Condamnées au boulet : Lettre à la ministre de l’économie sociale et solidaire


Lecture 9 min.
Fatim-Zahra Ammor ministre de l’économie sociale et solidaire
Fatim-Zahra Ammor ministre de l’économie sociale et solidaire

Dans cette tribune adressée à Fatim-Zahra Ammor, Youssef Alaoui Solaimani met en cause le rôle de l’Office du développement de la coopération (ODCO). Il estime que sa tutelle fragilise l’autonomie des coopératives marocaines et appelle à une réforme concertée de leur cadre juridique.

Par Youssef Alaoui Solaimani

Madame la Ministre

De but en blanc, il est insensé de dire que l’Office du Développement de la Coopération chargé justement de promouvoir les coopératives est en même temps le boulet qu’elles traînent, depuis 1962 ! Mais des symptômes mis côte à côte puis bien cousus l’attestent. Ils instituent le syndrome de l’ODCO qui s’auto proclame Architecte du développement du secteur coopératif au Maroc. La maison est une masure branlante dont les briques de parement se sont délabrées, des signes funestes qu’une énième et mielleuse communication corporate dissimule sous d’innombrables couches de peinture.

Le dernier fard est une vidéo de sept minutes, diffusée par la direction générale de l’ODCO, le 5 septembre 2026 sur YouTube, en arabe, en français et en anglais. Elle s’adresse notamment à un public virtuel, d’internautes, crédule et lointain, d’où l’emploi des langues de Molière et de Shakespeare. Un indicateur de modernité et d’appartenance à une élite mondialisée, synonyme d’art d’être à la page. La vitrine est décorée et la réalité maquillée. Un salon de beauté pour coopératives, ouvert sept jours sur sept. ODCO Beauty Salon propose aussi des prestations d’épilation, la destruction des poils, des poils follets du menton, et des duvets superflus…qui refont surface à chaque séance de soins esthétiques. Le maquillage est un essaim d’éphémères. « L’éphémère est cette mouche qui naît juste pour mourir, vit une heure unique d’amour » Michelet, Insecte, 1857, p. 104.

Madame la Ministre, le long règne de l’ODCO sur les coopératives (1962-2026) vous paraît sans doute brillant et paisible. Ce nonobstant, son bilan est triste pour celui qui s’intéresse de près à la promotion des coopératives, qui analyse les chiffres, les ressources en adéquation avec leur emploi, les résultats annuels, les objectifs, la gouvernance, la gestion, et les performances de l’établissement public. Et examine les rapports de l’Inspection Générale des Finances IGF[3] et de la Cour des comptes[4] qui épinglent l’ODCO. L’expert estime de même la pertinence des recommandations du Médiateur du Royaume[5] qui interpellent l’ODCO. Comment lui faire entendre raison alors qu’il campe sur ses positions ? L’arbitre considère aussi la Déclaration sur l’identité coopérative[6] de l’Alliance Coopérative Internationale ACI[7], dont l’ODCO est membre.

Il examine également le degré de respect de la Recommandation 193[8] sur la promotion des coopératives de l’Organisation internationale du travail OIT[9], qu’ailleurs on nomme déférence, égard, ménagement. Le Maroc est un État membre de l’OIT, depuis 1956, tenu d’adhérer à ses conventions, protocoles et recommandations, et de participer à sa conférence annuelle à Genève. Le bienveillant aristarque s’intéresse de près aux Objectifs de Développement Durable ODD 2030[10], de l’Organisation des Nations Unies ONU, dont le Maroc est un État membre, depuis 1956, s’alignant dans le rang tant bien que mal. Il évalue encore l’impact des mesures prises par l’ODCO lors des Années internationales des coopératives, de 2012 et de 2025[11], de l’ONU.

