Ceuta : Mohammed VI célèbre l’émergence, sa jeunesse fuit à la nage


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Ceuta migrants marocains débarquant en Espagne
Ceuta migrants marocains débarquant en Espagne

Le 29 juillet au soir, depuis Tétouan, Mohammed VI a dressé le bilan de vingt-sept ans de règne célébrant une croissance de 4,9 %, le maroc premier exportateur automobile d’Afrique, vingt millions de touristes, protection sociale généralisée. Le lendemain, jour de la Fête du Trône, des milliers de jeunes Marocains convergeaient vers Fnideq, à quelques dizaines de kilomètres de là, pour gagner Ceuta à la nage. Neuf sont morts. L’Espagne a déployé l’armée. Le décalage entre les deux scènes démontre l’échec du bilan royal.

Le discours du Trône livré mercredi soir décrit un pays à l’étape charnière de son développement. Le souverain y détaille une croissance de 4,9 % en 2025, une capacité de production automobile approchant le million de véhicules, une saison touristique record à près de vingt millions de visiteurs. Il consacre plusieurs paragraphes à la souveraineté industrielle, à l’hydrogène vert, à la généralisation de la protection sociale. Il estime qu’« un idéal de confiance et d’optimisme doit l’emporter » sur les discours nourrissant le désespoir et la frustration. Le chômage des jeunes n’y figure pas plus que les revendications de la GENZ 212. L’émigration non plus.

Vingt-quatre heures plus tard, le roi présidait à M’diq une réception pour la Fête du Trône alors qu’à une vingtaine de kilomètres, des milliers de jeunes se massaient à Fnideq. Des centaines sont entrés à Ceuta à la nage ou en embarcation gonflable près de la plage du Tarajal. Neuf ont péri dans la journée, portant à plus de soixante le nombre de morts sur cette route en douze mois. Madrid a annoncé le déploiement de l’armée en appui de la Garde civile, Fernando Grande-Marlaska s’est rendu sur place ce vendredi, Bruxelles a proposé un renfort de Frontex. Aucune réaction officielle marocaine n’a été publiée.

Un déclencheur juridique, pas un chantage migratoire

L’élément déclencheur est espagnol. Le 29 juin, la cinquième section de la chambre du contentieux administratif du Tribunal suprême a jugé que le régime des renvois à chaud prévu pour Ceuta et Melilla ne s’applique pas à ceux qui arrivent à la nage, faute d’élément matériel de contention franchi. La décision impose un examen individuel et n’ouvre aucun droit au séjour. Pourtant, sur les réseaux sociaux, l’information est devenue une garantie de rester et a décleché la fuite de milliers de jeunes marocains. Le ministère espagnol de l’Intérieur accuse les réseaux de passeurs d’avoir exploitée cette fausse information.

Contrairement à mai 2021, où environ 9 000 personnes étaient entrées après un relâchement des contrôles marocains sur fond de crise autour du Sahara occidental, aucune autorité espagnole, marocaine ou européenne n’attribue cette poussée à une décision de Rabat. Marlaska a salué la coopération des forces marocaines. L’affaire se joue donc ailleurs.

Ce que le bilan royal ne mesure pas

Le Haut-Commissariat au Plan situe le chômage des 15-24 ans à 37,2 % en 2025, en hausse d’un demi-point, pour une moyenne nationale de 13 %. Le même organisme recense 2,9 millions de jeunes de 15 à 29 ans ni en emploi, ni en études, ni en formation, soit près d’un sur trois, dont 72 % de femmes.

Ces données avaient déjà produit une contestation politique. À partir du 27 septembre 2025, le collectif GenZ 212 mobilisait dans plusieurs villes pour réclamer des moyens pour la santé et l’éducation, en visant les dépenses engagées pour la CAN 2025 et le Mondial 2030 mais aussi le népotisme et la corruption du Royaume. Le rapport mondial 2026 de Human Rights Watch, s’appuyant sur l’Association marocaine des droits humains, fait état d’un usage de la force létale ayant causé trois morts, d’environ 2 100 arrestations et de poursuites contre au moins 1 400 personnes, dont 330 mineurs.

Le départ n’est pas un accident de l’été. L’OCDE comptabilise environ 3,3 millions de Marocains établis à l’étranger, avec un niveau de diplôme moyen nettement supérieur à celui de ceux qui restent, et un tiers des diplômés en médecine quittent le pays chaque année. Afrik.com relevait en décembre que le soft power marocain célébré par Forbes repose presque entièrement sur des parcours construits hors du royaume. Les nageurs du Tarajal appliquent la même logique, sans capital scolaire ni visa mais avec l’idée que pour avoir une chance de réussir au Maroc, il faut quitter le pays.

Réussir ailleurs, se taire au retour

Ceux qui partent découvrent une seconde contrainte, la critique formulée depuis l’Europe se paie au premier retour.

Ali Lmrabet, journaliste franco-marocain installé en Espagne depuis plus de vingt ans, interpellé le 12 juillet à Tanger et transféré à Casablanca dans une enquête pour diffusion présumée de fausses informations portant atteinte aux institutions constitutionnelles. Remis en liberté le 15 juillet, il reste visé par la procédure. Le rappeur et réalisateur El Mahdi Lyoubi, connu sous le nom de Mehdi Black Wind, a été empêché d’embarquer pour Marseille le 10 juillet à Rabat-Salé, incarcéré à Oukacha depuis le 15 et poursuivi au titre de l’article 179 du code pénal. Le tribunal d’Aïn Sebaâ a rejeté sa demande de mise en liberté le 22 juillet et renvoyé l’audience à ce 31 juillet.

Zineb Kharroubi, militante de GenZ 212 France arrêtée le 12 février à Marrakech, a été condamnée le 29 juin à Casablanca à six mois avec sursis pour des publications Instagram diffusées depuis Paris. L’historien franco-marocain Maâti Monjib, gracié en 2024, reste interdit de sortie du territoire et a été bloqué le 30 mars à Rabat-Salé.

Le Maroc a pourtant gagné quinze places au classement mondial de la liberté de la presse de RSF en 2026, passant du 120e au 105e rang, une progression que l’organisation nuance en décrivant un pluralisme de façade et une pression continue sur les journalistes indépendants.

Des milliers de jeunes qui choisissent d’affronter le courant du détroit en risquant la mort un jour de fête nationale devraient faire réfléchir Mohammed VI.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
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