AFD, OCP, cadmium : quand la France soutient des engrais cancérogènes en Afrique


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Cadmium
Cadmium

Le média français Vert.eco révèle que l’Agence française de développement (AFD) a accordé 350 millions d’euros à l’Office chérifien des phosphates (OCP), l’un des plus gros prêts non souverains de son histoire, pour l’aider à conquérir le marché africain des engrais. Problème : l’accord ne contient aucune clause sur le cadmium, ce métal lourd cancérogène dont les engrais phosphatés marocains sont massivement chargés. Alors que la Fondation Farm, elle-même financée par l’AFD, alerte sur la vulnérabilité particulière des sols africains à cette contamination, Paris a choisi d’ignorer le risque. En toile de fond : la réconciliation diplomatique entre Emmanuel Macron et Mohammed VI. L’Afrique, déjà laboratoire à ciel ouvert des engrais de l’OCP, pourrait bien devenir la prochaine victime collatérale d’un arbitrage où la santé des populations pèse moins que la raison d’État.

350 millions d’euros pour l’expansion africaine de l’OCP, pas un mot sur le cadmium

C’est une enquête du média écologiste Vert.eco, publiée le 8 avril 2026, qui met en lumière un angle jusqu’ici peu documenté du dossier cadmium. Selon les révélations de la journaliste Anne-Claire Poirier, l’AFD a signé, le 9 mai 2025, un accord de financement de 350 millions d’euros avec l’OCP, le géant marocain des phosphates, détenu à 95% par l’État marocain. C’est l’un des plus gros prêts non souverains jamais accordés par l’agence française. Le financement s’inscrit dans le programme d’investissement vert de l’OCP, évalué à 13 milliards de dollars sur la période 2023-2027.

Les objectifs affichés sont ambitieux : 100% d’énergies propres d’ici 2027, neutralité carbone à l’horizon 2040, production d’engrais décarbonés grâce à l’ammoniac vert. Le communiqué officiel de l’AFD précise que les fonds doivent servir à fournir aux agriculteurs africains « des engrais verts produits de manière durable ». Les indicateurs de performance conditionnant le décaissement portent sur la décarbonation, l’eau non conventionnelle, l’hydrogène vert et l’intégration d’indicateurs climatiques et de biodiversité.

Comme le souligne Vert.eco, il y a un absent de taille dans cet accord : le cadmium. Aucun indicateur, aucune clause, aucune conditionnalité ne porte sur la teneur en cadmium des engrais que l’OCP commercialise en Afrique. Or, c’est précisément la question sanitaire majeure posée par les phosphates marocains, dont les gisements sédimentaires contiennent naturellement des taux de cadmium très élevés, compris entre 38 et 100 mg par kilogramme de P₂O₅, quand les gisements finlandais ou russes restent sous les 20 mg/kg.

L’Afrique, marché cible d’un groupe qui opère déjà dans 42 pays

La dimension africaine du dossier est centrale. Dès la fin 2022, l’OCP s’était engagé à doubler ses livraisons d’engrais au continent, promettant de consacrer quatre millions de tonnes à la sécurité alimentaire africaine. Sa branche dédiée aux marchés africains revendiquait en 2025 douze filiales, concentrées essentiellement en Afrique de l’Ouest, Bénin, Burkina Faso, Togo, Cameroun, Côte d’Ivoire, Ghana, Sénégal, Nigeria, mais aussi à l’Est, en Éthiopie, au Kenya, au Rwanda, en Tanzanie et en Zambie. Le groupe affirme vendre ses produits dans 42 pays africains et « toucher plus de 4,2 millions de petits exploitants ».

C’est donc un déploiement massif et structurel d’engrais phosphatés marocains sur le continent africain que la France contribue à financer via l’AFD. Et ce, à un moment où les alertes scientifiques sur le cadmium n’ont jamais été aussi nombreuses. Le printemps 2025 avait été marqué en France par ce que les médecins libéraux ont qualifié de « bombe sanitaire », lorsque l’ampleur de la surexposition de la population française au cadmium alimentaire avec la multiplication des cancers du pancréas est devenue un sujet de débat public.

