’ont été confirmés par aucune source officielle, camerounaise ou suisse.

Le gouvernement conteste cette version. Le 18 juin, le ministre de la Communication René Emmanuel Sadi a démenti toute hospitalisation dans une clinique genevoise et promis un retour rapide. Cinq semaines plus tard, ce retour n’a pas eu lieu et aucun bulletin de santé n’a été publié.

Des décrets datés de Yaoundé, un président en Suisse

Officiellement, Paul Biya continue de gouverner. Le site de la présidence publie en son nom des messages de félicitations adressés à des dirigeants étrangers, dont Emmanuel Macron le 14 juillet. Le 22 juillet, quatre décrets ont été rendus publics. Deux nomment Guy Emmanuel Sabikanda, maire de Kribi, et Abdoulaye Yerima Bakari, lamido de Maroua, au conseil d’administration de la Société nationale des hydrocarbures, en remplacement de deux membres décédés et deux autres autorisent le ministre de l’Économie à signer des accords de financement, dont un portant sur l’aménagement du lac municipal de Yaoundé.
Les quatre textes portent la même mention : « Yaoundé, le 22 juillet 2026 ». Le président, lui, se trouve en Suisse. La formule relève vraisemblablement de la convention  administrative, les actes présidentiels camerounais étant traditionnellement datés du siège de la présidence. Elle a néanmoins nourri la polémique, plusieurs internautes mettant en doute l’authenticité de la signature apposée au bas des documents car si le lieu est faux, pourquoi la signature ne le serait-elle pas aussi..

L’affaire du faux décret déposé à la CRTV

Un épisode survenu en juin éclaire la fragilité de la chaîne officielle. Un homme s’est présenté au siège de la CRTV, la télévision publique, avec un pli scellé contenant un prétendu décret présidentiel daté du 8 juin et numéroté 2026/202. Le texte nommait son propre porteur, identifié par plusieurs médias camerounais comme Sitchom Johann, vice-président de la République. Mise en page, tampon de la présidence, signature attribuée à Paul Biya, le faux était soigné. La chaîne a refusé de le diffuser et l’homme a été interpellé.

Le gouvernement a attendu le 30 juin pour réagir. René Emmanuel Sadi a alors indiqué que le document n’avait « jamais été signé par qui de droit » et rappelé que la nomination d’un vice-président relève du seul chef de l’État. Plusieurs analystes camerounais ont qualifié la tentative de coup d’État institutionnel. Pour autant, la signature de ce faux décret différait-elle fondamentallement des quatres décrets rendus publics ?

Un poste de vice-président créé en avril 2026, toujours vacant

La révision constitutionnelle approuvée par le Parlement le 4 avril et promulguée le 14 avril 2026 a rétabli la fonction de vice-président de la République, supprimée depuis novembre 1982. Le dispositif était présenté comme une garantie de continuité en cas de décès, de démission ou d’empêchement du président.

Plus de trois mois plus tard, personne n’a été nommé, la désignation relevant du seul Paul Biya. En l’absence de titulaire, c’est le mécanisme antérieur qui s’appliquerait. Si le Conseil constitutionnel constatait la vacance, l’intérim reviendrait au président du Sénat, Aboubakary Abdoulaye, chargé d’organiser une élection présidentielle dans un délai de vingt à cent vingt jours, sans pouvoir y être lui-même candidat.

Vacance du pouvoir : les zones grises de la Constitution camerounaise

Le 17 juillet, le député Jean-Michel Nintcheu a appelé publiquement le Conseil constitutionnel à constater la vacance au sommet de l’État. L’avocat Christian Ntimbane Bomo, président exécutif du parti Héritage, défend une lecture plus radicale, celle d’une démission implicite d’un président qui aurait abandonné son poste de travail. Mamadou Mota, vice-président du MRC, dénonce un « vide institutionnel criant ». Joshua Osih, du SDF, décrit un pays en pilotage automatique. L’Union démocratique du Cameroun de Patricia Tomaino Ndam Njoya, plus prudente, réclame un chantier institutionnel destiné à encadrer les absences prolongées du chef de l’État.

Le RDPC oppose une fin de non-recevoir. Le 21 juillet, Jacques Fame Ndongo, ministre d’État et secrétaire à la communication du parti, a écrit qu’« il n’y a aucune vacance au sommet de l’État », qualifiant la thèse adverse de « barbarisme juridique, voire politique ou logique ». Il rappelle qu’aucune disposition légale ne fixe de durée maximale au séjour d’un président hors du Cameroun et assure que, « où qu’il se trouve, le chef de l’exécutif est au travail ».

Sur ce point précis, l’argument juridique tient. La loi fondamentale traite du décès, de la démission et de l’empêchement définitif, mais reste muette sur la durée d’absence du territoire national. Le professeur Jean Calvin Aba’a Oyono, universitaire et opposant, y voit une ambiguïté entretenue plutôt qu’une lacune de rédaction. Le 22 juillet, le secrétaire général du RDPC Jean Nkuete a convoqué une réunion du parti, sans qu’aucune information officielle n’en filtre.

Le précédent de 2024 : interdire le débat n’a pas éteint la rumeur

Le Cameroun a déjà traversé cette séquence. À l’automne 2024, une absence de quarante-neuf jours avait nourri les mêmes interrogations, amplifiées par l’annonce d’un décès diffusée par une chaîne satellitaire basée en Afrique du Sud. Le 9 octobre 2024, le ministre de l’Administration territoriale Paul Atanga Nji adressait aux gouverneurs une correspondance interdisant tout débat médiatique sur l’état du président, présenté comme une question de sécurité nationale. Paul Biya était rentré à Yaoundé le 21 octobre 2024.

Le procédé n’avait pas dissipé les rumeurs. Il les avait déplacées vers les réseaux sociaux et les médias de la diaspora, hors d’atteinte des gouverneurs de région.

  • Il est établi que Paul Biya a quitté le Cameroun le 7 juin, qu’il n’est pas réapparu publiquement depuis, que la présidence continue de publier des actes en son nom et que le poste de vice-président créé en avril demeure vacant.
  • Il n’est pas établi qu’il soit mort : aucun élément fiable ne permet de l’affirmer, et l’accumulation d’indices circonstanciels ne vaut pas preuve.
  • Il n’est pas davantage établi qu’il exerce effectivement ses fonctions, faute de la moindre image récente ou parole publique permettant de le vérifier.

Le Conseil constitutionnel, seule institution habilitée à constater une vacance de la présidence, n’a fait à ce jour aucune déclaration. La présidence de la République n’a communiqué aucune date de retour.

Hélène Bailly
Spécialiste de l'actualité d'Afrique Centrale, mais pas uniquement ! Et ne dédaigne pas travailler sur la culture et l'histoire de temps en temps.
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