
Il fut un temps où Félix Tshisekedi aimait à se présenter comme l’homme de la rupture démocratique, le fils d’un opposant historique venu refermer la parenthèse des présidences à vie, des manipulations constitutionnelles et des transitions sans fin. Sept ans après son arrivée au pouvoir, le masque tombe progressivement. À mesure que les difficultés s’accumulent (guerre persistante dans l’Est, économie sous tension, corruption endémique, institutions fragilisées) le président congolais semble découvrir une passion très africaine : celle du pouvoir prolongé.
La conférence de presse du 6 mai à Kinshasa restera sans doute comme un grand tournant politique en RDC. Pendant trois heures, devant un parterre de journalistes et de ministres soigneusement alignés, Félix Tshisekedi a cessé de tourner autour du pot. Oui, un troisième mandat est désormais envisagé. Oui, la révision de la Constitution fait partie du projet politique de l’UDPS. Oui, il se dit prêt à « revenir » si les Congolais le lui demandent. La formule est connue, usée jusqu’à la corde sur le continent : le chef ne veut rien pour lui-même, il se « sacrifie » simplement pour répondre à « l’appel du peuple ».
L’incapacité à accepter l’alternance
On connaît la musique. D’Abidjan à Kampala, de Brazzaville à Kigali, tous les apprentis présidents à durée indéterminée ont commencé par la même rhétorique. Aucun ne dit jamais : « Je veux rester au pouvoir. » Tous expliquent qu’ils obéissent à une nécessité supérieure, à une demande populaire, à une urgence nationale. Derrière les mots polis se cache pourtant une réalité brutale : l’incapacité à accepter l’alternance.
Le plus inquiétant n’est d’ailleurs pas seulement l’évocation d’un troisième mandat. C’est la banalisation progressive de l’idée même de toucher à la Constitution. L’article 220, censé verrouiller la limitation des mandats présidentiels, constituait jusqu’ici l’un des rares garde-fous encore respectés dans une région où les Constitutions sont devenues des brouillons réécrits au gré des ambitions personnelles. Aujourd’hui, Tshisekedi ouvre clairement la porte à sa remise en cause.
Quand l’instabilité sécuritaire devient une assurance-vie politique
Et comme souvent lorsqu’un pouvoir cherche à justifier l’injustifiable, les arguments avancés frisent l’absurde. Voilà désormais que le partenariat entre Kinshasa et Washington exigerait des « réformes constitutionnelles ». On peine à croire que les investisseurs américains réclament soudainement une modification des règles démocratiques congolaises pour signer des contrats miniers. L’argument ressemble surtout à une tentative maladroite de donner une caution internationale à un projet essentiellement politique : verrouiller l’avenir institutionnel du pays.
Mais le moment le plus grave de cette conférence reste sans doute ailleurs. En liant explicitement la tenue des élections de 2028 à la fin du conflit dans l’Est, Félix Tshisekedi a franchi une ligne dangereuse. Le raisonnement est simple : tant que la guerre continue, les élections pourraient être reportées. En d’autres termes, l’instabilité sécuritaire devient potentiellement une assurance-vie politique.
Invoquer la guerre pour suspendre la démocratie
Le parallèle avec l’Ukraine est particulièrement trompeur. Volodymyr Zelensky dirige un pays victime d’une invasion militaire totale menée par une puissance nucléaire. La RDC, elle, souffre d’un conflit chronique que les autorités promettent précisément de résoudre depuis des années. Utiliser cette tragédie nationale comme argument pour préparer l’opinion à un possible glissement électoral relève d’un cynisme préoccupant.
Car enfin, si l’insécurité empêche l’organisation d’élections nationales, comment pourrait-elle permettre un référendum constitutionnel ? La contradiction saute aux yeux. Soit l’État est capable d’organiser des consultations populaires, soit il ne l’est pas. Mais on ne peut invoquer la guerre pour suspendre la démocratie. Tout en prétendant consulter le peuple lorsqu’il s’agit de prolonger son propre pouvoir.
Envol de l’espoir d’une respiration démocratique après l’ère Kabila
Le plus ironique dans cette affaire est que Félix Tshisekedi avait lui-même bénéficié de la lassitude des Congolais face aux dérives du régime précédent. Son accession au pouvoir en 2019 incarnait, malgré toutes les ambiguïtés du scrutin, l’espoir d’une respiration démocratique après dix-huit ans de règne de Joseph Kabila. Aujourd’hui, les méthodes qu’il dénonçait hier deviennent progressivement les siennes : concentration du pouvoir, personnalisation des institutions, instrumentalisation de la sécurité nationale, pression sur les contre-pouvoirs et désormais tentation constitutionnelle.
Les Églises catholique et protestante ont raison de tirer la sonnette d’alarme. En RDC, elles demeurent parmi les rares institutions capables de parler au nom de l’intérêt général sans dépendre directement du pouvoir. Leur inquiétude n’a rien d’idéologique. Elle repose sur une évidence historique : chaque fois qu’un dirigeant africain commence à considérer la Constitution comme un obstacle personnel plutôt qu’une règle collective, le pays entre dans une zone de turbulences.
Tshisekedi, un dirigeant dangereux pour la démocratie ?
La RDC n’a pas besoin d’un Président éternel. Elle a besoin d’institutions solides, de justice, de sécurité et d’une armée capable de protéger sa population. Elle a besoin d’un État qui fonctionne indépendamment des hommes qui l’occupent. À force de vouloir incarner la nation à lui seul, Félix Tshisekedi risque surtout d’affaiblir davantage un système déjà extrêmement fragile. Le drame est que cette dérive était prévisible. Le pouvoir prolongé produit presque toujours les mêmes effets. L’entourage devient une cour. Les critiques sont assimilées à des trahisons. Et l’intérêt du pays finit par se confondre avec celui du chef.
Le Président congolais semble désormais convaincu qu’il demeure indispensable à la survie de la RDC. C’est précisément le moment où un dirigeant devient dangereux pour la démocratie. Au fond, la vraie question n’est pas de savoir si les Congolais peuvent demander à Félix Tshisekedi de « revenir ». La vraie question est de savoir si lui est encore capable d’imaginer quitter le pouvoir.