Pourquoi le cadmium pose un risque particulier en Afrique : l’alerte de la Fondation Farm

L’ironie est cruelle. La Fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde (Farm), elle-même financée par l’AFD, a publié une étude détaillée sur les risques que les phosphates posent en Afrique de l’Ouest. Ses conclusions sont sans ambiguïté : les sols ouest-africains, acides et pauvres en matière organique, présentent des caractéristiques qui aggravent considérablement la migration du cadmium vers les plantes, et donc vers la chaîne alimentaire humaine.

Le rapport de Farm détaille les mécanismes en jeu. Un sol au pH acide, compris entre 5 et 7 comme c’est le cas de la plupart des sols ouest-africains, augmente nettement la mobilité et la biodisponibilité du cadmium. À l’inverse, un sol neutre ou alcalin favorise l’adsorption du métal sur les particules du sol, réduisant le risque de transfert vers les plantes. Quant à la matière organique, qui joue un rôle clé de piège à cadmium, elle est structurellement faible dans les sols tropicaux de la région. En d’autres termes, les sols africains offrent au cadmium un terrain de propagation bien plus favorable que les sols européens.

Plus préoccupant encore selon Vert.eco, la Fondation Farm indique que les seuils réglementaires de cadmium dans les engrais en Afrique de l’Ouest sont nettement plus élevés que dans l’Union européenne, pouvant atteindre environ 1 000 mg de cadmium par kilogramme de P₂O₅ selon le cadre de la CEDEAO. À titre de comparaison, l’Union européenne plafonne aujourd’hui à 60 mg/kg, avec un objectif d’abaissement progressif vers 20 mg/kg. Les agriculteurs africains reçoivent donc des engrais potentiellement beaucoup plus chargés en cadmium que ceux commercialisés en Europe, dans un environnement agronomique qui en amplifie les effets toxiques.

Un accord AFD-OCP marqué par la diplomatie franco-marocaine

L’enquête apporte un éclairage supplémentaire. Selon une source proche du dossier citée par Vert.eco, le prêt à l’OCP aurait fait l’objet de débats internes à l’AFD. Plusieurs objections auraient été soulevées : le fait que l’OCP n’a pas besoin de l’AFD pour se financer, que l’utilisation des fonds n’était pas suffisamment encadrée, que la notion d’« engrais vert » est discutable, et surtout que l’accord ne dit rien sur le cadmium. Vert.eco affirme avoir consulté des documents prouvant que le sujet a été soulevé plusieurs fois en interne, sans résultat.

Pour comprendre pourquoi ces alertes n’ont pas été entendues, il faut replacer ce prêt dans son contexte diplomatique. Comme Afrik.com l’avait déjà documenté, le financement fait partie d’une série d’accords conclus dans le cadre de la réconciliation entre Emmanuel Macron et Mohammed VI, scellée lors de la visite d’État à Rabat en octobre 2024. Au total, 22 accords stratégiques représentant 10 milliards d’euros ont été signés. La France, en quête de relais diplomatiques en Afrique après ses revers au Sahel, considère le Maroc comme l’une de ses dernières portes d’entrée sur le continent. Dans ce contexte, exiger de l’OCP des garanties sanitaires sur le cadmium aurait envoyé un signal diplomatique jugé inopportun.

Le Maroc ne figure pas parmi les pays prioritaires de l’aide française au développement. Pourtant, il reste de longue date le premier pays d’intervention de l’AFD, illustration éclatante de la dimension politique de cette relation financière.

Un double standard entre l’Europe et l’Afrique

Tandis que l’Union européenne abaisse progressivement ses seuils de cadmium dans les engrais avec 60 mg/kg aujourd’hui et 40 mg/kg prévu pour 2026 en France, objectif de 20 mg/kg à terme, aucune exigence comparable n’est imposée pour les engrais exportés vers le continent africain. L’OCP affirme certes que tous ses engrais commercialisés dans l’UE contiennent désormais moins de 20 mg de cadmium par kilogramme de P₂O₅. Mais qu’en est-il des produits destinés à l’Afrique, où les réglementations sont largement plus permissives ?

