
L’Afrique produit toujours plus d’engrais, mais ses agriculteurs restent parmi les moins bien approvisionnés de la planète. Selon le Baromètre 2026 des agricultures africaines, publié ce mardi 3 novembre, plus de 80 % des engrais minéraux produits sur le continent sont exportés, alors que 65 % de ses terres arables sont dégradées. Le Brésil en est le premier acheteur. Le rapport montre aussi qu’en 2023, l’Iran, aujourd’hui en guerre, était le premier fournisseur d’azote de l’Afrique.
Le Brésil est devenu le premier client des engrais africains, avec des volumes en hausse de 57 % en dix ans. En 2023, il a importé du continent l’équivalent de 2,63 millions de tonnes d’éléments nutritifs, presque autant que l’ensemble des exportations d’engrais entre pays africains, qui atteignaient 2,86 millions de tonnes. Les États-Unis (0,91 million de tonnes) et l’Inde (0,83 million) arrivent loin derrière.
Ce baromètre, consacré cette année aux engrais après une première édition sur le lait, est réalisé conjointement par la Fondation FARM, l’Organisation panafricaine des agriculteurs (PAFO) et Agriculteurs français et développement international (Afdi). « Aucune souveraineté alimentaire ne se construit sur des sols épuisés », écrivent dans l’éditorial les présidents des trois organisations, dont le Sud-Africain Phenias Ndlela Gumede, à la tête de la PAFO.
Entre 2013 et 2023, la production africaine d’azote est passée de 4 à 7,8 millions de tonnes, et celle de phosphore de 3,3 à 6,3 millions. Le continent a exporté pour 14,7 milliards de dollars d’engrais en 2023, contre 8,8 milliards d’importations. Cependant, cette réussite commerciale ne s’est pas accompagnée d’une amélioration comparable de la fertilisation des terres africaines. En dix ans, la part de la production qui quitte le continent n’a reculé que de 87 % à un peu plus de 80 %.
Le Maroc et le Nigéria, champions de la production mais pas de la consommation
Le Maroc dispose de près de 70 % des réserves mondiales de phosphate. Grâce à l’Office chérifien des phosphates (OCP), le royaume s’est imposé comme une puissance mondiale des fertilisants. Sa production de phosphore a presque triplé en dix ans, passant de 2 à 5,4 millions de tonnes d’éléments nutritifs en 2023.
Pourtant, les agriculteurs marocains n’utilisent en moyenne que 40 kilogrammes de nutriments minéraux par hectare cultivé, soit moins que l’objectif de 50 kilogrammes fixé en 2006 lors du sommet africain d’Abuja. Le royaume reste néanmoins, de loin, le premier fournisseur de phosphore du continent et il y a livré 726 000 tonnes en 2023, 3,6 fois plus que l’Arabie saoudite, deuxième. Il est aussi entré, avec l’Égypte, dans le classement des cinq premiers fournisseurs d’azote de l’Afrique, où aucun pays africain ne figurait en 2013.
Le lien avec le Brésil s’est encore resserré depuis 2023. Le Maroc a assuré environ 11 % des importations brésiliennes d’engrais en 2025, pour 1,59 milliard de dollars. Le 18 septembre dernier, OCP Nutricrops a signé à Jorf Lasfar un mémorandum d’entente avec le ministère brésilien de l’Agriculture portant sur 3,8 millions de tonnes d’engrais pour la campagne 2026-2027, soit les trois quarts du déficit en phosphates anticipé par Brasilia. Les ventes elles-mêmes restent à négocier.
Au Nigéria, les groupes Dangote et Indorama ont augmenté leur capacité de production de 5,8 millions de tonnes en dix ans, dont près de la moitié en 2022 et 2023. Les usines du pays ne tournent qu’à 44 % de leurs capacités, contre 85 % au Maroc. Mais les exploitations agricoles nigérianes n’utilisent en moyenne que 3,5 kilogrammes de nutriments par hectare.
Les grands industriels privilégient les marchés internationaux, mieux organisés et souvent plus rémunérateurs. Sur le continent, la demande paysanne reste peu solvable et mal desservie par les circuits de distribution et dans certains pays enclavés, le transport et le stockage peuvent renchérir le prix des engrais de 45 %.
L’Algérie et l’Égypte, un azote adossé au gaz
L’Afrique du Nord concentre 84 % de la production africaine d’azote, grâce au gaz naturel égyptien et algérien. L’Égypte en est le premier producteur, avec 3,7 millions de tonnes en 2023. L’Algérie, quatrième avec un peu plus d’un million de tonnes, a porté 24 % de la hausse continentale entre 2013 et 2023, une contribution proche de celles du Nigéria, du Maroc et de l’Égypte.

Une partie de cet azote prend elle aussi la route du Brésil, qui compte parmi les premiers débouchés de l’urée algérienne. Les engrais azotés représentent environ 80 % des exportations algériennes hors hydrocarbures. Alger diversifie ses clients et entre avril et juin 2026, 245 000 tonnes d’urée sont parties vers l’Inde, qui n’en avait reçu aucune un an plus tôt.
