Maroc : Akhannouch, le milliardaire face à la colère de la GenZ 212


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Aziz Akhannouch, chef du gouvernement marocain
Aziz Akhannouch; Premier ministre du Maroc

Les élections législatives du 23 septembre 2026 se tiendront dans un pays où la contestation de la GenZ 212 a été éteinte par les tribunaux sans que ses causes aient été traitées. Chômage des jeunes, sentiment de corruption, départs massifs vers Ceuta : le bilan d’Aziz Akhannouch, milliardaire devenu chef du gouvernement, se lit à travers ce décalage.

Le collectif GenZ 212 est né fin septembre 2025 sur Discord et TikTok, sans parti ni porte-parole identifié. En quelques jours, il a fait descendre des milliers de jeunes dans la rue, de Rabat à Agadir, autour d’un mot d’ordre devenu slogan, des hôpitaux et des écoles avant les stades. Les revendications ont vite intégré l’emploi, la lutte contre la corruption, puis le départ du gouvernement Akhannouch.

GenZ 212 : une contestation éteinte par les tribunaux marocains

La mobilisation a reflué à la mi-octobre, face à la repression et un discours de Mohammed VI appelant à accélérer les réformes sociales et l’annonce d’un effort budgétaire de 13 milliards d’euros pour la santé et l’éducation en 2026.

Les poursuites, elles, ont suivi leur cours. Fin octobre 2025, le parquet recensait plus de 2 400 personnes poursuivies, dont plus de 1 400 placées en détention, et 411 condamnations déjà prononcées, dont 76 visant des mineurs ; 61 d’entre elles allaient d’un à quinze ans de prison ferme. Début avril 2026, France 24 faisait état de plus de 5 000 interpellations depuis le début du mouvement et d’environ 2 000 personnes encore détenues.

Le verdict le plus lourd a été rendu le 17 février 2026 par la cour d’appel de Marrakech : 48 accusés condamnés à des peines allant de six mois à six ans de prison ferme, soit un cumul de 106 ans et demi, pour incendie volontaire, attroupement armé, dégradations et violences contre des agents publics. La répression a également atteint la diaspora. Zineb El Kharroubi, militante franco-marocaine de 29 ans interpellée en février à l’aéroport de Marrakech, a été condamnée fin juin à six mois avec sursis pour des publications diffusées depuis Paris.

L’Association marocaine des droits humains dénonce des procédures expéditives et une sévérité hors de proportion avec les faits reprochés. Le parquet répond que les conditions du procès équitable ont été respectées et rappelle les violences commises en marge de certains rassemblements, notamment près d’Agadir, où trois personnes ont trouvé la mort. Afrik.com a documenté ce resserrement de l’étau judiciaire autour des voix critiques installées à l’étranger.

Aziz Akhannouch, milliardaire et chef du gouvernement

Aziz Akhannouch, 64 ans, occupe une position rare. Le classement Forbes 2026 évalue la fortune familiale du chef du gouvernement à 1,6 milliard de dollars, ce qui en fait la deuxième du royaume derrière Othman Benjelloun (1,7 milliard, Bank of Africa) et devant Anas Sefrioui (1,3 milliard, Addoha). Le groupe familial Akwa pèse dans les hydrocarbures, le gaz et la chimie, à travers Afriquia Gaz ou Maghreb Oxygène.

Posséder une grande fortune n’a rien d’illégal et ne dit rien de la qualité d’une gestion publique. La difficulté tient à la superposition des deux rôles. Ses opposants dénoncent depuis des années de possibles conflits d’intérêts, en raison du poids d’Afriquia dans la distribution des carburants et de l’attribution des marchés du dessalement. Ces accusations n’établissent aucun fait de corruption imputable au chef du gouvernement mais alimentent en revanche l’idée d’un pouvoir où réussite privée et commande publique se recouvrent.

Chômage des jeunes au Maroc : une croissance qui ne crée pas assez d’emplois

L’économie marocaine n’est pourtant pas à l’arrêt et dans son rapport de suivi publié fin juillet 2026, la Banque mondiale estime que le PIB réel a progressé de 4,9 % en 2025, meilleure performance depuis une décennie, portée par l’investissement public, les chantiers d’infrastructures et la reprise agricole. Elle table sur 4,2 % en 2026. L’inflation est restée à 0,8 % en 2025, le déficit budgétaire est revenu à 3,5 % du PIB et S&P a relevé la note souveraine du Maroc en catégorie « investissement ».