Il lit avec intérêt l’histoire de la coopérative, dont l’ODCO fait partie intégrante. Et s’étonne enfin que le secteur coopératif « riche » de ses 63 445 coopératives[12] n’ait toujours pas ses propres instituts coopératifs, tels ceux du Bénin, du Kenya, du Nigeria ou de la Tanzanie, une prérogative de l’ODCO. Où sont donc formés ses cadres qui accompagnent les coopératives, et forment leurs membres ? L’ODCO s’incline-t-il réellement devant les exigences de sa mission et de ses attributions, ou se considère-t-il au-dessus des lois ?

Mais la véritable question est ailleurs, madame la Ministre, la voilà: qu’est ce qui justifie encore la tutelle d’une entreprise publique sur des entreprises privées, sur des coopératives autonomes, qui appartiennent à leurs membres, dont la gouvernance est démocratique, et dont la gestion est participative ? L’ingérence de l’État dans les affaires des coopératives ayant été bannie de bon nombre de pays, anciennement colonisés. Revenus de gré à la Déclaration sur l’identité coopérative, qui prévient les coopératives d’une éventuelle proximité avec les gouvernements, susceptible d’altérer leur indépendance et de contaminer le pouvoir démocratique de leurs membres. Il s’agit là d’un principe coopératif, transcrit en clair dans la loi 112-12 relative aux coopératives, sans songer au sens.[13] Tels sont les symptômes mis côte à côte et cousus.

Madame la Ministre, la suffocation des coopératives est due à des aigreurs d’eau de toilette bon marché, une fragrance trop entêtante, et à de la morve qui coule sur du rouge à lèvres, un mélange d’intoxication des haleines, et d’empoisonnement de l’esthétique. La marâtre de Blanche-Neige est strabique, en prime, incapable de fixer l’autonomie des coopératives avec les deux yeux. L’ingérence de l’État est nuisible par définition, l’ODCO de même. La vertu sauvera les coopératives et non le rouge à lèvres de la direction générale de l’ODCO.

Madame la Ministre, une autre option existe. Elle consiste à ce que les coopératives au Maroc puissent un jour compter sur un traitement analogue à celui offert à d’autres formes d’entreprises: un cadre juridique qui n’autorise une intervention dans les affaires des coopératives que pour protéger les intérêts des membres et de ceux qui traitent avec eux. Au lieu de s’ingérer dans les dossiers des coopératives, l’État devrait favoriser leur développement en appuyant stricto sensu des projets. Le cadre juridique aurait également à s’accorder avec les déclarations et les recommandations des organisations internationales qui soutiennent les coopératives et les promeuvent, l’ACI et l’OIT essentiellement.

Madame la Ministre, les coopératives se distinguent par le libre engagement, sans contraintes, de leurs membres. L’affiliation y est volontaire et l’action collective. Dès lors, toute instrumentalisation est entrave au sacro-saint principe d’autonomie de la coopérative. Quand son financement externe est hasardeux, c’est-à-dire ne respectant pas les conditions qui préservent le pouvoir démocratique des membres et qui maintiennent l’indépendance de leur coopérative, remet automatiquement en cause les fondements de la coopérative.

Madame la Ministre, toutes ces considérations réfutent la promotion de l’entreprise coopérative par l’entreprise publique nommée ODCO, en l’occurrence. Il est clair que les objectifs respectifs demeurent différents voire antagoniques. Les coopératives sont au service de leurs membres, ce pourquoi elles ont été créées, leur marque de fabrique. Ceci à travers leurs unions, fédérations et réseaux. L’ODCO n’est pas au service de ses membres. De ce fait, toute loi réglementant le secteur coopératif devrait émaner de la base. Une agence des Nations Unies ou un cabinet d’experts, aussi sérieux et compétents soient-ils, restent insuffisants tant que les coopérateurs, les premiers intéressés, sont mis à l’écart. Les parties prenantes du secteur, ses acteurs et actrices, ses réseaux, l’État et des juristes qui abordent le sujet ex professo – activement impliqués – doivent œuvrer de concert, et en concertation. En l’absence de cette concertation, point de consensus sur les fondamentaux: les principes et valeurs coopératifs, universels qui écartent l’ingérence de l’État. La mission régalienne de l’État écarte l’immixtion dans la gouvernance et la gestion des entreprises, et la coopérative en est une, privée de surcroît. Avec l’ODCO, la coopérative est sous tutelle, jusqu’à quand ?

