Héritage de Mandela : la justice sud-africaine autorise la vente controversée de ses objets personnels


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Héritage de Mandela : la justice sud-africaine autorise la vente controversée de ses objets personnels

La Cour suprême d’appel sud-africaine a rejeté la tentative de l’État de bloquer la vente et l’exportation de dizaines d’objets ayant appartenu à Nelson Mandela. Une décision judiciaire qui relance un débat sensible sur la propriété de l’héritage de “Madiba”, entre mémoire nationale et droits familiaux.

Si le processus de vente de certains biens de Nelson Mandela avait été interrompu à la suite d’une action en justice du gouvernement sud-africain il y a quelques années, la voie semble désormais ouverte pour l’exécution de l’opération grâce à un arrêt rendu par la Cour suprême d’appel sud-africaine.

Une décision judiciaire lourde de symboles

En Afrique du Sud, le nom de Nelson Mandela dépasse largement la sphère privée. Pourtant, la Cour suprême d’appel (Supreme Court of Appeal) a tranché en faveur des détenteurs légaux d’objets personnels de l’ancien Président, en rejetant la demande de l’Agence sud-africaine des ressources patrimoniales (SAHRA) visant à interdire leur vente et leur exportation vers les États-Unis.

Le tribunal a estimé que la SAHRA n’avait pas de base juridique suffisante pour bloquer la transaction. Selon les juges, l’agence a interprété de manière « excessivement large » la législation sur le patrimoine, sans démontrer clairement en quoi ces biens devaient être légalement classés comme patrimoine national protégé.

Environ 70 objets sont concernés par cette décision. Ils devaient être mis aux enchères aux États-Unis par une maison spécialisée, avant que la bataille judiciaire n’en retarde l’échéance.

Des objets chargés d’histoire

Parmi les pièces au cœur de la controverse figurent des effets personnels hautement symboliques :

  • une clé de la cellule de Robben Island, où Mandela a passé 18 de ses 27 années d’emprisonnement ;
  • une paire de lunettes de soleil ;
  • une chemise à fleurs emblématique de son style ;
  • un exemplaire signé de la Constitution sud-africaine de 1996 ;
  • une raquette de tennis utilisée en prison ;
  • des dessins, lettres, documents d’identité et des cadeaux offerts par des dirigeants mondiaux, notamment Barack Obama, Michelle Obama ou encore Bill Clinton.

Certaines pièces avaient été annoncées avec des prix de départ élevés, à l’image d’une chemise en soie noire portée par Mandela lors de sa rencontre avec la reine Elizabeth II en 1996, proposée à plus de 30 000 dollars.

Qui sont les propriétaires légaux ?

Les objets appartiennent à Makaziwe Mandela, fille aînée de Nelson Mandela, ainsi qu’à Christo Brand, ancien gardien de prison à Robben Island devenu proche de Mandela après sa libération. Les deux propriétaires ont soutenu devant la justice que ces biens relevaient de la sphère privée et ne pouvaient être assimilés automatiquement à des trésors nationaux.

Makaziwe Mandela a salué le verdict de la Cour, accusant la SAHRA d’avoir présumé connaître les volontés de son père mieux que sa propre famille. Elle a insisté sur le fait que les Mandela demeuraient engagés dans la préservation de l’héritage moral et politique de “Madiba”. Elle a également précisé qu’aucune décision définitive n’avait encore été prise quant à la vente effective des objets, rappelant que le projet initial prévoyait d’utiliser les fonds pour financer un jardin commémoratif sur la tombe de Nelson Mandela à Qunu, dans le Cap-Oriental.

L’État face à la mémoire nationale

Du côté des autorités sud-africaines, la déception est vive. La SAHRA, soutenue par le ministère des Arts, de la Culture et des Sports, considère que ces objets constituent des éléments clés de l’histoire nationale et ne devraient ni être vendus, ni quitter le territoire.

Selon l’agence, la loi sud-africaine interdit l’exportation de biens classés comme patrimoine national. Mais la Cour a estimé que cette qualification ne pouvait être appliquée automatiquement à des objets privés, même associés à une figure historique majeure, sans procédure formelle et justification précise.

Cette décision ne met toutefois pas fin au malaise politique et symbolique. En Afrique du Sud, de nombreuses voix – universitaires, militants, responsables politiques et simples citoyens – dénoncent une « marchandisation » de la mémoire de Mandela et redoutent une dispersion irréversible d’objets intimement liés à la lutte contre l’apartheid.

Un débat ancien, ravivé

La polémique ne date pas d’hier. Dès 2021, l’annonce d’une première vente aux enchères à New York avait suscité une vive indignation et entraîné une suspension judiciaire. Depuis, le dossier a connu reports, recours et nouvelles tentatives de blocage, illustrant la difficulté à trancher entre droits successoraux et intérêt collectif. Au-delà du cas Mandela, l’affaire pose une question universelle : à qui appartient l’héritage matériel des grandes figures historiques ? À leurs descendants, en tant que biens privés, ou à la nation, en tant que symboles collectifs ?

Décédé en 2013 à l’âge de 95 ans, Nelson Mandela demeure l’icône fondatrice de l’Afrique du Sud post-apartheid. Libéré de prison en 1990, élu premier Président noir du pays en 1994, lauréat du prix Nobel de la paix en 1993 qu’il partage avec Frederik de Klerk, Mandela incarne pour beaucoup une mémoire sacrée, difficilement compatible avec les logiques du marché.

En autorisant la vente potentielle de ses effets personnels, la justice sud-africaine a choisi le terrain du droit strict. Mais le débat, lui, reste profondément moral, politique et émotionnel. Entre préservation de la mémoire nationale et respect des libertés individuelles, l’héritage de Mandela continue, plus d’une décennie après sa mort, de susciter des divisions aussi profondes que révélatrices de l’histoire sud-africaine elle-même.

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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