Mali-Burkina Faso : l’affaire Mountaga Tall ravive le souvenir du cas Guy Hervé Kam


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Me Mountaga Tall
Me Mountaga Tall

Au Mali comme au Burkina Faso, deux noms résonnent aujourd’hui avec une charge politique et symbolique particulière : celui de Me Mountaga Tall et celui de son collègue burkinabè Guy Hervé Kam. Deux figures connues du barreau, deux voix critiques dans l’espace public, et surtout deux affaires qui alimentent les inquiétudes autour des libertés et de l’État de droit dans ces pays dirigés par des régimes militaires engagés dans une lutte sécuritaire intense.

À Bamako, l’affaire Mountaga Tall continue de prendre de l’ampleur. Dans un communiqué publié le 11 mai 2026, la famille de l’ancien ministre et président du Congrès national pour l’Initiative démocratique (CNID Faso Yiriwa Ton) affirme être toujours sans nouvelles précises de l’avocat, qui aurait été emmené de son domicile dans la nuit du 2 mai par des hommes armés non identifiés. Depuis, le silence officiel nourrit les interrogations. Les proches de Me Tall assurent n’avoir reçu aucune notification judiciaire ni aucune indication sur le lieu où il serait détenu. Ils dénoncent également des campagnes de diffamation massives sur les réseaux sociaux. Selon eux, certaines publications cherchent à associer sans preuve l’avocat aux événements survenus les 25 et 26 avril dans le pays.

Deux pays différents, deux affaires similaires

L’affaire Mountaga Tall rappelle étrangement une autre, dans un autre pays de l’AES : celle de l’avocat et militant burkinabè Guy Hervé Kam. Figure du mouvement Balai Citoyen et critique assumé du pouvoir militaire à Ouagadougou, il avait été arrêté en janvier 2024 à l’aéroport international de Ouagadougou alors qu’il descendait à peine d’un vol d’Air Burkina en provenance de Bobo-Dioulasso. Pendant plusieurs semaines, ses proches et ses avocats avaient dénoncé un manque de transparence autour de sa détention, tandis que plusieurs organisations de défense des droits humains s’inquiétaient d’un rétrécissement de l’espace civique dans le pays.

Dans les deux cas, les similitudes frappent : disparition ou arrestation opaque, absence initiale de communication officielle claire, mobilisation des avocats et montée des campagnes virulentes sur les réseaux sociaux. Au Mali comme au Burkina Faso, les autorités de transition justifient régulièrement le durcissement sécuritaire par la nécessité de préserver la stabilité nationale face à la menace terroriste et aux risques de déstabilisation interne. Mais pour une partie de la société civile, ces impératifs sécuritaires ne devraient pas conduire à fragiliser les garanties judiciaires fondamentales.

Mountaga Tall : une figure historique de la démocratie malienne

L’affaire Mountaga Tall est d’autant plus sensible que l’homme n’est pas une personnalité ordinaire. Ancien ministre, ancien député et avocat respecté, il a longtemps incarné une certaine tradition du débat politique malien. Ces derniers mois, il avait multiplié les prises de parole sur le retour à l’ordre constitutionnel et la défense des institutions républicaines. Comme dans le dossier Guy Hervé Kam, les réseaux sociaux jouent un rôle central dans cette affaire.

Du soutien militant aux accusations non vérifiées en passant par des campagnes de haine, l’espace numérique devient un véritable champ de bataille politique où la frontière entre information et manipulation paraît de plus en plus floue. Dans leur dernier communiqué, les proches de Me Tall ont d’ailleurs appelé au calme, à la retenue et à la prière pour le Mali. Mais ils ont également promis de poursuivre les démarches judiciaires. Un collectif d’avocats a d’ailleurs été déjà constitué pour engager des procédures judiciaires et tenter d’obtenir des réponses.

Au-delà des personnes concernées, ces deux affaires interrogent profondément l’évolution politique du Sahel. Elles révèlent surtout une tension grandissante entre les exigences sécuritaires qui sont réelles et le respect des libertés publiques. Ces dernières, dans un cas comme dans l’autre, sont bafouées au nom des premières. Depuis janvier 2024 qu’il a commencé, le calvaire de Guy Hervé Kam ne s’est pas encore arrêté. Qu’en sera-t-il de celui de Mountaga Tall au Mali ?

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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