L’Iran, premier fournisseur d’azote du continent
La plupart des marchés nationaux africains restent dépendants des importations. En 2023, le premier fournisseur d’azote de l’Afrique était l’Iran, avec 759 000 tonnes, devant le Maroc et la Russie. L’Ukraine, qui occupait la tête du classement en 2013, en a disparu. Les auteurs du Baromètre relèvent que ces deux pays, en guerre en 2026, se sont relayés en tête des fournisseurs du continent.
Le choc de prix de 2025-2026, lié à la crise du détroit d’Ormuz, n’apparaît pas dans les données du rapport, qui s’arrêtent en 2023. Ses auteurs recensent toutefois les réponses des gouvernements avec la gratuité des engrais au Ghana, programme fédéral de 1,1 million de tonnes au Nigéria, hausse budgétaire au Bénin, retour envisagé de l’exonération de TVA en Côte d’Ivoire, généralisation des bons d’achat électroniques en Zambie.
Les sols perdent leur potassium
Sur les 53 pays étudiés pour cet indicateur, 24 appliquent moins de 10 kilogrammes de nutriments par hectare et par an. La moyenne mondiale atteint 135 kilogrammes. Seuls huit pays africains respectent l’objectif de 50 kilogrammes fixé il y a vingt ans à Abuja, dont l’Égypte et l’Afrique du Sud.
Le rapport s’inquiète surtout du potassium. Cet élément, indispensable à la croissance des plantes et à leur résistance aux stress environnementaux, constitue le principal déficit nutritif dans 45 des 53 pays examinés.
Chaque année, 33 kilogrammes de potassium par hectare quittent les champs africains avec les récoltes et les résidus de culture, pour seulement 8 kilogrammes apportés. Les tiges et les pailles, de plus en plus ramassées pour le bétail ou le chauffage, emportent à elles seules un peu plus de la moitié de ces pertes.
Le problème est d’autant plus sérieux qu’aucun gisement de potasse n’est actuellement exploité sur le continent. L’Afrique dépend entièrement des marchés internationaux, dominés par le Canada, la Russie, la Biélorussie et la Chine, qui assurent 76 % de la production mondiale. Le Baromètre mentionne des ressources déclarées au Gabon, sans que leur viabilité industrielle ni leur destination vers les marchés africains soient confirmées. Le canadien Millennial Potash y développe le projet de Banio, avec un appui américain, et vise 800 000 tonnes par an. Son étude de faisabilité est attendue fin 2026 ou début 2027. Au Congo-Brazzaville, le projet de Kola, conçu pour produire 2,2 millions de tonnes par an et dont le coût est estimé à 2 milliards de dollars, attend toujours son financement. Son promoteur, Kore Potash, a engagé un processus de vente.

En Afrique australe, première utilisatrice d’engrais du continent avec 41 kilogrammes par hectare, le déficit en potassium atteint 30 kilogrammes par hectare. L’Égypte, qui dépasse largement l’objectif d’Abuja, puiserait chaque année 158 kilogrammes de potassium par hectare dans ses sols.
À terme, cet épuisement risque de limiter les rendements agricoles et de rendre les exploitations encore plus vulnérables aux sécheresses et aux aléas climatiques.
Une souveraineté alimentaire encore à construire
Le rapport souligne que l’Afrique subsaharienne, hors Afrique du Sud, a multiplié par 5,5 ses capacités de production d’engrais azotés entre 2014 et 2023, de 1,2 à 6,6 millions de tonnes d’urée par an. Mais la question est désormais de savoir comment orienter une plus grande partie de cette production vers les agriculteurs du continent.
Plusieurs pistes sont avancées : renforcer le commerce intra-africain, améliorer les infrastructures logistiques, développer des engrais adaptés aux sols locaux et associer davantage les organisations paysannes aux politiques publiques. La Déclaration de Lomé, adoptée en 2023, vise déjà un commerce régional d’engrais sans droits de douane.
La transition passe également par une meilleure utilisation des ressources organiques. Fumier, résidus de récoltes, compost et biofertilisants peuvent contribuer à restaurer la qualité des sols, en complément des apports minéraux nécessaires pour compenser les pertes de nutriments.
Entre 2020 et 2024, l’Afrique a reçu en moyenne 4,2 milliards de dollars d’aide publique par an pour son agriculture, dont seulement 148 millions, soit 3,5 %, pour protéger et restaurer ses terres.
En 2024, la Déclaration de Nairobi a fixé un nouvel objectif continental pour tripler d’ici 2034 la production d’engrais organiques et minéraux certifiés, en privilégiant des solutions adaptées aux besoins locaux car avec une population qui devrait approcher 2,5 milliards d’habitants en 2050, l’Afrique devra produire davantage de nourriture sans continuer à épuiser ses terres.
L’OCP vise 20 millions de tonnes de capacité en 2027, contre 12 millions aujourd’hui, et le Nigéria annonce de nouvelles extensions. Les auteurs du Baromètre se demandent si la demande africaine solvable suivra, et si les infrastructures permettront d’orienter ces volumes vers le commerce intra-africain plutôt que vers l’exportation.









