Gambie : Martin Hackett nommé procureur spécial pour les crimes de l’ère Jammeh


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L'ancien président gambien Yahya Jammeh
L'ancien président gambien Yahya Jammeh

La Gambie accélère le processus judiciaire sur les crimes commis sous Yahya Jammeh. Le gouvernement a nommé un procureur spécial chargé de piloter les poursuites. Cette décision intervient près de dix ans après la fin du régime. Les victimes attendent désormais l’ouverture effective des procédures.

Le gouvernement gambien a désigné Martin Hackett pour diriger les poursuites liées aux violations des droits humains commises entre 1994 et 2017. Cette nomination est un moment important dans la mise en œuvre des recommandations de la commission vérité. Les autorités veulent relancer un processus judiciaire longtemps attendu. La décision vise à répondre aux demandes de justice exprimées par les victimes de l’ancien régime.

Un expert international pour briser l’impunité

Le choix du ministère de la Justice s’est porté sur Martin Hackett, un avocat britannique dont le CV impressionne les observateurs internationaux. Véritable spécialiste des dossiers complexes, il a forgé sa réputation au sein des Nations unies, intervenant notamment sur des crimes contre l’humanité au Liban et sur les crimes de guerre au Kosovo. Sa mission est claire : diriger le nouveau Bureau du procureur spécial avec une indépendance et une expertise technique capables de résister aux pressions politiques.

Désigné pour un mandat de quatre ans renouvelable, Martin Hackett est attendu à Banjul avant la fin du mois. Son arrivée est perçue comme un gage de sérieux par les organisations de défense des droits civils, qui commençaient à s’impatienter face à la lenteur administrative. Pour Reed Brody, figure de la Commission internationale des juristes, l’expérience de Hackett dans les affaires de violences sexuelles et de responsabilité de commandement est un atout indispensable pour traiter les archives sanglantes de la dictature.

Le lourd héritage de la commission vérité

Le travail du procureur spécial ne partira pas de zéro. Il s’appuiera sur les conclusions monumentales de la Commission « Vérité, réconciliation et réparations » (TRRC). Ce rapport, endossé par le gouvernement en 2022, dresse un inventaire macabre des méthodes de Yahya Jammeh : exécutions sommaires de plus de 240 personnes, disparitions forcées, actes de torture systématiques et même l’administration forcée de faux traitements contre le sida.

Parmi les dossiers les plus emblématiques figurent l’assassinat du journaliste Deyda Hydara en 2004 et le massacre d’une cinquantaine de migrants ouest-africains. Au total, la commission a formellement recommandé de poursuivre 70 individus. En tête de liste se trouve l’ancien dictateur lui-même, Yahya Jammeh, qui vit toujours en exil en Guinée équatoriale depuis sa défaite électorale face à Adama Barrow en 2017.

Un défi judiciaire entre Banjul et la CEDEAO

La structure judiciaire mise en place est inédite. Martin Hackett devra jongler entre les tribunaux nationaux gambiens et une juridiction hybride soutenue par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Ce tribunal spécial régional, bien qu’approuvé fin 2024, attend encore ses premiers financements, mais il offre une alternative solide pour juger les prévenus qui pourraient échapper à la juridiction locale.

Le procureur spécial aura également un rôle de garant de la transparence. Il devra rendre des comptes annuels non seulement au président Adama Barrow et à l’Assemblée nationale, mais aussi aux instances régionales. Pour les Gambiens, cette nomination n’est pas qu’une simple procédure administrative ; c’est le signal que l’État est enfin prêt à confronter son passé pour construire un avenir basé sur l’État de droit.

Fidele K
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Fidèle K est journaliste et rédactrice spécialisée, passionné par l'Afrique et ses dynamiques politiques, culturelles et sociales. A travers ses articles pour Afrik, elle met en lumière les enjeux et les réalités du continent avec précision et engagement.
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