La coopérative et le makhzen


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Des fidèles et des représentants des autorités locales accomplissent la prière de l'Aïd
Des fidèles et des représentants des autorités locales accomplissent la prière de l'Aïd (ou d'une fête religieuse) vêtus de djellabas traditionnelles et de tarbouches rouges, accompagnés de responsables en tenues civiles et militaires

Fréquenter le gouvernement et son orchestre philharmonique, en faisant le groupie, est une solution dommageable pour les coopératives, et leurs membres élus. Ils en paient le prix fort par un empêchement de penser et d’agir librement.  

Dans le langage courant, au Maroc, le mot makhzen désigne, à la fois, le pouvoir de l’État et par extension l’administration.

« Les coopératives sont des organisations autonomes d’entraide, gérées par leurs membres. La conclusion d’accords avec d’autres organisations, y compris des gouvernements, ou la recherche de fonds à partir de sources extérieures, doit se faire dans des conditions qui préservent le pouvoir démocratique des membres et maintiennent l’indépendance de leur coopérative. [2] » Le principe coopératif numéro quatre Autonomie et indépendance est clair.

Dans leur intimité avec les pouvoirs publics, certains membres élus de coopératives avaient pris leurs codes, leurs mœurs, leurs habitudes, leurs préceptes cérémoniaux, leur suspicion, et apprécié leurs tapis rbatis[3] du premier rang lors de l’accomplissement de la prière de l’Aïd. Une prière de bon matin, un pèlerinage concis de milliers de fidèles, accompli deux fois par année lunaire, qui se déroule en plein air, dans une grande mosquée, ou dans un vaste espace public aménagé pour l’occasion, dans chaque ville, dans chaque village, partout.

Dans les grandes villes la prière de l’Aïd s’accomplit en présence du gouverneur de la province, accompagné d’une délégation officielle, enveloppée dans un habit makhzénien qui la drape fort dignement, et composée notamment du secrétaire général de la province, du chef de la division des affaires intérieures, des autorités militaires, sécuritaires et judiciaires, des chefs des services extérieurs, du président du conseil communal de la ville, du président du conseil provincial, du président du conseil scientifique local, du délégué provincial aux affaires islamiques, ainsi que de plusieurs élus, parlementaires et représentants de l’autorité locale. Et d’un président de coopérative ayant intégré le satellite du gouverneur. Ce n’est un secret pour personne qu’à Taroudant[4] on peut le voir graviter dans la sphère officielle de l’Aïd. Il est devenu un ami fidèle du makhzen, un élève docile aux leçons de son maître, mais un intrus selon le quatrième principe coopératif, jeté aux orties. En principe sa place est sur la natte confectionnée avec des valeurs coopératives tressées à plat, et non sur le tapis rouge déroulé depuis Rabat.

Le protocole est strict et très encadré par les pouvoirs publics, il classe les marocains en prière de l’Aïd dans un ordre inspiré à la fois de la politique et de l‘histoire du makhzen. Le but incarner l’autorité de l’État, maintenir la tradition, et se distinguer du reste de la population afin de préserver le prestige du makhzen. Pratique réglée, invariable, cette prière se déroule en présence des représentants de l’autorité publique, avec une sorte d’emphase cérémoniale et exaltée. Le makhzen a des codes qu’il convient de respecter. C’est donc naturellement que le devoir de l’honneur s’accroît durant la prière de l’Aïd en raison du rôle principal joué par les protagonistes de la tristesse, privilège insolent d’une seule classe dont fait partie notre ami le président, qui ne s’appartient plus. Sa coopérative non plus.

Sans transition, honneur aux postérieurs posés sur des tapis de haute laine déroulés au dernier moment, et vexation à ceux de seconde zone qui demeurent mouillés sur des nattes étalées la veille que la rosée a baignées de sa prodigalité inexcusable, la nuit en secret pour la circonstance.

L’Aïd est une occasion pour notre ami, qui s’est fait l’ambassadeur d’un art toujours en mal de reconnaissance, de renouveler sa fidélité deux fois par an au makhzen, au parrain de la coopérative roudanaise. Ô président de coopérative, je te vois ressembler à ceux que tu fréquentes, selon l’adage populaire qui contient l’expérience et la prudence traditionnelles du sage de chez nous. Cet exemple tiré de la réalité montre que le secteur coopératif marocain reste la chasse très bien gardée du makhzen, et que l’ODCO[5] veille au grain, le ministère de l’intérieur étant membre de son conseil d’administration, ayant son mot à dire sur le sujet.

Les coopératives sont capables d’attirer des foules, de têtes pensantes et de bras laborieux, avec leur force communautaire et leur gouvernance démocratique, qui font d’elles des entreprises privées robustes, de forte personnalité et de santé. C’est justement là que le bât blesse : les coopératives font très peur au makhzen, pas celles de douze membres, mais celles de vingt mille membres et plus, c’est-à-dire celles capables de constituer un État dans l’État, celles capables de constituer un État démocratique dans un État qui ne l’est pas tout à fait.

Depuis quarante ans, ou presque, le président de la coopérative agricole et agroalimentaire de Taroudant n’hésite pas à s’afficher avec le makhzen, en public, et à chaque occasion, pour le rassurer. Il le rassure certes mais trahit par conséquent les principes et les valeurs universels de la coopérative, son pouvoir démocratique, la déstabilise, rompt son indépendance, son équilibre identitaire, économique, et social, et corrompt les fondements de la coopérative. C’est l’art de détruire ce qui est construit par les ancêtres, et garder l’échafaudage au musée. L’avenir d’une coopérative marocaine libre et autonome, appartenant à ses membres, est sombre et incertain.

[2] Déclaration sur l’identité coopérative ACI, les 7 principes coopératifs.

[3] Chefs-d’œuvre de l’artisanat de la région de Rabat-Salé. Identifiables facilement par leur fond rouge, leur grand médaillon central floral et leur cadre géométrique parfaitement décoré.

[4] Ville du Sud-Ouest du pays

[5] Office du développement de la coopération, établissement public en charge des coopératives au Maroc

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