OIF : Juliana Lumumba, l’atout congolais face à Louise Mushikiwabo pour incarner un nouveau souffle francophone


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Portrait de Juliana Lumumba, candidate à la tête de l'OIF
Portrait de Juliana Lumumba, candidate à la tête de l'OIF

La bataille pour le secrétariat général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) s’annonce comme l’un des rendez-vous diplomatiques majeurs de l’année 2026 dans l’espace francophone. En officialisant la candidature de Juliana Amato Lumumba, la RDC entre frontalement en concurrence avec l’actuelle titulaire du poste, la Rwandaise Louise Mushikiwabo, qui brigue un nouveau mandat.

Au-delà de la rivalité géopolitique sous-jacente entre Kinshasa et Kigali, la candidature congolaise repose sur un argumentaire stratégique : expérience, légitimité historique, ancrage panafricain et capacité à incarner une « francophonie des peuples ».

Une légitimité symbolique à forte portée historique

Fille de Patrice Émery Lumumba, figure majeure des indépendances africaines, Juliana Lumumba porte un nom qui résonne bien au-delà des frontières congolaises. Elle-même le rappelle d’ailleurs en ces termes : « S’appeler Lumumba, c’est d’abord en être digne et se soumettre à un devoir de responsabilité ». Dans une organisation où la mémoire, la langue et l’histoire coloniale sont intimement liées, cette filiation constitue un atout diplomatique considérable. Elle symbolise une Francophonie capable d’assumer son passé tout en s’inscrivant dans une dynamique de souveraineté et de modernité.

Face à Louise Mushikiwabo, ancienne ministre rwandaise des Affaires étrangères et secrétaire générale de l’OIF depuis 2019, Juliana Lumumba incarne moins la continuité institutionnelle qu’un possible tournant politique et symbolique.

Une expérience politique et institutionnelle solide

Diplômée de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Juliana Lumumba dispose d’un DEA en sciences politiques et sociologie de la défense. Son parcours s’étend sur plus de trente ans entre journalisme international, responsabilités gouvernementales et diplomatie culturelle.

Ancienne vice-ministre puis ministre de la Culture (1998-2001), elle a représenté la RDC dans plusieurs forums internationaux, notamment lors de l’Exposition universelle de Lisbonne et dans le cadre d’accords régionaux africains. Elle a supervisé la traduction de textes fondamentaux en langues nationales congolaises, illustrant une sensibilité à la diversité linguistique, un enjeu central pour l’OIF. Là où Mushikiwabo met en avant son expérience diplomatique classique et son action à la tête de l’institution, Lumumba oppose un profil transversal : culture, médias, économie et gouvernance.

Une expertise panafricaine en intégration économique doublée d’une voix engagée pour les femmes et les jeunes

L’un des atouts majeurs de la candidate congolaise réside dans son passage à la tête de l’Union des Chambres de commerce africaines (2007-2015), basée au Caire. À ce poste, elle a travaillé sur :

  • l’harmonisation des cadres juridiques économiques,
  • la promotion du commerce intra-africain,
  • le transfert de technologies,
  • la diffusion d’informations économiques fiables.

Dans un contexte où l’OIF cherche à renforcer sa dimension économique et à accompagner la jeunesse africaine vers l’emploi et l’entrepreneuriat, cette expérience constitue un argument stratégique. Elle peut ainsi articuler francophonie linguistique et francophonie économique, un axe de plus en plus central dans la compétition d’influence mondiale.

Depuis 2015, Juliana Lumumba intervient régulièrement comme conférencière internationale sur l’entrepreneuriat africain, le leadership féminin et l’intégration continentale. Elle s’est exprimée lors de grands rendez-vous internationaux, notamment à la COP21, pour défendre la place des femmes dans le développement économique africain. Dans une OIF qui affiche l’égalité femmes-hommes et la jeunesse comme priorités stratégiques, cette constance militante renforce la crédibilité de sa candidature.

Le poids démographique de la RDC : un argument stratégique en soutien d’un profil polyglotte

La RDC est aujourd’hui le plus grand bassin francophone au monde en nombre de locuteurs. À l’horizon 2050, l’Afrique concentrera l’essentiel des francophones mondiaux, et Kinshasa revendique un rôle central dans cette dynamique. La visite récente d’Éléonore Caroit à Kinshasa et l’entretien entre Félix Tshisekedi et Emmanuel Macron à Paris ont confirmé que le dossier est pris au sérieux au plus haut niveau diplomatique. La France, tout en affichant sa neutralité, reconnaît le poids stratégique de la RDC dans l’avenir de la langue française. Dans cette perspective, confier le secrétariat général à une personnalité issue du premier bassin francophone mondial apparaît comme un argument politique cohérent.

Au-delà du poids démographique de son pays, Juliana Lumumba jouit d’un autre atout de taille : polyglotte (français, arabe, anglais, lingala, swahili, avec des notions de russe), elle incarne une francophonie ouverte sur le multilinguisme et le dialogue interculturel. Pour une OIF regroupant 88 États et gouvernements membres et observateurs sur plusieurs continents, cette capacité à circuler entre différents espaces linguistiques constitue un atout diplomatique réel.

Une candidature qui transcende les clivages internes

Fait notable : la désignation de Juliana Lumumba a reçu le soutien public de Patrick Nkanga, cadre du PPRD proche de l’ancien Président, Joseph Kabila. « Le choix porté sur Madame Juliana Lumumba pour briguer le poste de Secrétaire générale de l’OIF est judicieux et symbolique. Il transcende nos divergences politiques internes, et je salue cette décision », a tweeté le proche de Kabila.

Et de poursuivre : « D’ores et déjà, je lui souhaite bonne chance, dans l’espoir de voir une digne fille de la République démocratique du Congo exercer cette haute responsabilité et porter haut les valeurs de notre organisation, l’OIF, dans l’intérêt de tous les pays membres ». Ce soutien transpartisan renforce l’image d’une candidature nationale plutôt que partisane. Dans une compétition diplomatique où l’unité interne pèse sur la crédibilité externe, cet élément – en soi un fait rare en RDC que de voir un responsable de l’opposition approuver publiquement un acte posé par le gouvernement – constitue un avantage non négligeable.

Une bataille à forte dimension géopolitique

Louise Mushikiwabo mettra en avant son bilan, sa connaissance des rouages internes et la stabilité institutionnelle. Mais la question d’un troisième mandat pourrait susciter des débats au sein des États membres. Juliana Lumumba, de son côté, peut capitaliser sur :

  • une légitimité historique forte,
  • une expérience politique et économique diversifiée,
  • un engagement sociétal affirmé,
  • le poids démographique et linguistique de la RDC,
  • un contexte régional où la compétition d’influence est devenue centrale.

Mais au-delà des profils personnels, cette élection se déroule sur fond de tensions persistantes entre la RDC et le Rwanda. Le choix du prochain secrétaire général pourrait être interprété comme un signal politique fort au sein de l’espace francophone africain. La question dépasse donc les candidatures individuelles : elle interroge l’orientation future de la Francophonie, institution de coopération technique ou acteur politique affirmé ?

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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