
Parti de Yaoundé le 7 juin pour un « court séjour privé en Europe », Paul Biya n’est toujours pas rentré au Cameroun. À 93 ans, le chef de l’État n’a plus été vu publiquement depuis quarante-cinq jours. La réunion convoquée ce mercredi 22 juillet par Jean Nkuete, secrétaire général du RDPC, ne prouve pas qu’une succession est engagée. Mais elle révèle l’inquiétude d’un système entièrement construit autour d’un homme devenu invisible.
Un « court séjour » qui ne cesse de s’allonger
Le communiqué signé le 7 juin par Samuel Mvondo Ayolo, ministre directeur du Cabinet civil, annonçait un « court séjour privé en Europe » du chef de l’État, accompagné de son épouse Chantal Biya. Sept semaines plus tard, aucune date de retour n’a été communiquée. Selon des informations publiées le 3 juillet par Jeune Afrique, Paul Biya séjournerait dans une clinique privée de Genève, où plusieurs membres de sa famille, dont son frère et deux de ses enfants, l’auraient rejoint. La présidence n’a ni confirmé ni démenti ces éléments.
Depuis l’étranger, l’activité officielle se limite à des correspondances protocolaires publiées en son nom. Des messages de félicitations ont notamment été adressés à plusieurs dirigeants étrangers à l’occasion de leurs fêtes nationales. Ces documents attestent formellement d’une continuité administrative, sans répondre à la question devenue centrale de savoir dans quelles conditions le chef de l’État exerce-t-il ses fonctions ?
Plusieurs médias ont évoqué un séjour médical en Suisse, ce qui serait une habitude pour Paul Biya. Le gouvernement camerounais a contesté les informations faisant état d’une hospitalisation maintenant le voyage privé. Si en l’absence de bulletin de santé, d’image récente ou de prise de parole directe, la prudence s’impose, le silence officiel, loin d’éteindre les interrogations, leur laisse tout l’espace.
La vacance invoquée, sans être établie
L’opposition a porté le débat sur le terrain institutionnel. Le député Jean-Michel Nintcheu a demandé au Conseil constitutionnel de constater la vacance de la présidence. L’Union démocratique du Cameroun, dirigée par Hermine Patricia Tomaino Ndam Njoya, réclame de son côté des éclaircissements sur la continuité de l’État. Elle rappelle surtout que le poste de vice-président, réintroduit dans la Constitution en avril 2026, demeure vacant.
Ces prises de position ne suffisent pas à caractériser juridiquement une vacance. Une absence à l’étranger, même prolongée, ne vaut pas automatiquement empêchement définitif. Pour cela il faudrait des éléments prouvant que Paul Biya serait dans l’incapacité d’exercer son mandat. Enfin, le droit camerounais ne fixe pas de durée maximale aux séjours privés du président hors du territoire et n’organise pas clairement une suppléance temporaire. pour autant, la répétition de ces absences et leur durée de plus en plus importante ne permettront pas de maintenir éternellement cette situation.
La création d’une vice-présidence devait pourtant renforcer la continuité au sommet de l’État. Adoptée par le Parlement puis promulguée le 14 avril, la réforme prévoit que le vice-président, nommé par le chef de l’État, devienne son successeur constitutionnel en cas de vacance. Plus de trois mois après, aucun titulaire n’a été désigné.
Un faux décret portant nomination d’un vice-président et formation d’un nouveau gouvernement a même été remis à la CRTV. Le document n’a pas été diffusé, mais l’épisode a montré combien l’attente d’une décision présidentielle nourrit les rumeurs, les initiatives individuelles et les tentatives de manipulation.
Une réunion rare dans un parti verrouillé
C’est dans ce climat que Jean Nkuete a convoqué les responsables des délégations permanentes régionales et départementales du RDPC, ainsi que leurs chargés de mission, pour une « importante séance de travail » au Palais des Congrès de Yaoundé. Le communiqué ne livre aucun ordre du jour et n’établit aucun lien entre cette rencontre et l’absence du chef de l’État.
Officiellement, la rencontre s’inscrit dans la préparation des élections législatives et municipales à venir, avec la désignation des candidats et la reconfiguration du vivier des élus locaux. Cette lecture électorale est plausible car le calendrier presse et les tensions internes autour des investitures s’accumulent dans plusieurs fédérations. Elle n’épuise cependant pas la portée politique de l’événement. Le père jésuite Ludovic Lado, observateur critique de la vie publique camerounaise, a publiquement suggéré que la convocation pourrait annoncer autre chose qu’une routine administrative.
Le message s’adresse d’abord aux responsables du parti. Dans un régime où les arbitrages essentiels remontent au sommet, l’absence prolongée du chef peut encourager les ambitions et accélérer les luttes de clans. En réunissant les relais territoriaux, Jean Nkuete cherche au minimum à rappeler que la hiérarchie demeure en place et que l’heure des candidatures à la succession n’a pas officiellement sonné.
L’après-Biya n’est plus un sujet interdit
Le RDPC nie toute vacance. Dans L’Action, le journal du parti, Christophe Mien Zok a assuré que « le pouvoir n’est pas vacant » et que « le Lion n’est pas parti ». La formule veut clore le débat. Elle souligne surtout la nécessité, pour le parti, de réaffirmer une autorité que l’absence prolongée du président rend moins visible.
La réunion du 22 juillet peut relever d’un réflexe de discipline interne et de préparation électorale. Mais la question de l’après-Biya ne dépend plus seulement de rumeurs sur sa santé avec un président de 93 ans absent depuis six semaines, une vice-présidence constitutionnelle non pourvue, un gouvernement toujours attendu plusieurs mois après le début du nouveau mandat et un parti contraint de démontrer qu’il peut fonctionner sans son chef dans la salle.
Que Paul Biya rentre demain ou dans un mois, la question de l’organisation de sa succession est désormais installée au cœur du débat public camerounais, et la réunion de ce mercredi en aura été, quelle qu’en soit l’issue, le révélateur.





