« La stabilité du Rwanda dépend de l’instabilité de la RDC », estime Martin Milolo Nsenda


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Martin Milolo, avocat et militant des droits humains
Martin Milolo, avocat et militant des droits humains

Le Rwanda vient de reconnaître, par la bouche de son ambassadrice aux Etats-Unis, sa collaboration avec le mouvement rebelle AFC/M23. Il s’agit d’un véritable coup de théâtre quand on sait que le pays de Paul Kagame avait toujours systématiquement nié tout lien avec ce groupe qui sème la mort et la désolation dans la partie orientale de la RDC. Afrik.com a recueilli l’avis d’un fin connaisseur du problème qui se pose à l’est de la RDC. Il s’agit de l’avocat et militant congolais des droits humains, Martin Milolo Nsenda, qui s’est exprimé, comme à son habitude, sans langue de bois.

Afrik.com : Après avoir rejeté toute forme de soutien au M23, le Rwanda a finalement reconnu aux yeux du monde collaborer avec le groupe rebelle. Quelle lecture faites-vous de cette reconnaissance ?

Martin Milolo : Il faut d’abord préciser que cette reconnaissance a été faite par l’ambassadrice rwandaise aux États-Unis lors d’un briefing dans la sous-commission Afrique de la commission des affaires étrangères du Congrès américain sur la mise en œuvre de l’Accord de Washington signé le 4 décembre 2025 entre le Président Félix Tshisekedi de la République Démocratique du Congo et le Président Paul Kagame de la République du  Rwanda sous la médiation du Président américain, Donald Trump. Cette précision est importante, car l’intervention des États-Unis dans le conflit entre la RDC et le Rwanda a réduit la manœuvre du Rwanda pour continuer à jouer au jeu de cache-cache et à nier les évidences. Le Rwanda a été mis devant le fait accompli pour reconnaître officiellement sa collaboration avec l’AFC/M23.

Dans tous les cas les Américains le savaient déjà, car le retrait de l’AFC/M23 de la ville d’Uvira dans la province du Sud-Kivu est une demande du Secrétaire d’État américain, Marco Rubio, au Président Rwandais. C’est une démonstration non seulement de la collaboration, mais surtout du pouvoir qu’exerce le Rwanda sur ce mouvement rebelle. Le Rwanda s’est rendu compte que  sa politique de diversion et de mensonge sur sa présence en RDC ne marchera pas avec le Président  Trump dont les agissements défient tous les usages diplomatiques.

« il valait mieux jouer la carte de la transparence pour sauver ce qui peut encore l’être pour le régime de Paul Kagame »

Pourquoi une telle reconnaissance précisément maintenant ?

Parce que c’est le bon moment. Le Rwanda a compris que les signes du temps ne lui étaient plus favorables, surtout avec le Président Trump, imprévisible qui vient d’enlever un président de la République en fonction, Nicolas Maduro du Venezuela, et qui a bombardé le Nigeria, sans prévenir le gouvernement de ce grand pays africain et qui, par ailleurs, vient de menacer l’Europe comme jamais depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Le fait pour le Rwanda d’avoir accepté la médiation des États-Unis dirigés par Trump, c’est déjà un signe que les temps avaient changé et que continuer à nier ne servait plus à rien ; il valait mieux jouer la carte de la transparence pour sauver ce qui peut encore l’être pour le régime de Paul Kagame. Le démantèlement du mythe sur le génocide rwandais qui consistait à utiliser la culpabilité de la communauté internationale dans ce génocide pour continuer à déstabiliser son voisin congolais, constitue également une donne qui impose au régime rwandais un minimum de transparence.

