OIF 2026 : la RDC mobilise le Tchad pour faire élire Juliana Lumumba face à Louise Mushikiwabo


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Portrait de Juliana Lumumba, candidate à la tête de l'OIF
Portrait de Juliana Lumumba, candidate à la tête de l'OIF

À quelques mois de l’élection du prochain secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), la bataille diplomatique s’intensifie en Afrique. Cette semaine, la République démocratique du Congo a dépêché une importante délégation à N’Djamena pour convaincre le Tchad de soutenir la candidature de Juliana Amato Lumumba face à la secrétaire générale sortante, Louise Mushikiwabo.

A six mois de l’élection du secrétaire général de l’OIF, la RDC met tout en œuvre pour battre Louise Mushikiwabo, la Rwandaise en quête d’un troisième mandat à la tête de l’organisation. Portée par le Président Félix Tshisekedi, l’offensive diplomatique congolaise traduit l’ambition croissante de Kinshasa de peser davantage non seulement dans les organisations internationales, mais aussi dans les équilibres politiques africains.

Une mission diplomatique de la RDC chez son allié tchadien

C’est dans les salons feutrés du pouvoir tchadien que le ministre délégué congolais chargé de la Francophonie, Crispin Mbadu Phanzu, a remis un message officiel du chef de l’État congolais à Mahamat Idriss Déby Itno. Le but de cette démarche est obtenir le soutien du Tchad pour l’élection prévue en novembre 2026 au Cambodge. En effet, le Sommet de la Francophonie de Phnom Penh est prévu en novembre 2026. À travers cette visite, la RDC cherche à rallier un maximum de voix africaines autour de sa candidate. Avant N’Djamena, des émissaires congolais avaient déjà effectué des déplacements au Cap-Vert et en République du Congo.

Vis-à-vis de la RDC, le Tchad a un devoir de reconnaissance, et Kinshasa ne manquera sans doute pas de jouer sur cet élément. En 2023, le Président congolais avait été désigné médiateur par la CEEAC dans la crise politique au Tchad. A ce titre, Félix Tshisekedi avait réussi à obtenir un accord entre le régime de N’Djamena et le président du parti d’opposition, Les Transformateurs. Cet accord avait permis le retour au pays de Succès Masra et sa nomination au poste de Premier ministre, et enfin la tenue de l’élection présidentielle qui s’est soldée par la victoire de Mahamat Idriss Déby Itno.

Le succès de la médiation de Félix Tshisekedi avait été si bien perçu à N’Djamena que le Président tchadien avait décidé de rendre hommage à son homologue congolais en le décorant et en baptisant de son nom une rue du Tchad. Le moment est donc bien indiqué pour permettre au Tchad de retourner l’ascenseur à la RDC.

Pour Kinshasa, la campagne dépasse largement le simple cadre protocolaire. Elle s’inscrit dans une stratégie de repositionnement diplomatique de la RDC, longtemps marginalisée dans certaines grandes instances internationales malgré son poids démographique et géopolitique.

La RDC, premier pays francophone au monde : un argument de poids

Durant les échanges à N’Djamena, la délégation congolaise a largement insisté sur un argument devenu central dans la campagne de Kinshasa : la RDC est aujourd’hui considérée comme le premier pays d’Afrique francophone et aussi le pays comptant le plus grand nombre de francophones au monde. « La République démocratique du Congo est aujourd’hui le premier pays francophone au monde en termes de locuteurs », a rappelé Crispin Mbadu. Avec plus de cent millions d’habitants et une jeunesse majoritairement francophone, Kinshasa estime que cette réalité lui confère une légitimité naturelle pour diriger l’OIF.

Cet argument démographique est également politique. Depuis plusieurs années, les autorités congolaises considèrent que l’Afrique francophone doit occuper une place plus importante dans la gouvernance de l’organisation, souvent perçue comme encore très influencée par les équilibres diplomatiques entre Paris, Ottawa et certaines capitales africaines.

Juliana Lumumba veut refonder la Francophonie

Face aux autorités tchadiennes, Juliana Amato Lumumba a tenté de donner une dimension plus idéologique à sa candidature. La candidate congolaise défend une transformation profonde de l’Organisation internationale de la Francophonie. Selon elle, l’institution ne peut plus se limiter à la promotion de la langue française et des échanges culturels. Elle plaide pour une Francophonie davantage tournée vers les enjeux économiques, les crises sécuritaires, la jeunesse, l’emploi et les aspirations des populations africaines.

La candidate évoque ainsi « neuf projets pour une francophonie neuve », avec la volonté de construire une organisation « plus inclusive, plus solidaire, plus unie et plus proche du peuple ». Dans l’entourage diplomatique congolais, certains présentent cette candidature comme celle d’une « Francophonie des peuples », capable de devenir un véritable espace d’influence géopolitique face aux recompositions internationales actuelles.

Une élection aux allures d’un duel RDC-Rwanda

Le scrutin de novembre 2026 s’annonce particulièrement sensible. Car derrière l’élection du secrétaire général de l’OIF se joue aussi une rivalité régionale entre la RDC et le Rwanda. Louise Mushikiwabo a exprimé son intention de briguer un troisième mandat à un moment de fortes tensions entre Kigali et Kinshasa autour du conflit dans l’est congolais. La candidature congolaise a immédiatement pris les allures d’un défi lancé à Kigali.

Chaque candidat, porté par son pays, met les bouchées doubles pour rallier les Etats membres et s’attirer leurs faveurs. De toute façon, la victoire sera du côté de celui qui réussira à développer la diplomatie la plus efficace. À six mois du scrutin, la campagne s’annonce intense. Et dans les couloirs diplomatiques africains, chacun sait déjà que la bataille pour la Francophonie sera autant politique que linguistique.

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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