Les données sur l’emploi dessinent pourtant un tout autre tableau. Le Haut-Commissariat au Plan a refondu son enquête au premier trimestre 2026 pour l’aligner sur les normes de l’Organisation internationale du travail. Au premier trimestre 2026, le chômage strict s’établissait à 10,8 %, mais grimpait à 13,5 % en milieu urbain, 16,1 % chez les femmes et 29,2 % chez les 15-24 ans.

Le taux composite de sous-utilisation de la main-d’œuvre, qui agrège chômage, sous-emploi et main-d’œuvre potentielle, atteignait 22,5 % au niveau national et 45,3 % chez les jeunes. Au deuxième trimestre, ces deux derniers indicateurs revenaient à 27,2 % et 41,7 %, mais cela signifie que plus de quatre jeunes sur dix restent privés d’un travail à la mesure de leurs besoins. Le HCP précise que ces chiffres ne sont pas comparables aux séries antérieures ; la Banque mondiale y voit une photographie plus précise, et plus préoccupante, du marché du travail marocain.

Ceuta, révélateur du malaise de la jeunesse marocaine

Le décalage entre les indicateurs et le vécu a pris une forme spectaculaire fin juillet 2026 lorsque 60 000 personnes, en très grande majorité de jeunes hommes marocains, ont franchi la frontière de l’enclave espagnole de Ceuta depuis Fnideq, à pied ou à la nage, après la circulation d’une rumeur sur les réseaux sociaux. Le bilan humain évoque 72 morts selon la délégation du gouvernement espagnol, 88 selon les autorités de la ville autonome de Ceuta, près de 130 victimes et des dizaines de disparus selon l’AMDH, qui réclame une enquête indépendante. La quasi-totalité des autres migrants a été renvoyée au Maroc en quelques jours. L’épisode est survenu au lendemain d’un discours du Trône consacré à l’émergence industrielle du royaume, un contraste qu’Afrik.com a analysé dans Ceuta : Mohammed VI célèbre l’émergence, sa jeunesse fuit à la nage.

Les responsabilités ne s’arrêtent pas à Rabat. Le Maroc est le premier bénéficiaire mondial des financements de l’Agence française de développement, avec environ 400 millions d’euros de prêts par an, et la France son premier investisseur étranger. L’Union européenne a consacré près de 1,5 milliard d’euros à sa coopération bilatérale avec le royaume entre 2014 et 2020, puis 631 millions sur 2021-2022, auxquels s’ajoutent un programme migratoire de 152 millions négocié en 2022 et cinq programmes annoncés en 2023 pour 624 millions. Paris et Bruxelles financent donc à la fois le développement du royaume et son rôle de verrou migratoire, sans indicateur public permettant de mesurer ce que ces montants produisent pour l’emploi des jeunes dans les régions de départ.

Corruption au Maroc : le dénominateur commun de la colère

Dans l’indice de perception de la corruption publié par Transparency International en février 2026, le Maroc obtient 39 points sur 100 et se classe 91e sur 182 pays. Le score progresse de deux points et de huit places par rapport à 2024, mais reste en deçà des 43 points et de la 73e place atteints en 2018. Depuis 2012, le royaume oscille dans la même fourchette étroite. Transparency Maroc pointe le gel d’un corpus législatif anticorruption prévu par la Constitution de 2011 qui envisageait une loi sur les conflits d’intérêts, un accès à l’information, aux déclaration de patrimoine, et la protection des lanceurs d’alerte.

La réussite politique de GenZ 212 tient à ce qu’il a relié des revendications jusque-là traitées séparément avec hôpitaux, école publique, emploi, coût de la vie, dépenses engagées pour le Mondial 2030, autour d’un même soupçon sur la répartition des richesses. Akhannouch s’est retrouvé au centre de chacune d’elles. Les inégalités marocaines précèdent largement son arrivée à la primature en 2021, mais son profil offrait au mouvement une cible lisible, alors que le soft power marocain célébré par Forbes repose sur des parcours construits hors du royaume.

Législatives du 23 septembre 2026 : un retrait qui ne solde pas le débat

Le 11 janvier 2026, Aziz Akhannouch a annoncé qu’il ne briguerait pas un troisième mandat à la tête du Rassemblement national des indépendants et qu’il ne serait pas candidat aux législatives, invoquant la règle interne du parti limitant à deux les mandats consécutifs. Le congrès extraordinaire du 7 février à El Jadida a élu à sa place Mohamed Chaouki, député de Boulemane et dirigeant de la société financière AD Capital, seul candidat en lice. Le RNI a dévoilé ses listes dès le 5 juin, sans le nom de son ancien président.

Le chef du gouvernement sortant laisse donc un bilan macroéconomique ou la croissance marocaine n’a pas profité à sa jeunesse.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
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