
En portant à plus de 4 milliards de dollars son projet d’usine d’urée à Gode, dans l’est de l’Éthiopie, Aliko Dangote inscrit son investissement dans une nouvelle urgence africaine. La nécessité de produire localement des engrais, alors que la crise autour du détroit d’Ormuz fait flamber les prix mondiaux.
Dimanche 17 mai, Aliko Dangote s’est rendu à Gode, dans la région Somali, à environ 700 kilomètres au sud-est d’Addis-Abeba. Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed l’accompagnait sur le chantier de la future usine d’urée, dont la capacité annoncée atteint trois millions de tonnes par an. Le projet, lancé officiellement à l’automne 2025, doit devenir l’un des plus grands complexes d’engrais azotés sur un seul site en Afrique.
Initialement évalué à 2,5 milliards de dollars lors de l’accord signé en août 2025 entre Dangote Group et Ethiopian Investment Holdings, le projet dépasse désormais les 4 milliards de dollars. La structure du capital reste la même : 60 % pour le groupe nigérian, 40 % pour l’État éthiopien. Mais le périmètre s’élargit nettement avec un gazoduc de 110 kilomètres, une centrale électrique de 120 mégawatts, une unité d’emballage en polypropylène et une usine de mélange NPK de deux millions de tonnes.
Un pari industriel dicté par la crise des engrais
La visite de Gode intervient dans un contexte mondial explosif pour les engrais. La Banque mondiale anticipe une hausse de 31 % des prix des fertilisants en 2026, tirée notamment par une envolée de 60 % du prix de l’urée. L’institution lie cette tension à la guerre au Moyen-Orient et aux perturbations autour du détroit d’Ormuz, passage stratégique pour l’énergie et les matières premières. D’après les premières analyses, les retards en livraison des engrais phosphatés liés au conflit iranien vont obligatoirement entraîner des baisse de la production agricole dans plusieurs pays africains.
Pour l’Éthiopie, dont l’agriculture emploie encore plus de 70 % de la population selon Ethiopian Investment Holdings, il n’est plus possible de continuer à dépendre ainsi des importations d’engrais. Produire localement de l’urée revient à sécuriser une partie de sa chaîne alimentaire, à protéger les agriculteurs contre les chocs de prix et à limiter la pression sur les devises.
Après la mégaraffinerie de Lagos, le milliardaire nigérian applique à l’Éthiopie une méthode déjà éprouvée. Il met en oeuvre les investissements pour transformer une dépendance africaine en actif industriel local. Dans le pétrole comme dans les engrais, son discours repose sur la même promesse : capter sur le continent une valeur trop longtemps abandonnée aux importations.
Gode, symbole d’une souveraineté africaine encore fragile
Pour Abiy Ahmed, ce projet tombe à point nommé. Le Premier ministre éthiopien veut y voir la preuve que son pays peut attirer des capitaux privés de grande taille et transformer ses ressources naturelles en outil de développement. Selon l’agence éthiopienne ENA, il a présenté l’usine comme un projet stratégique destiné à renforcer l’agriculture, la sécurité alimentaire et la capacité industrielle nationale.
Par ailleurs, le site de Gode doit être alimenté par le gaz des champs de Calub et Hilala, dans le bassin de l’Ogaden. Un accord gazier de long terme avec le groupe chinois GCL prévoit d’acheminer ce gaz vers le complexe. Mais c’est aussi là que se trouve la principale zone d’incertitude car ces champs, identifiés depuis les années 1970, ont longtemps été associés à des retards, des difficultés de développement et des promesses non tenues. Le calendrier reste lui aussi à surveiller. L’accord de 2025 évoquait une réalisation en quarante mois, tandis que les nouvelles annonces laissent entendre une accélération possible.
Reste que le symbole est puissant en pleine crise d’Ormuz. Dangote transforme l’usine de Gode en réponse africaine aux fragilités du commerce mondial et l’Éthiopie assure sa future sécurité alimentaire. Et l’Afrique démontre que la souveraineté se construit aussi dans les usines.