L’ambassadrice du Rwanda aux États-Unis tente de justifier cette collaboration en affirmant ceci : « Le Rwanda engage effectivement une coordination sécuritaire avec l’AFC/M23. Je l’affirme clairement afin de bâtir la confiance par la transparence. L’AFC/M23 est un groupe congolais indépendant, porteur de revendications légitimes à l’encontre de Kinshasa. Si le Rwanda et l’AFC/M23 partagent un intérêt commun à protéger les Tutsi en RDC contre les FDLR et d’autres milices extrémistes, l’intérêt de mon pays va au-delà : empêcher une nouvelle insurrection génocidaire transfrontalière qui pourrait menacer l’existence même du Rwanda ». Que vous inspirent ces propos de la diplomate rwandaise ?

C’est une diversion pour sauver la face. La vraie justification n’a pas été donnée : le pillage des ressources minières congolaises. Il serait important que l’ambassadrice explique ce qu’elle entend par insurrection génocidaire. Tout le monde sait que les FDLR sont un instrument du Rwanda comme les ADF sont un instrument de l’Ouganda pour justifier les multiples agressions contre la RDC et voler ses minerais et son bois. Le régime du Président Kagame recycle quelques miliciens au Rwanda et les envoient en RDC pour maintenir la rhétorique des FDLR.

« il faut que les États-Unis aient la volonté politique de soutenir la RDC dans ses efforts pour retrouver sa souveraineté »

Aujourd’hui par exemple, les zones supposément occupées par les FDLR sont occupées par le Rwanda dont les forces spéciales constituent le bars armé de l’AFC/M23. Combien de ces FDLR ont-ils capturé avant ou après l’occupation de ces zones ? Par ailleurs la protection de la communauté Tutsi du Congo est aussi un mensonge cousu de fil blanc. De quel droit, un État étranger, le Rwanda, se permet-il d’intervenir dans les affaires intérieures de la RDC, notamment les conflits communautaires ? La vérité est ailleurs, le Rwanda ne veut pas d’un Congo stable, car la stabilité du Rwanda dépend de l’instabilité de la RDC.

Quelle est la réaction des autorités de Kinshasa, d’une part, et des citoyens congolais, d’autre part à la suite de cette sortie médiatique ?

Pour les Congolais, dirigeants comme citoyens, cette reconnaissance est un pas majeur qui rebat les cartes des futures négociations ou du futur dialogue inter-congolais. Car, la légitimité de l’AFC/M23 – si tant est qu’il en avait – s’est effritée avec cette déclaration rwandaise. Le gouvernement congolais y voit la victoire de sa diplomatie, même si lui aussi occulte son incapacité à riposter sur terrain depuis le début de l’offensive de l’AFC/M23 et du Rwanda en 2022. Les citoyens restent prudents, étant donné que la reconnaissance de la collaboration ne peut avoir du sens que si elle se traduit par le changement de la dynamique sur le terrain à travers notamment le retrait de l’armée rwandaise du territoire congolais. Reconnaître ne suffit pas, ce qui compte c’est que la communauté internationale en tire les conséquences en demandant au Rwanda d’arrêter cette collaboration et de quitter le Congo.

Quelles sont, selon vous, les implications de cette reconnaissance publique ?

Le Rwanda reconnaît son agression contre le Congo officiellement, et le Congo a maintenant une raison unanimement reconnue de se défendre contre le Rwanda notamment en engageant une offensive. Les États-Unis deviennent incontournables pour la résolution définitive et durable de ce conflit. Donald Trump a démontré qu’il peut exercer une pression nécessaire sur les acteurs jusqu’à obtenir de ces derniers ce qu’aucune autre médiation n’avait obtenu à ce jour. La légitimité de l’AFC/M23 pour asseoir ses revendications s’est effritée. Mais en définitive, pour que la reconnaissance par le Rwanda de sa collaboration avec le M23 soit effectivement un tournant dans le conflit actuel, il faut que les États-Unis aient la volonté politique de soutenir la RDC dans ses efforts pour retrouver sa souveraineté. Autrement, ça ne se limitera qu’à cette déclaration et rien ne changera concrètement.

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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