Libérez Zineb El Kharroubi, militante GenZ 212 franco-marocaine jugée dans le vide au Maroc


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Zineb El Kharroubi
Zineb El Kharroubi

Interpellée le 12 février 2026 à l’aéroport de Marrakech à son retour de France, Zineb El Kharroubi,  Franco-Marocaine de 28 ans, est devenue le symbole de la répression judiciaire qui frappe le mouvement GenZ 212, y compris au sein de la diaspora. Poursuivie pour trois publications sur les réseaux sociaux, elle risque jusqu’à un an de prison. Deux mois après son arrestation, son procès se perd dans les renvois d’audience, pendant que la machine répressive du royaume tourne à plein régime. Paris et Emmanuel Macron, eux, ne disent rien.

Zineb El Kharroubi ne s’attendait pas à ce comité d’accueil. Le 12 février 2026, cette Franco-Marocaine de 28 ans, installée à Paris où elle travaille dans une société de production et de distribution de films, atterrit à l’aéroport Marrakech-Ménara pour rendre visite à sa famille. Elle est immédiatement interpellée par les services de sécurité. Un avis de recherche national avait été émis à son encontre.

Transférée dans la nuit à Casablanca et placée en garde à vue au siège de la préfecture de police, elle est présentée le lendemain au substitut du procureur près le tribunal d’Aïn Sebaâ où elle n’a pas pu bénéficier de l’assistance d’un avocat lors de cette comparution, les barreaux du pays étaient alors en grève contre le projet de loi 66.23 relatif à l’organisation de la profession. Le parquet décide de la poursuivre en état de liberté.

Trois posts sur les réseaux sociaux au cœur des poursuites

Ce que la justice marocaine reproche à Zineb El Kharroubi tient en trois publications sur les réseaux sociaux. Selon les informations rapportées par Telquel, il s’agit de posts diffusés pendant la période des manifestations GenZ 212, entre fin septembre et début octobre 2025. Depuis Paris, la jeune femme relayait les mots d’ordre du mouvement et documentait les rassemblements organisés par la diaspora en France.

Les charges retenues sont « incitation à la commission de délits par le biais de supports numériques ». S’y ajoute une plainte déposée par un citoyen marocain pour « diffamation et insulte ». Selon son entourage, Zineb n’a fait que « reposter les mots d’ordre annonçant des rassemblements en France ». Ni appels à la violence, ni propos injurieux, simplement le relais d’un mouvement qui réclamait de meilleurs services publics de santé et d’éducation. Pourtant, elle risque jusqu’à un an de prison.

Un procès qui s’enlise dans les renvois d’audience

Initialement fixé au 23 février 2026 devant le tribunal correctionnel de première instance de Casablanca, le procès a démarré par un non-événement. Comparaissant en liberté provisoire, la jeune militante a vu son avocate, Me Sara Soujar, demander un report : la défense n’avait pas encore reçu le document d’inculpation. Le tribunal a accepté et renvoyé l’audience au 9 mars.

Depuis, c’est le silence. Aucun média marocain ni international n’a couvert l’audience du 9 mars. Tout laisse penser que le dossier a fait l’objet d’un nouveau renvoi, scénario banal dans les affaires politiques au Maroc, où la procédure judiciaire elle-même devient une sanction en maintenant les prévenus dans une incertitude prolongée qui entrave leur vie professionnelle et personnelle.

Son autre avocate, Me Oumaima Boujaera, a qualifié la procédure de « procès purement politique » et d’« atteinte grave à la liberté d’expression ». Le cinéaste franco-marocain Ismaël El Iraki a lancé le 22 février une pétition sur Change.org demandant l’abandon des charges, qui a recueilli déjà prés de 50 000 signatures.

Première militante de la diaspora poursuivie : un précédent inquiétant

Zineb El Kharroubi est la première activiste de la GenZ 212 issue de la diaspora à être poursuivie au Maroc, ouvrant un précédent pour les centaines de milliers de Marocains résidant à l’étranger qui ont exprimé leur soutien au mouvement sur les réseaux sociaux.

Le message est clair : s’exprimer depuis l’étranger contre le régime, c’est risquer d’être inquiété au prochain retour sur le sol marocain. La députée de l’opposition Fatima Tamni, figure de la gauche démocratique, a interpellé le ministre de l’Intérieur sur « les garanties protégeant les jeunes Marocains résidant à l’étranger contre des arrestations arbitraires à leur retour ». Sa question n’a pas reçu de réponse publique.

Des rassemblements de solidarité ont été organisés à Paris, place de la République le 13 février, puis le 23, et à Marseille. L’Association marocaine des droits humains (AMDH) a affiché son soutien et annoncé suivre de près la procédure.