Madame la Ministre, les coopératives qui sauront célébrer, à visage découvert, les valeurs et les principes coopératifs seront élues. Cela est réalisable lorsque les coopératives nationales se placeront sous le haut patronage de leurs membres. Au Maroc, le développement durable du secteur coopératif est à ce prix. C’est-à-dire sans l’ingérence d’une quelconque entreprise publique, nommée Office du développement de la coopération ou nommée autrement.

Madame la Ministre, je n’ai qu’une passion, celle de la vérité, au nom des coopérateurs et des coopératrices qui ont tant souffert de l’ingérence de l’État dans leur intimité économique et sociale, depuis l’indépendance du Maroc, le Makhzen comme ils disent, et qui ont droit eux aussi à l’indépendance, à l’autonomie, à l’éducation et à l’instruction coopérative, pour leurs enfants et leurs petits-enfants, la relève. Mon indignation enflammée n’est que le cri de mon âme.

J’attends.

Veuillez agréer, madame la Ministre, l’assurance de mon profond respect.

[3] Corps supérieur d’inspection des finances publiques créé par un texte de loi du 14 avril 1960 qui fixe de manière précise ses attributions, missions et prérogatives. Placée sous l’autorité directe du Ministère de l’Économie et des Finances, l’I.G.F exerce de larges prérogatives en matière de contrôle et d’audit. https://www.finances.gov.ma/fr/Ministere/Pages/igf.aspx

[4] Chargée du contrôle supérieur des finances publiques. https://www.courdescomptes.ma/

[5] Institution nationale indépendante et spécialisée, créée en vertu du dahir n° 1-11-25 du 17 mars 2011, dans le cadre de réformes institutionnelles visant à consolider les acquis en matière de promotion et de protection des droits de l’Homme. https://www.mediateur.ma/fr

[6] Déclaration formulée par l’Alliance coopérative internationale ACI en 1895, et révisée en 1995.

[7] Organisation internationale, Fédération coopérative, la voix du mouvement coopératif auprès de l’ONU. Créée le 19 août 1895 après un congrès coopératif à Londres, en Grande-Bretagne, pour promouvoir le modèle coopératif à travers le monde.

[8] Recommandation concernant la promotion des coopératives, adoptée à Genève le 20 juin 2002 par la Conférence générale de l’Organisation internationale du Travail.

[9] Organisation des NU se consacrant à la promotion de la justice sociale et des droits de l’homme et du travail internationalement reconnus. L’OIT dispose d’un bureau des coopératives depuis 1920, une année seulement après sa création.

[10] 17 au total, ils ont été adoptés par les l’ONU en 2015. Ils sont un appel mondial à agir pour éradiquer la pauvreté, protéger la planète et faire en sorte que tous les êtres humains vivent dans la paix et la prospérité d’ici à 2030. L’ONU considère que les coopératives contribuent à la réalisation des ODD 2030.

[11] Initiatives de l’ONU en 2012 et en 2025, qui reconnait et célèbre le rôle essentiel des coopératives à travers le monde.

[12] « 63.445 coopératives et plus de 778.000 adhérents… les ambitions de l’économie sociale et solidaire exposées par le chef du gouvernement » Aujourd’hui le Maroc, 20 janvier 2026. Mohamed Badrane.

[13] Quatrième principe coopératif : Autonomie et indépendance. Loi 112-12, Chapitre premier, Article premier.

Par Youssef Alaoui Solaimani

Afrik
Des articles rédigés par des chroniqueurs de passages, des plumes discrètes, des psudos dispaus... Mais une qualité toujours préservée !
Newsletter Source préférée