Guinée-Bissau : entre coup d’État et manœuvres politiques, le trouble règne


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Umaro Sissoco Embalo
Le Président bissau-guinéen, Umaro Sissoco Embalo

La Guinée-Bissau vient de connaître son neuvième coup d’État depuis l’indépendance de 1974, mais celui du 26 novembre 2025 présente des caractéristiques inhabituelles qui alimentent les interrogations. Survenu à quelques heures de l’annonce des résultats de l’élection présidentielle du 23 novembre, ce renversement militaire soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses.

Le scénario initial semblait classique : des tirs retentissent près du palais présidentiel de Bissau, des militaires prennent position sur les principales artères, et le général Denis N’Canha annonce la création d’un « Haut commandement militaire pour la restauration de la sécurité nationale » qui aboutira à la prise de pouvoir du général Horta N’Tam. Les frontières sont fermées, un couvre-feu instauré, et le processus électoral suspendu. Pourtant, plusieurs éléments détonnent dans ce tableau apparemment familier.

Les zones d’ombre d’une prise de pouvoir

Premier élément troublant : le président Umaro Sissoco Embaló lui-même annonce son arrestation à la presse internationale, joignable par téléphone alors qu’il est censé être détenu. Cette communication inhabituelle pour un chef d’État renversé a immédiatement éveillé les soupçons. L’ancien président nigérian Goodluck Jonathan s’est d’ailleurs étonné publiquement de voir Embaló annoncer son propre renversement avant même les putschistes.

Deuxième anomalie : la composition de la nouvelle junte. Le général Horta N’Tam, désigné pour diriger la transition d’un an, était jusqu’alors chef d’état-major de l’armée de terre et considéré comme un proche allié du président déchu. De même, le général Tomas Djassi, nommé chef d’état-major des armées, occupait précédemment le poste de chef d’état-major particulier d’Embaló. Cette proximité entre les putschistes et leur supposée victime alimente les théories d’un « coup d’État de connivence« .

En effet, le timing du coup d’État n’est pas anodin. Les élections du 23 novembre s’étaient déroulées dans un contexte déjà tendu, le principal parti d’opposition, le PAIGC, ayant été écarté du scrutin présidentiel pour dépôt tardif de candidature. Son leader historique, Domingos Simões Pereira, empêché de se présenter, avait apporté son soutien à l’outsider Fernando Dias da Costa.

Selon plusieurs sources non officielles, les résultats provisoires donnaient justement Dias vainqueur, contredisant les déclarations d’Embaló qui revendiquait 65% des suffrages. L’interruption brutale du processus électoral, à quelques heures de l’annonce officielle des résultats, apparaît dès lors sous un jour nouveau. Le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko n’a pas mâché ses mots, qualifiant publiquement le putsch de « combine » destinée à bloquer le processus démocratique.

Un parcours d’exil révélateur

L’itinéraire post-coup d’État d’Embaló renforce les interrogations. Après une brève détention, il est rapidement « exfiltré » vers le Sénégal le 27 novembre, grâce à un avion spécialement affrété par Dakar et aux négociations de la CEDEAO. Mais son séjour sénégalais tourne court. Les déclarations publiques d’Ousmane Sonko devant l’Assemblée nationale, dénonçant une manipulation, rendent sa position intenable.

C’est alors qu’intervient le président congolais Denis Sassou Nguesso, réputé proche d’Embaló. Un jet privé est mis à disposition par les autorités congolaises pour le transporter à Brazzaville, où il arrive le 29 novembre, accompagné d’une dizaine de proches. Cette hospitalité africaine, louable sur le plan humanitaire, pose néanmoins question sur le plan politique. Pourquoi un président véritablement renversé bénéficierait-il d’un réseau de soutien officiel ?

Le spectre du narco-État

La junte justifie son intervention par la découverte d’un supposé complot impliquant des « barons de la drogue » visant à manipuler les résultats électoraux. Cette rhétorique n’est pas nouvelle en Guinée-Bissau, pays tristement célèbre pour être une plaque tournante du trafic de cocaïne entre l’Amérique latine et l’Europe. L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime a longtemps qualifié le pays de « narco-État ».

Paradoxalement, cette justification soulève plus de questions qu’elle n’en résout. Si la lutte contre le narcotrafic était la véritable motivation, pourquoi les principaux responsables de la junte sont-ils des proches du régime précédent ? Comment expliquer que le gouvernement de transition, nommé le 29 novembre, compte 28 membres majoritairement alliés d’Embaló ?

La communauté internationale a unanimement condamné le coup d’État. L’Union africaine a suspendu la Guinée-Bissau, la CEDEAO a mis en place un comité de médiation, et l’ONU a appelé au rétablissement immédiat de l’ordre constitutionnel. Le Portugal, ancienne puissance coloniale, a exhorté à la reprise du processus électoral.

Cependant, ces condamnations rituelles peinent à masquer l’impuissance face à un scénario qui semble avoir été minutieusement orchestré. La rapidité avec laquelle Embaló a été « libéré » et évacué, le maintien au pouvoir de ses proches, et la suspension sine die du processus électoral suggèrent que les véritables perdants de cette crise sont les électeurs bissau-guinéens et l’opposition démocratique.

Un cycle d’instabilité perpétuelle

Ce nouveau coup d’État s’inscrit dans la longue histoire d’instabilité chronique de la Guinée-Bissau. Depuis l’indépendance, aucun président élu n’a réussi à accomplir deux mandats complets. Les transitions démocratiques sont systématiquement interrompues par des interventions militaires, créant un cercle vicieux où l’armée reste l’arbitre ultime du pouvoir politique. Fernando Dias, qui revendique toujours sa victoire électorale, reste dans la clandestinité, craignant pour sa sécurité.

La junte promet une transition d’un an avant de nouvelles élections. Mais avec un appareil militaire et gouvernemental largement composé d’alliés d’Embaló, cette transition ressemble davantage à une reconduction déguisée du pouvoir sortant qu’à un véritable renouveau démocratique. Dans l’un des pays les plus pauvres d’Afrique, où la pauvreté endémique côtoie les réseaux de narcotrafic, la population aspire à une stabilité qui lui échappe depuis un demi-siècle.

Idriss K. Sow Illustration d'après photo
Journaliste-essayiste mauritano-guinéen, il parcourt depuis une décennie les capitales et les villages d’Afrique pour chroniquer, en français, les réalités politiques, culturelles et sociales de l'Afrique
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