La Fondation Farm rappelle avec justesse que les phosphates restent indispensables pour compenser le déficit de fertilité des sols africains, mais que des « précautions » sont essentielles. Elle mentionne en particulier la décadmiation, un procédé chimique qui permet de réduire la teneur en cadmium des engrais pour un surcoût estimé à environ 100 dollars par tonne de P₂O₅. Ce n’est pas une technologie expérimentale ou inaccessible. C’est un choix industriel que rien, dans l’accord AFD-OCP, n’incite à mettre en œuvre pour le marché africain.

On assiste ainsi à la construction d’un double standard sanitaire : d’un côté, une Europe qui se protège en durcissant ses normes ; de l’autre, un continent africain vers lequel sont exportés, avec le soutien financier de la France, des engrais dont personne ne contrôle sérieusement la teneur en métaux lourds. Et ce, dans des sols dont les caractéristiques agronomiques aggravent le risque.

L’OCP et l’argument de la conformité réglementaire

Sollicité par Vert.eco, l’OCP n’a pas donné suite. Après la diffusion du documentaire « Vert de rage – Engrais maudits » en 2021, l’entreprise avait réagi en affirmant que le consensus scientifique ne suggérait pas de corrélation entre l’utilisation d’engrais phosphatés et l’exposition alimentaire au cadmium, et que ses produits respectaient les réglementations internationales les plus exigeantes.

Cette défense bute sur un fait simple : les pays africains ne disposent pas de réglementations comparables à celles de l’Europe. Respecter les normes les plus exigeantes en Europe ne dit rien sur les standards appliqués en Afrique de l’Ouest, où les seuils sont d’un autre ordre de grandeur. L’argument de la conformité réglementaire ne vaut que si la réglementation protège réellement les populations. Ce n’est manifestement pas le cas sur le continent africain.

L’Afrique, angle mort de la politique sanitaire française

Ce que révèle cette enquête dépasse le seul dossier OCP-AFD. Elle met en lumière un schéma plus large dans lequel la France d’Emmanuel Macron, tout en se présentant comme championne du développement durable en Afrique, en leader de la resitution de patrimoine, finance des filières dont les effets sanitaires sur les populations du continent ne sont ni mesurés, ni encadrés, ni même questionnés dans les accords officiels.

Pour les 4,2 millions de petits exploitants africains que l’OCP revendique comme clients, la question est concrète. Le cadmium contenu dans les engrais qu’ils épandent sur leurs cultures, riz, maïs, légumes, tubercules, s’accumule dans les sols, migre vers les plantes, entre dans la chaîne alimentaire et finit dans l’organisme de ceux qui consomment ces produits. C’est un processus lent, silencieux et irréversible. Le cadmium a une demi-vie biologique de vingt à trente ans dans le corps humain.

Un transfert de risque du Cadmium vers l’Afrique

Comme des rapports parlementaires l’ont documenté, la contamination au cadmium a déjà atteint des niveaux préoccupants en France, pays qui importe massivement ses phosphates du Maroc. Les enfants français sont six fois plus exposés que les enfants allemands. La progression des cancers du pancréas, dont le cadmium est un facteur de risque reconnu, est constante depuis plus d’une décennie. Si ces effets sont déjà mesurables dans un pays doté de normes sanitaires strictes et d’un système de biosurveillance, qu’en sera-t-il dans des pays où ni les seuils réglementaires ni les capacités de suivi épidémiologique ne permettent de protéger les populations ?

L’argent de l’AFD ne crée pas d’engrais verts par enchantement. Il finance l’expansion d’un groupe dont le produit phare, l’engrais phosphaté issu de gisements naturellement chargés en cadmium, est exporté massivement vers un continent qui n’a pas les moyens de s’en protéger. C’est la définition même d’un transfert de risque sanitaire du Nord vers le Sud, habillé en politique de développement.

Zainab Musa
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Zainab Musa est une journaliste collaborant avec afrik.com, spécialisée dans l'actualité politique, économique et sociale du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest. À travers ses enquêtes approfondies et ses analyses percutantes, elle met en lumière des sujets sensibles tels que la corruption, les tensions géopolitiques, les enjeux environnementaux et les défis de la transition énergétique. Ses articles traitent également des évolutions sociétales et culturelles, notamment à travers des reportages sur les figures influentes du Maroc et de l’Algérie. Son approche rigoureuse et son regard critique font d’elle une voix incontournable du journalisme africain francophone.
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