La GenZ 212 : un mouvement décapité mais pas éteint

L’arrestation de Zineb El Kharroubi s’inscrit dans une répression bien plus large. Selon les chiffres les plus récents, rapportés par France 24 début avril 2026, plus de 5 000 arrestations ont été dénombrées depuis le début de la contestation en septembre 2025, et quelque 2 000 personnes seraient encore en détention.

Fin mars 2026, le rappeur Souhaib Qabli, alias L7ASSAL, a écopé de huit mois de prison ferme et d’une amende de 1 000 dirhams. Arrêté le 2 mars à Fès et transféré à Taza, le jeune homme de 20 ans a été condamné le 26 mars par le tribunal de première instance pour « violation du devoir de respect envers une institution constitutionnelle par voie électronique » et « outrage à une personne morale ». Il a en revanche été acquitté des charges de diffusion de fausses informations. Ses chansons, diffusées sur les réseaux sociaux, dénonçaient la corruption, les défaillances des services publics et la normalisation avec Israël. Il est le troisième rappeur considéré comme proche du mouvement à être arrêté depuis l’automne 2025. Son avocat a annoncé faire appel.

L’AMDH avait comptabilisé dès octobre 2025 plus de 1 500 personnes poursuivies, dont 240 condamnées par le seul tribunal d’Agadir, avec 39 peines allant de six à quinze ans de prison. Des chiffres qui placent la répression de la GenZ 212 parmi les épisodes les plus durs de l’histoire récente du Maroc en matière de libertés publiques.

Sansal et El Kharroubi : deux poids, deux mesures pour Paris

Le parallèle avec l’affaire Boualem Sansal est difficile à esquiver. Lorsque l’écrivain franco-algérien a été arrêté à l’aéroport d’Alger en novembre 2024, la France s’est immédiatement et bruyamment mobilisée derrière Brino Retailleau et l’extrème Droite.

Sansal a finalement été gracié le 12 novembre 2025, non grâce aux pressions françaises, mais après qu’une démarche personnelle du président allemand Frank-Walter Steinmeier auprès de son homologue algérien Abdelmadjid Tebboune a débloqué la situation. Puis Boualem Sansal a quitté son éditeur historique pour rejoindre Grasset et Bolloré, avant de quitter la France pour la Belgique.

Pour Zineb El Kharroubi, Franco-Marocaine arrêtée dans des circonstances comparables à sa descente d’avion, le silence de Paris est total. Ainsi, aucune déclaration du Quai d’Orsay. Aucune interpellation au Parlement. Pas de médiatisation de son comité de soutien. La nationalité française protège-t-elle différemment selon l’identité du régime mis en cause ?

La réponse est politique. Avec Emmanuel Macron, le Maroc est devenu un partenaire privilégié de la France en matière migratoire, sécuritaire, économique. Défendre Sansal coûtait peu sur le plan des intérêts stratégiques et était même pour l’extrème Droite une opréation de communication ; défendre Zineb face à Rabat, en pleine période de réchauffement franco-marocain, est une autre affaire. Donc on l’abandonne, comme Maâti Monjib, l’historien invité par la Sorbonne et bloqué à son départ du Maroc.

La criminalisation de la parole numérique, outil de répression ordinaire

L’affaire Zineb El Kharroubi est révélatrice d’une tendance qui s’affirme au Maroc : la criminalisation systématique de l’expression en ligne. La notion d’« incitation à commettre des délits via internet » offre aux autorités un outil juridique élastique permettant de poursuivre quiconque relaie un mot d’ordre de manifestation ou partage une vidéo de protestation. Désormais au Maroc il n’est plus possible de critiquer le gouvernement sur les réseaux sociaux.

Pour une jeune femme qui vit et travaille à Paris, dont le seul tort est d’avoir relayé depuis ses comptes personnels les appels d’un mouvement pacifique réclamant de meilleurs hôpitaux et de meilleures écoles, la perspective d’une condamnation pénale pose une question fondamentale : où commence la solidarité citoyenne et où finit le délit dans le royaume de Mohammed VI ? Et la seconde question concerne la France qui abandonne certains de ses ressortissants.

Zainab Musa
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Zainab Musa est une journaliste collaborant avec afrik.com, spécialisée dans l'actualité politique, économique et sociale du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest. À travers ses enquêtes approfondies et ses analyses percutantes, elle met en lumière des sujets sensibles tels que la corruption, les tensions géopolitiques, les enjeux environnementaux et les défis de la transition énergétique. Ses articles traitent également des évolutions sociétales et culturelles, notamment à travers des reportages sur les figures influentes du Maroc et de l’Algérie. Son approche rigoureuse et son regard critique font d’elle une voix incontournable du journalisme africain francophone.
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